BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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REVUE DE PRESSE

Big Bang n°70 - Septembre 2008

Matthew Fisher a crié victoire trop tôt. On se souvient (cf Big Bang 65) que l'organiste de Procol Harum, affirmant avoir écrit en 1967 le solo d'ouverture de «A Whiter Shade of Pale», avait gagné en première instance son procès contre Gary Brooker, la justice britannique ayant reconnu qu'il avait apporté une contribution «substantielle» à l'écriture du tube planétaire, et que cette contribution méritait rémunération (40% des droits d'auteurs, au moins à compter de la date du dépôt de sa plainte). Ayant entre-temps fait appel avec Keith Reid, le parolier, le pianiste-chanteur du groupe a remporté le 4 avril en appel la bataille judiciaire qui l'oppose à Fisher - du moins son deuxième épisode. Le juge John Mummery est en effet revenu sur la décision initiale. Tout en reconnaissant que Fisher avait apporté «une contribution créative à l'œuvre», il l'a déclaré coupable «d'un retard excessif et inexcusable à faire valoir ses droits (...), son acquiescement, pendant 38 ans, rendant irrecevable sa demande d'exercer un contrôle sur l'exploitation commerciale du copyright de l'œuvre». Le plus étrange dans cette histoire est que Fisher pourra donc continuer à co-créditer le titre... mais sans avoir droit aux moindres royalties, passées ou futures, du fait de son impardonnable pusillanimité !

Soulagé, Brooker a déclaré dans un communiqué à la presse : «Pendant près de trois ans, cette affaire a imposé une très grande tension tant à moi-même qu'à ma famille. J'étais convaincu que le premier procès avait été mal conduit, et que son issue était injuste. Avec justesse, les décisions de la Cour d'Appel ont dans une large mesure corrigé ce premier jugement, et j'espère que maintenant, nos vies vont pouvoir reprendre leur cours normal». Encore sous le choc, Fisher estime pour sa part sur son site Internet que le jugement «soulève davantage de questions qu'il n'en règle. Après avoir démoli chacun des arguments avancés par les avocats de Gary Brooker, le juge Mummery produit tout d'un coup un argument de son cru, tel un magicien tirant un lapin de son chapeau. Cet argument est si incompréhensible et tordu qu'il défie toute compréhension».

La question du règlement des frais judiciaires (500 000 £) reste pendante, mais elle sera réglée lors du 3è round - devant la... Chambre des Lords, la plus haute juridiction du pays (AFP; The Independent, 4 et 5/04/08).

Mojo couverture

1967, c'est aussi l'année de la formation de Jethro Tull, comme nous le rappelle Mojo (n°174, mai 08) dans son hommage au groupe de Ian Anderson à l'occasion de la réédition de son premier album, This Was. Jethro Tull a toujours occupé une place à part dans le panthéon progressif, ses influences - du blues au folk en passant par John Dowland - faisant de lui le vilain canard du prog. Et n'a-t-il pas atteint la consécration en 1972 avec une... parodie d'album prog, Thick As A Brick, un morceau unique de 43:50 (réparti à l'époque sur 2 faces de 33 t.) - «un slalom effarant à travers des changements de tempos incessants, dont le co-auteur est un jeune garçon imaginaire de 12 ans nommé Gerald Bostock» ? Autre particularité relevée par Mojo, Jethro Tull a poussé la provocation et la transgression - du moins dans ses cinq premières années d'existence - plus loin que tous les autres groupes de l'époque. «Ce que nous faisions, confie Ian Anderson, n'était pas une chose évidente dans la pop music, ou dans le rock progressif d'alors. Si vous considérez les groupes autour de nous, peut-être Peter Gabriel aurait fait quelque chose de similaire. Mais je ne vois personne d'autre... jusqu'à Johnny Rotten. J'ai lu plus d'une fois que dans son adolescence, Aqualung était son album favori secret».

Cela dit, Jethro Tull n'a jamais voulu mettre le feu au Royaume Uni. Ian Anderson, à qui la Reine d'Angleterre a décerné récemment une MBE (Medal of the British Empire - l'équivalent, en gros, de notre Légion d'Honneur), a toujours gardé la tête sur les épaules. Et le succès ne lui est jamais monté à la tête. C'était d'ailleurs une situation étrange : «Je n'avais absolument aucun titres pour devenir une rock star. Je n'ai rien fait pour... et ça ne m'intéressait pas vraiment. J'étais comme un entraîneur de football - décourageant les membres du groupe de se livrer à des excès en matière d'alcool, de consommer de la drogue, ou de mener une vie sexuelle dissolue. Sur ces sujets, j'étais un peu comme un pasteur écossais presbytérien ou, si l'on préfère, une sorte de Gordon Brown» (le très terne et rigide Premier Ministre britannique actuel).

Ian Anderson a beau jouer aujourd'hui les pères-la-pudeur, il ne faut tout de même pas oublier que le thème d'Aqualung, l'album de la percée en 1971, était extrêmement provocant pour l'époque. Il y était en effet question d'un vieux clodo «reluquant les petites filles avec de mauvaises intentions» - un SDF pédophile, dirait-on aujourd'hui. Cela a valu alors à Ian Anderson d'être classé «personnalité pop la plus détestée des parents», et cela lui pose encore un problème aujourd'hui, mais pour une raison un peu différente. Le fait d'avoir vendu 12 millions d'exemplaires de l'album, et de s'être enrichi en conséquence, le tout sur le dos des sans-abri, le met quelque peu mal à l'aise... «Il y a quelque chose dans cette histoire qui n'est pas très reluisant», reconnaît-il aujourd'hui. C'est pour cette raison qu'il a décidé il y a quelques années de ré-enregistrer l'album pour une radio américaine et de verser les royalties afférentes à plusieurs organisations caritatives.

Quelle est aujourd'hui la postérité de Jethro Tull ? A en juger par les trois témoignages recueillis par Mojo, elle est beaucoup plus large qu'on ne le pense d'ordinaire. On apprendra ainsi avec stupéfaction qu'Aqualung et Thick As A Brick comptent parmi les albums favoris de... Nick Cave, dont l'un des quatre fils porte le nom de... Jethro. Lors de ses balances, il joue régulièrement des morceaux de J.T. avec son groupe, notamment «Locomotive Breath». «La couverture d'Aqualung et son thème, seraient impensables aujourd'hui. C'était une musique vraiment étrange (...). Et le jeu de flûte est vraiment fascinant. Il dégage une énergie incroyable».

Autre fan improbable, Jenny Conlee, jeune pianiste d'un groupe folk-indie US, The Decemberists, qui a découvert Jethro Tull en écoutant les radios de classic rock de sa région natale, l'Oregon, alors qu'elle était étudiante au conservatoire de Portland. Une chose l'avait d'emblée frappée : sa musique utilise des structures semblables à celles de la musique classique - «des mouvements et des répétitions similaires à la forme sonate». Elle aime aussi les instruments classiques acoustiques qu'employait parfois le groupe, tels la flûte et le clavecin. Son album préféré est de loin Songs From The Wood, qui la transporte «en des lieux imaginaires merveilleux», et qui est en même temps juste assez ironique et sombre pour ne pas sombrer dans la préciosité. «Même si "Velvet Green' a une connotation sexuelle graveleuse, je ne peux m'empêcher de vouloir être cette fille dans la prairie».

Enfin, Tim Smith, chanteur d'un groupe indie texan, Midlake, a acheté tous les disques du groupe de l'elfe unijambiste depuis qu'il a découvert Aqualung il y a dix ans : «Les rythmes et les arrangements sont à des années-lumière de ce que la plupart des musiciens - y compris moi-même - font aujourd'hui». Dans le moindre de leurs morceaux, «il y a toujours quelque chose d'intéressant». Benefit, et les deux albums folk de 77-78, sont ses favoris - juste derrière Aqualung, bien sûr : «Le riff de guitare d'ouverture est stupéfiant. Et le silence qui suit. C'est parfait...». Midlake a souvent été qualifié de clone de Radiohead, «mais j'écoute beaucoup plus Jethro Tull que Radiohead ! J'aimerais tellement sonner davantage comme Jethro Tull, mais je n 'y arrive pas !».

Les vieux dinosaures des 70's - pour ne pas changer de sujet - continuent de faire vendre, comme en témoigne la couv' du n° de Word de mai 08, qui arbore sans complexe le portrait de Richard Gere... euh, pardon, de Roger Waters, interrogé alors qu'il s'apprête à monter Ça Ira au Brésil, dans le grand opéra de Manaus (que l'on voit dans le film de Werner Herzog Fitzcarraldo, pour les cinéphiles). On avait déjà rendu compte ici (BB 60) de l'interview accordée par Waters à Word au lendemain du Live 8. Le journaliste Mark Ellen ne peut s'empêcher de lui reposer la même question (qu'il est «contractuellement obligé de lui poser, les lecteurs de Word l'assassineraient s'il ne le faisait pas») : quid d'une reformation de Pink Floyd ? La réponse est à peu près la même : «J'en serais très heureux, mais je pense que la balle est dans le camp de Dave... Mais comme je ne pense pas qu'il le veuille, je ne pense pas que ça aura lieu... De toute façon, ça ne va pas changer ma vie». Quant à ses relations avec Gilmour, «nous ne nous parlons jamais, mais nous ne nous parlons jamais d'une façon très cordiale !».

Heureusement, il y a d'autres sujets de conversation - notamment, l'extraordinaire modernité persistante de Meddle ou de Dark Side, «alors que tant de musiques de l'époque, en général beaucoup plus simples, paraissent aujourd'hui tellement datées». Comment l'explique-t-il ? Waters n'a pas vraiment de réponse, en dehors du fait que ces albums étaient «très accomplis soniquement et musicalement», notamment en terme de structures d'accords. A cet égard, le rôle de Rick Wright a été très important, ainsi que l'influence qu'a exercé sur le groupe Kind of Blue de Miles Davis.

Waters revient aussi sur le processus de création de «Money», dont il eut l'idée en contemplant chaque jour les graffiti qui ornaient le tunnel de sa ligne de métro, près de sa station de Goldhawk Road. Quelqu'un (un artiste ?) avait écrit : «LA MÊME CHOSE JOUR APRÈS JOUR. BOIRE SON CAFÉ. ALLER À LA STATION. PRENDRE LE MÉTRO. ALLER AU TRAVAIL. RENTRER A LA MAISON. REGARDER LA TÉLÉ. ALLER SE COUCHER - LA MÊME CHOSE JOUR APRES JOUR». Et les même mots, répétés sur plusieurs dizaines de mètres, défilaient de plus en plus vite quand la rame quittait la station et s'engouffrait dans le tunnel. Une publicité, à la même époque, proclamait : «TROUVEZ UN BON TRAVAIL MIEUX PAYE». C'est le rapprochement entre ces deux images qui lui donna l'idée de «Money». Aurait-il imaginé que les questions politiques que le morceau soulevait seraient toujours d'actualité 35 ans plus tard ? «L'argent, assène Waters, reste le dieu suprême (...). Mais on a l'impression que les gens commencent seulement maintenant à comprendre qu'ils se font baiser par les 3% de la population qui possèdent 96% de la richesse mondiale et les narguent avec leurs fortunes indécentes» [Waters est bien placé pour le savoir, il en fait partie; comme on le verra plus loin, il fait même partie des 50 magnats du business musical anglais, dont les fortunes cumulées approchent les 9 milliards de livres !]. «Que quelqu'un gagnant moins de 50 000 dollars par an puisse voter républicain dépasse mon entendement».

Après avoir médité sur les chances de victoire d'Obama et sa détestation d'Hillary Clinton, Waters revient à la musique pour gloser sur l'incapacité d'une bonne partie des médias anglais à prendre le rock au sérieux. «La première réaction dans ce pays, face à quelqu'un qui réussit, est de lui donner un coup sur le crâne plutôt qu'une tape dans le dos... La culture et la société américaines sont beaucoup plus positives, et moins critiques... Aux E.-U., on n'entendra jamais ces attaques au vitriol incroyables contre ce que les gens appellent 'le rock progressif', du genre - 'Pour qui ils se prennent ? Cette merde prétentieuse boursouflée...'».

Et quid de l'influence de Pink Floyd sur les groupes anglais «intelligents» des dernières décennies, Wire, Radiohead, Talk Talk, Coldplay ? Waters reste songeur... «Radiohead doit sûrement être bon, puisque tout le monde le dit. J'ai écouté les albums, mais ils ne m'ont pas ému de la même manière que, disons, John Prine [chanteur folk de Chicago des années 70] (sic), Neil Young ou John Lennon peuvent le faire». Il n'écoute plus la radio, ne regarde plus la télé - MTV l'en a dégoûté à jamais. «Rien ne durait assez longtemps pour mériter d'être regardé. Et même si de temps en temps il y avait un clip intéressant, le suivant était immanquablement mauvais...». La brièveté serait-elle automatiquement synonyme de superficialité ? «Oui, à la fin des années 60, les radios passaient des albums entiers... Puis les spécialistes du marketing ont pris les choses en main, et décidé qu'il fallait tout niveller par le bas...». Mais, insiste le journaliste, qui revient à la charge, «il n'y a pas grand-chose de 'bref' dans les albums de Radiohead - certains morceaux sont en quatre mouvements - et ils ont tous les bons côtés du rock progresif sans en avoir les mauvais. Il n'y a jamais de complexité gratuite, au contraire : tout est conçu pour soutenir les paroles et l'âme de la chanson. Et ils semblent très influencés par Pink Floyd. Mais ne je ne veux pas vous forcer la main....». Bon prince, Waters répond : «Oh, mais je serais très heureux de me faire forcer la main. Sérieusement ! Promis, je donnerai peut-être une deuxième chance à Radiohead .

Record Collector couverture

Waters connaît-il Porcupine Tree, souvent présenté dans les années 90 comme les «nouveaux Pink Floyd» ? S'il lit Record Collector, c'est maintenant chose faite, puisque le Jukebox britannique a consacré dans son n° 350 - c'est une vraie consécration - un épais dossier au groupe de Steve Wilson. («P.T. Who the Hell Are They ?» «Mais qui donc sont-ils ?»), 10 ans après un premier article paru dans le n° 207. Bien qu'ayant remporté un grand nombre de Grammys et autres Music Awards des deux côtés de l'Atlantique, Porcupine Tree reste en effet l'un des secrets les mieux gardés du rock anglais. Un article introductif retrace l'histoire du groupe, des premières cassettes underground (Tarquin's Seaweed Farm et The Nostalgia Factory) au succès planétaire de Fear Of A Blank Planet. L'auteur, Chris Williams, passe en revue les différentes périodes de la carrière du groupe, correspondant à ses labels successifs (Delerium, Snapper, Atlantic/Lava, et finalement, Roadrunner, certains matériaux, tel Nil Recurring, paraissant aussi sur les micro-labels Peaceville et Transmission). Suivent huit pages de raretés - samplers, vidéos et CDs promotionnels, singles, demos, cassettes, EPs, enregistrements live, vinyls, et autres versions alternatives. On mentionnera notamment le CD promotionnel Lava Records Pre-Cleared Songs For Film Vol 1 de 2003 qui contient le morceau inédit «Meantime», datant des sessions d'In Absentia (estimé à 250 £), et la 2è cassette du groupe, Love, Death & Mussolini, réalisée par S.W. en 1990 en seulement dix exemplaires (un seul exemplaire a pour l'instant ressurgi, et a été vendu 400 £). Mais le Saint-Graal, pour le collectionneur, est le coffret de 3 CD, avec livret de 40 pages, Footprints : Cassette Music 1989-1990, réalisé en 25 exemplaires par S.W. en 2004 pour ses amis et sa famille. Aucun exemplaire n'étant jusque-là apparu sur le marché, l'objet est... inestimable, aux deux sens du terme. Et il faudrait parler aussi de tous les side-projects du producteur d'Opeth et Anja Garbarek... Après avoir avoué qu'un «numéro entier serait nécessaire pour couvrir l'ensemble de l'œuvre de ce génie musical», l'auteur renvoie à la discographie complète de S.W., consultable sur www.voyage-pt.de/swdisco.html.

En bref. Yann Plougastel, dans Le Monde 2 (19-04-08), nous signale un premier album «d'une inventivité brillante» d'un groupe d'Oxford «mené d'une main de fer» par Yannis Philippakis, «nouveau surdoué du rock anglais» : Antidotes de The Foals, «reléguant les autres groupes de leur génération au rang d'aimables clones». Les références plus ou moins ouvertement affichées sont effectivement alléchantes - «Robert Fripp, le guitariste cérébral de King Crimson, et David Byrne de Talking Heads» - mais, comme le reconnaît avec justesse Y. Plougastel, «quand on se lance dans une musique aussi sophistiquée, il est difficile d'y échapper» !

Pour finir, la page people. Au cas où vous ne le sauriez pas déjà, sachez que le progressif rend rarement millionaire, comme nous l'a appris le Sunday Times le 25 avril 2008, en publiant la liste des 50 plus grosses fortunes du business musical britannique. Le peloton de tête des 5 plus gros magnats est : Clive Calder (Zomba Records, Britney Spears - loin devant avec une fortune estimée à 1 300 M £), Lord Lloyd-Webber (The Phantom of the Opera, Evita), Sir Paul McCartney (500 M £), Simon Fuller (Spice Girls, Pop Idols) et Sir Cameron Mackintosh (Les Misérables, Cats). Juste derrière Chris Blackwell et George Michael, arrivent en 32 et 33è positions Roger Waters (95 M £) et David Gilmour (85 M £). Hormis Phil Collins (en 17è position - mais certainement pas grâce à sa contribution au rock progressif des années 70 !) et Nick Mason (44è), aucun autre nom ne ressort de près ou de loin à notre genre de prédilection. On attend avec impatience le classement des plus gros donateurs. On sait que Gilmour a récemment fait don à des œuvres de charité du produit de la vente de sa gigantesque demeure londonienne. On espère que Waters n'est pas en reste, surtout après les leçons de morale qu'on a lues plus haut.

Philippe BABO