BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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REVUE DE PRESSE

Big Bang n°88 - Novembre 2013

Le magazine Prog a dévoilé le palmarès des Progressive Music Awards 2013 dans ses numéros 38 et 39. "Place aux jeunes" n'est pas encore la devise de notre revue britannique préférée, puisque cette dernière n'a rien trouvé de mieux que de nommer "Dieu du Prog"... Ian Anderson, même si celui-ci critique depuis belle lurette le penchant de la presse à parler toujours des mêmes "vieilles gloires," lui compris. Le leader de Jethro Tull n'en a pas moins accepté "de bonne grâce, et avec reconnaissance" cette récompense d'un soir. "Je n'ai pas de problème avec le mot 'prog.' J'en aurais peut-être eu il y a 20 ans, voire 10, mais le terme a pris depuis une signification avunculaire" (il n'y a qu'Anderson pour aller chercher des mots pareils, je vous laisse consulter votre Robert), "désignant l'affection d'une jeune nièce à un affable vieil oncle."

Prog Magazine 39

Prog n'a pas non plus fait preuve d'une grande originalité en sacrant... Marillion "groupe de l'année" (ah bon...). Même gratitude cependant, de la part du quintet d'Aylesbury, quand bien même Mark Kelly eût préféré que les "résultats aient été annoncés en janvier, car ils en auraient profité plus longtemps !" Personne n'est cependant dupe de ces "Oscars du prog-rock," qui ont tout de même permis de célébrer quelques valeurs montantes ou groupes de la "nouvelle génération" dont la créativité n'a parfois rien à envier à celle des "Anciens" (Sound of Contact, Von Hertzen Brothers, Big Big Train), et, tout simplement, de faire la fête entre artistes qui ne s'étaient rencontrés jusque-là que sur Internet. Et, contrairement à ce qu'on pourrait croire en de telles occasions, rien n'est joué à l'avance, comme en a témoigné la stupéfaction de Thomas Waber, le fondateur d'InsideOut ("Guiding Light Award") ou de David Longdon, à l'annonce des résultats. Tout le monde s'était mis sur son 31, ce que n'a pas manqué de faire remarquer Bill Oddie quand il a remis le "Visionary Award" à Steve Hillage : "Vous avez passé 30 ans vêtus en sorciers, en bananes ou en gobelins, et vous vous pointez tous aujourd'hui habillés comme si vous alliez à un enterrement !" Mais le sentiment qui a prédominé tout au long des festivités est celui de la gratitude, celle d'être enfin reconnus : "Pour beaucoup d'entre nous, confie Andy Tillison, [notre carrière] a ressemblé à une quête dépourvue d'amour. Un grand nombre de gens dans cette salle ont été traîné dans la boue si longtemps par la presse mainstream qu'il était temps que justice leur soit enfin rendue." Après avoir rendu hommage à tous ceux qui nous ont quittés, Dave Brock d'Hawkwind ("Lifetime Achievement") a eu le mot de la fin en se félicitant que le témoin ait été passé à la "jeune génération" et que la relève des musiques progressives soit "assurée."

Mojo 238Autre "vieille gloire" qui a, elle aussi, plutôt bien vieillie, Peter Gabriel est longuement interrogé dans le numéro 238 (sept. 2013) de Mojo à l'occasion de la tournée So, et de la sortie de la 2è partie du projet Scratch My Back and I'll Scratch Yours. "Avec sa tête rasée, sa barbe blanche et sa voix grave," commente le journaliste Mark Blake, "Gabriel ressemble bien au savant cosinus (distracted boffin) décrit jadis par Phil Collins. Mais il est aussi espiègle, spirituel, et prompt à se moquer de son 'image mystérieuse et arty'." En fait, il n'est jamais là où on l'attend, et ce, depuis longtemps. Blake rappelle bien sûr le virage audacieux pris par Genesis à l'instigation de Gabriel avec The Lamb Lies Down..., alors que le groupe venait de connaître son premier hit ("I Know What I Like"), et son départ subit alors qu'un avenir radieux s'ouvrait devant lui. "Je n'ai jamais fait ce que les gens attendaient de moi," confirme l'artiste. Idem pour sa carrière solo. Après trois premiers albums aux titres ramassés, Gabriel sortait le bien nommé 4 "au son prog-soul futuriste" gorgé de rythmes empruntés à la "world music", une quasi-première à l'époque. Et quatre ans plus tard, nouveau virage à 180° avec l'accessible et clinquant So, qui fit de lui "une pop-star mondiale." Puis il s'éclipsa à nouveau, préférant travailler dans l'ombre.

Le succès de So a-t-il été délibéré ? Gabriel prétend que non, concédant qu'il avait peut-être "envie de faire une musique un peu plus fun que celle qu'il faisait jusque-là." Le changement de look, lui, a été mûrement réfléchi, après que son manager Gail Colson lui eut dit : "Peter, tu as vraiment besoin d'arrêter avec ces couvertures arty prétentieuses et de montrer au monde qui tu es vraiment." Relookage réalisé par le designer Peter Saville (dont l'un des principaux clients avait été jusque-là Roxy Music), qui coûta bonbon (10 000 £ de l'époque) et fit mouche. Idem pour la video, l'une des plus vues sur MTV à l'époque, après celle de Robert Palmer, avec qui les nouvelles générations le confondaient. Gabriel minimise tout de même le rôle de Daniel Lanois (qui venait de produire U2), et qui, reconnaît-il, l'a poussé dans ses retranchements : "Il voulait être sûr que chaque chanson soit une grande chanson." Ça s'entend.

"Sledgehammer," en tous les cas, marquait un retour à ses premières amours d'avant Genesis, la soul music, avec ses nombreuses connotations sexuelles explicites. Mais même avec Genesis, il n'avait jamais cessé de parler de sexe, mais c'était du sexe "refoulé." Là où les Stones disaient "je veux te baiser," Genesis faisait des périphrases. Mais il était question de la "même chose." Pour ce qui est de la musique, en revanche, les influences soul et blues "disparurent complètement" à l'époque de Genesis. On les entend encore un peu dans sa voix sur "Looking for Someone" et "Stagnation", sur Trespass, mais ensuite, les influences classiques, ou issues de la musique d'église, du groupe prirent complètement le pas sur elles. Et tous ses efforts pour dérider Mike Rutherford et le convaincre de se lâcher et de jouer sur "The Musical Box" à la manière de Pete Townsend furent vains...

C'est affranchi des canons du progressif que Gabriel se lança dans sa carrière solo en 1977. Son ouverture aux rythmes de la musique world date déjà de cette époque, et la lecture du Whole Earth Catalog de Stewart Brand, bible de la contre-culture et véritable préfiguration de Google, sur la couverture duquel figurait une photo de la planète vue de l'espace ("une seule entité, pas de frontières") compta pour beaucoup dans son évolution. Mais il ne trouva pas grâce pour autant aux yeux des punks, même s'il s'en sortit globalement un peu mieux que ses contemporains. Ce fut également le cas de Peter Hammill, "probablement parce que John Lydon était un fan absolu de Van Der Graaf." Pour le reste, la légende selon laquelle il était un fils de riche "snobinard" (comme la plupart des musiciens progressifs de sa génération) continue de lui coller à la peau : "Ça me faisait rager de voir tous ces musiciens 'héros du peuple' - comme Joe Strummer - qui avaient des origines sociales semblables aux miennes, ne pas souffler mot sur le sujet. Dans Genesis, nous n'avons jamais caché d'où nous venions, et nous appartenions à la classe moyenne, et non à la haute société."

Il a assisté presque par hasard au fameux concert des Sex Pistols au 100 Club. "Il y avait 40 personnes", et non des centaines comme on l'a prétendu par la suite. "Il y avait indubitablement une atmosphère, mais je préférais les Clash musicalement. Mais nous étions les ennemis à abattre, ceux que le punk était censé détruire." Et au final, "le mouvement punk a élevé davantage de barrières qu'il n'en a abattues."

Ses 4 premiers albums atteignirent le Top 10 en Angleterre, mais eurent du mal à s'imposer aux Etats-Unis. Les "trucs arty bizarres" qu'il faisait n'étaient probablement pas du goût des Américains. Le patron d'Atlantic, Ahmet Ertegun, le lui fit savoir crûment en 1980 : "Qui c'est ce Biko ? Qu'est-ce que les Américains en ont à foutre ?" Quant à "Lead A Normal Life," qui traitait de la folie, il lui donnait des inquiétudes concernant la santé mentale du chanteur : "Est-ce que Peter est timbré ?" demandait-il à ses collaborateurs. Sans être profondément dérangé, Gabriel était sans nul doute psychologiquement en mauvaise passe dans les années 80, et So précipita la désintégration finale de son mariage avec Jill Moore. La raison : Gabriel était un workaholic. Il avait des factures à payer, mais surtout la musique était pour lui une obsession. So a-t-il été un succès teinté d'amertume ? Certainement : "La vie a l'habitude de distribuer de bonnes et mauvaises cartes simultanément. J'avais sorti cet album qui était en tête des charts, je suis parti en tournée, et Jill est partie avec quelqu'un d'autre. A ce jour, mon divorce est la pire chose qui me soit jamais arrivée dans ma vie - surtout que des jeunes enfants étaient impliqués. C'était horrible."

Sa love affair avec Rosanna Arquette dans les années qui ont suivi a-t-elle arrangé les choses ? A en juger par l'un des thèmes récurrents de l'album suivant (Us, 1992) - le désastre des relations entre un homme et une femme -, pas vraiment : "Je courais encore après mes années d'adolescence alors que j'étais encore dans ma trentaine. Cela a conduit à une extraordinaire tristesse, dont il a fallu que je m'extirpe." Après 3 ans de thérapie de couple avec Jill, Gabriel entreprit une thérapie... en solo. Pendant plusieurs années, il dut se lever plusieurs jours de la semaine à 5 h 00 pour prendre le train de Londres et voir son psy à 7 h 30. Il se lia d'amitié avec les contrôleurs, qui lui apportaient son thé dans son propre mug en porcelaine.

Puiser son inspiration dans ses sentiments et certains épisodes de sa vie intime eut un rôle indubitablement cathartique, mais il n'est jamais allé aussi loin que Randy Newman, qui écrivit "Miss You" (à propos de sa première femme), alors qu'il vivait déjà avec la seconde. Randy Newman, puisqu'on parle de lui, est l'un des artistes que Gabriel avait "couvert" dans Scratch My Back, et qui lui a rendu la politesse (3 ans plus tard) en participant au second volet (And I'll Scratch Yours), avec Lou Reed, Arcade Fire, Brian Eno et Paul Simon, pour ne citer que les plus importants. "Solsbury Hill" déconstruit par Lou Reed est une des plus belles réussites de l'album, selon lui. Pour Radiohead, en revanche, "ce sera pour une deuxième vie." Ces messieurs n'auraient pas aimé la version que Gabriel avait donnée de "Street Spirit (Fade Out)". Il y a des coups de pied au c... qui se perdent, comme on dit vulgairement.

Quels sont ses projets immédiats ? Une mini-année sabbatique entre ses tournées aux E.-U. et en Europe. Puis un autre album. Il accumule déjà les matériaux (deux chansons servant de B.O., notamment pour le film The Reluctant Fundamentalist, sont prêtes). A l'heure d'internet et du mp3, il reste intéressé par le format "album". Une oeuvre artistique doit être organique, doit constituer un corpus. Il lira un livre entier plutôt qu'un seul chapitre d'un livre (Steven Wilson, applaudirait). "J'aime qu'un artiste soit l'artiste d'un 'voyage' : qu'il m'emmène d'un endroit à un autre. C'est ce à quoi j'aspire encore."

Mojo 240J'ai failli vous parler du numéro d'Uncut consacré au 40è anniversaire de The Dark Side of the Moon de Pink Floyd, mais comme il s'agit probablement du 53è dossier sur le sujet - qu'ont-ils encore à dire d'original sur la question qui n'ait pas déjà été dit ?! - j'ai finalement décidé... de vous en faire grâce, préférant revenir à Mojo, qui s'est attardé dans son n° de novembre (240) sur un autre 40è anniversaire, celui de Tubular Bells et du décollage de Virgin. L'auteur, Barry Plummer, rappelle que l'extraordinaire aventure dont on a récemment vu la fin piteuse sur les Champs-Elysées, si l'on s'en tient à la branche "commerce culturel," car tous les empires finissent par s'effondrer... - a commencé par l'idée de génie de deux étudiants, qui n'avait pas grand-chose à voir avec la musique (enfin, si Nick Powell aimait le rock, Richard Branson n'aimait qu'un seul morceau de musique - la B.O. de Borsalino...) : vendre par correspondance des albums de rock à prix cassé. Ça a l'air idiot, mais personne n'y avait encore pensé en 1970... 2è étape : janvier 1971, grève des postes générale, le tandem ouvre une boutique sur Oxford Street, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre ; quelques mois plus tard, des succursales ouvrent dans le reste du pays ; simultanément, un cousin sud-africain de Branson voulant fuir l'apartheid et le puritanisme, Simon Draper, débarque à Londres ; il va devenir le principal acheteur et tacticien de la compagnie. Répétons-le : celui que le patron d'Atlantic allait surnommer "le Tueur au visage de bébé n°2" (le premier étant Chris Blackwell, le fondateur d'Island), était "moins inspiré par l'amour de la musique que par l'excitation de créer une affaire lucrative." Très vite, l'équipe de direction, désormais un trio, envisagea un développement vertical intégrant toutes les facettes de l'industrie musicale (là aussi, il fallait y penser) : un label, une société de management, une agence, et un studio d'enregistrement, qu'ils construisirent eux-mêmes avec l'ingénieur du son Simon Heyworth et le régisseur des lieux, Tom Newman : ce fut le Manor, dans le comté d'Oxford.

Avant même l'achèvement des travaux, Branson envoya un groupe enregistrer : c'était The Arthur Louis Band, dont le bassiste était un certain Mike Oldfield, qui passa ses journées à expérimenter sur sa guitare, entre deux crises de dépression. Les idées fusaient, mais il avait beaucoup de mal à les mettre en ordre. "Je voulais l'aider, car je pensais que c'était un génie de la musique. J'avais l'impression de me trouver en présence de Mozart," rapporte Heyworth. Si elle laissa de marbre Branson, une première démo enchanta Draper : "J'adorais la scène de Canterbury et Soft Machine, et j'étais un fan absolu de Robert Wyatt et Kevin Ayers. Son album Whatevershe... avait un solo d'un certain Mike Oldfield, donc je le connaissais déjà quand Simon et Tom m'ont parlé de lui." Il fallut encore un an de préparation, pour réunir les fonds et louer le matériel ad hoc - notamment un orgue Farfisa, et les fameuses... cloches tubulaires.

Premier disque Virgin, Tubular Bells sortit le 15 mai 1973 avec le logo "érotico-arts déco" conçu par Roger Dean. A la stupéfaction générale, John Peel en fit immédiatement le disque du mois de son émission de musique underground de fin de soirée sur la BBC. "Richard comptait sur les autres pour prendre les décisions musicales, raconte Draper. Il n'avait même pas d'électrophone chez lui, et ne lisait aucun livre. C'était un homme d'action qui n'arrêtait pas de penser. Il avait l'art de trouver les bonnes personnes et de leur donner une grande liberté d'action. J'étais très idéaliste et je voulais signer des artistes originaux et révolutionnaires. Personne n'a objecté quand j'ai signé Faust, Henry Cow et Hatfield & the North, mais si j'avais eu une série d'échecs, les objections n'auraient pas tardé." Il faut dire que Tubular Bells et, un peu plus tard, Tangerine Dream, lui donnèrent une belle marge de manoeuvre, qui lui aurait permis de signer tous les artistes de la scène de Canterbury, car de toute façon, "personne d'autre n'en voulait."

Sorti le même jour que les Bells, Flying Teapot de Gong (n° de catalogue V2002) avait également été élaboré au Manor. "Bien que Gong fît partie de la deuxième vague psychédélique, confie Steve Hillage, l'équipe de Virgin était différente des gens des années 60. Ils avaient une approche commerciale agressive, et en même temps une attitude cool et créative. Ils étaient extrêmement compétents et regorgeaient d'idées neuves," comme celle des concerts en plein air du Magic Roundabout, avec leurs pluies d'assiettes en carton en forme de soucoupes volantes, sous une bretelle d'autoroute.

Les affaires de Virgin furent pendant 5 ans florissantes, d'autant qu'à la différence de Charisma ou Chrysalis, le label n'avait pas à partager avec une maison-mère. La machine donnant des signes d'essoufflement vers 1975, Branson tenta alors - sans succès - de débaucher les Rolling Stones et 10CC. Son opportunisme et son flair firent cependant mouche peu après avec l'irruption du punk, dont Virgin devint du jour au lendemain le label attitré, et qui lui permit de remplir momentanément ses caisses. Le "Baby-faced Killer Mark II" surfa ensuite sur la vague de la new wave, avec notamment XTC, mais dans ce cas-là, on pouvait voir une certaine continuité avec les débuts de l'aventure, qui ne furent jamais reniés : "Avec mon amour de toute cette scène intelligente de Canterbury," se rappelle Draper, "ils étaient pour moi le groupe parfait dans cette nouvelle ère." De même, le premier LP orné du nouveau logo de la firme ("dans le style d'une signature de chèque"), en 1978, fut Incantations de Mike Oldfield. Mais les ventes mirifiques des Tubular Bells appartenaient au passé. "Les goûts du public avaient changé, mais pas en direction du punk, qui ne se vendit jamais dans des quantités proportionnelles à sa notoriété." D'autres artistes de la période post-punk propulsèrent Virgin dans la stratosphère (Simple Minds, Japan, et Phil Collins avec "In the Air Tonight"), avant de permettre à Branson de jeter son dévolu sur le ciel proprement dit. "Malgré ce succès," conclut Mojo, "rien ne pourrait égaler l'ambition anarchique, la production ésotérique et le sens de l'aventure qui avaient caractérisé la première phase de créativité du label."

Dans le même numéro, un dossier sur trois princesses oubliées du folk anglais : Shelagh McDonald, Linda Perhacs, et... Judy Dyble, la muse météorique de Fairport Convention et King Crimson, dont il a déjà été question ici il y a deux ou trois ans. Revenue à la lumière depuis une dizaine d'années, et interviewée par Mojo à l'occasion de la sortie de son dernier album de "folk progressif", Flow And Change, Judy va plus loin dans les révélations, notamment sur les conditions de son départ du premier groupe : elle a été ni plus ni moins virée comme une malpropre. La fin de sa relation avec Richard Thompson n'explique pas tout : "J'ai demandé à faire un dernier concert à Rome. Et puis ce fut tout. Je leur ai rendu mon électro-harpe et suis partie pour l'aéroport. J'ai dû faire demi-tour, car j'avais oublié mon billet. Personne n'est venu avec moi et il n'y avait personne pour m'accueillir. Ils disaient que je chantais faux. 'Trop aigu' (Singing sharp), je pense que c'était le terme exact. Cela a anéanti la confiance que j'avais en moi."

Après sa participation aux Brondesbury Tapes avec Ian McDonald et le proto-Roi Cramoisi, elle s'est de nouveau effacée. "Je me demande vraiment ce qui se serait passé si j'étais restée. J'étais encore complètement sous le choc [de son renvoi de Fairport]. Je n'aurais pas pu supporter qu'un autre groupe me dise la même chose. J'ai enfoui tout ça au fond de mon coeur, vécu avec cette blessure et continué ma vie." Après son expérience - une fois de plus de courte durée - avec le duo qu'elle formait avec Jackie McAuley, Trader Horne, qui eut toutefois le temps d'enregistrer un album en 1970, elle fonda une famille et devint réceptionniste aux Command Studios de Piccadilly : "Je voyais pas mal de gens avec qui j'avais joué un jour venir enregistrer dans les locaux : King Crimson, Hatfield & the North. Je répondais au téléphone au fond d'un long couloir et je lisais. Je me disais parfois que j'aimerais bien aller en studio et y enregistrer quelque chose, mais l'occasion ne s'est jamais présentée, et j'étais trop timide pour demander." La rédemption, on le sait, vint... 27 ans plus tard, quand elle fut invitée au 25è Anniversaire de Fairport à Cropedy, en 1997. Les collaborations se sont enchaînées ensuite, et elle a découvert sur internet ce que le monde pensait d'elle. Au jeu des comparaisons, Sandy Denny, bien sûr, l'emporte, mais elle s'est aperçue qu'on ne l'avait pas oubliée et qu'elle était devenue à sa manière une petite légende. Aux dernières nouvelles, elle projette de collaborer avec le groupe psychédélique norvégien Sleepyard et avec l'ancien bassiste de Counting Crows, Matt Malley ; et il se pourrait qu'elle ajoute quelques paroles à de récents soundscapes de Robert Fripp. Enfin, il ne serait pas impossible qu'à 44 ans de distance, un deuxième album de... Trader Horne voie le jour...

Brèves. On a déjà signalé ici l'ouverture d'esprit d'Hugo Cassavetti, chroniqueur rock de Télérama - tellement ouvert que sa conception du progressif (il n'hésite jamais à employer le terme) embrasse parfois très large. Mais pourquoi pas ? Ainsi nous signale-t-il (26/06/13) les travaux d'un groupe de Southend, These New Puritans, dont l'évolution n'est pas sans ressembler à celle de Talk Talk en son temps. Parti d'un style postpunk anguleux, le groupe "s'est progressivement allégé de tout ce qui l'encombrait, en commençant par les attributs et les carcans d'une pop traditionnelle. Et s'est laissé guider autant par l'instinct que par l'ambition artistique pour explorer un champ encore ouvert, entre progressif et contemporain." Si Hollis "a fini par s'évaporer dans le quasi-silence de ses plaintes minérales," Jack Barnett, leader du groupe, "affine plutôt sa patte imprévisible." Fields of Reeds, le dernier opus de la formation, repose essentiellement sur une instrumentation classique (piano, orgue, cuivres, mais aussi gong, vibraphone), au service "d'étranges et fascinantes litanies" partagées avec la Portugaise venue du jazz Elisa Rodriguez. Les musiciens jouent avec les textures, les ambiances, les sonorités, "sans craindre de pécher par prétention," et ce, avec une "grâce certaine." On songe souvent, en plus orchestral, "à la pop organique et expérimentale rêveuse et troublante de Robert Wyatt, l'astre hors norme du progressif britannique." Autant dire que TNP connaît ses classiques...

Un autre astre hors norme a récemment refait parler de lui : Roy Harper, auquel Cassavetti a tressé plus récemment les lauriers (9/10/13) - "un mythe vivant, inconnu du grand public, pionnier du rock progressif, loué par les Floyd, Jimmy Page et Kate Bush." Un mythe, c'est d'ailleurs le titre de son dernier album, Man & Myth. Harper a toujours été farouchement indépendant : parolier, mélodiste et guitariste lumineux, il "a gravé quelques chefs d'oeuvre d'un rock progressif anglais enflammé et pertinent (Stormcock et HQ, dans les années 70, notamment)." Harper ne peut s'empêcher d'étirer "chanson et texte jusqu'à la limite de leurs possibilités", mais la plupart des titres (même l'épique et cinglant "Cloud Cuckooland", où l'on entend la guitare de Pete Townshend) "n'ont rien de rebutant pour les non-initiés." Au total, une excellente entrée en matière pour découvrir - il n'est jamais trop tard - l'oeuvre et l'univers de ce "trésor national du folk anglais qu'est l'éternellement insoumis, disert et stimulant Roy Harper."

Sylvain Siclier est au Monde ce qu'est Cassavetti pour Télérama : avec lui, on n'est jamais à l'abri d'un article sortant des sentiers battus, avec aperçus et angles d'attaque originaux et musicalement incorrects... Ainsi lorsqu'il nous fait un compte rendu de la dernière édition du Printemps de Bourges (27/04/13), où "trois esthétiques" se sont succédé sur un même plateau. Le grand écart stylistique est depuis longtemps pratiqué par les festivals (Bourges au premier chef, mais on pourrait aussi parler de Montreux, qui a longtemps excellé dans l'exercice) : "Des réputations du free-jazz comme Archie Shepp ou Don Cherry, John Surman et Steve Lacy passaient avant ou après Pink Floyd, Yes, les Pretty Things ou Captain Beefheart." Même envie de contrastes stylistiques et de décloisonnements lors de ce millésime 2013, et le programme s'est révélé à cet égard presque exemplaire : la soul et le rap avec José James, venu du Minnesota ; rock post-proto-punk avec la Suissesse Sophie Hunger ; et, venons-en au fait, musique instrumentale aventureuse avec Electric Epic, formation dirigée par le Savoyard Guillaume Perret, "où l'improvisation est affaire de construction rigoureuse - quartette expérimentateur dans son rapport au rythme, au son, dans lequel se retrouve le lyrisme d'un certain rock progressif - King Crimson, Magma - une propulsion rock metal et des mélodies d'Orient." Chaque concert a été un "moment de joie musicienne, d'affirmation d'un propos par rapport à une esthétique, à des filiations possibles," avec, pour chacun, un haut niveau d'intention ponctué de passages intenses : pour Guillaume Perret, la montée en puissance, "implacable," du thème "Kakoum," composition du musicien, "déjà prenante en ouverture de son disque publié par Tzadik, la compagnie phonographique de John Zorn, mais que le concert, ce concert, mène vers l'incandescence." S'il était besoin de le prouver, de telles rencontres au sommet montrent qu'en 2013, notre courant de prédilection reste parfaitement en phase avec la création la plus contemporaine et la plus aventureuse.

Enfin, une fois de plus, le meilleur pour la fin. Un aveu qui devrait autant faire date que celui, il y a une dizaine d'années, des Inrockuptibles reconnaissant que les deux tiers des avancées les plus intéressantes du rock autour de l'an 2000 avaient à voir avec le rock progressif : la tendresse qu'éprouvait John Lydon, des Sex Pistols, pour... notre genre de prédilection. Un John Lydon au demeurant fort sympathique (on s'en doutait), qui n'a rien à voir avec l'image caricaturale que les médias de 1977 en ont donné, et que Le Monde (17/10/13) a interrogé à l'occasion de l'exposition "Euro Punk" à la Cité de la Musique. Il n'était pas cet individualiste nihiliste et égocentrique forcené, et s'il l'a été, c'est avec une "énorme dose d'ironie" ; le "Johnny Rotten" de façade a toujours été très dubitatif sur les suites du mouvement punk, où les "suiveurs" étaient beaucoup plus nombreux que les vrais créateurs, et il était animé par une conscience sociale très vive, donnant une bonne partie de ce qu'il gagnait à des orphelinats : "J'ai grandi dans une communauté très multiculturelle, qui avait de grandes valeurs de solidarité. On pouvait compter les uns sur les autres, quelle que soit son origine ou sa religion. Nous partagions d'ailleurs des musiques très différentes : folk irlandais, reggae, rock progressif, Hendrix, Captain Beefhart... J'ai gardé ces valeurs toute ma vie." Vous avez bien lu. A mettre sous verre et à accrocher au mur de votre salon.

Philippe BABO