BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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Big Bang n°67 - Automne 2007

Vous pensiez tout savoir sur la valeur des éditions finlandaises, portugaises ou néo-zélandaises de "The Carpet Crawlers" et autres raretés génesiennes de la période Charisma (Voir RdP BB 66). Eh bien vous vous trompez. Record Collector, en effet, a remis ça, dans son n° 339 (août 2007), en consacrant cette fois un article entier de 12 pages au sujet - "Genesis. Charisma Collectables. A Treasury of Worldwide Rarities", par Paul Vickers. Sachez que la timbale, pour tout collectionneur de la Genèse, est la version japonaise du single "I Know What I Like"/ "Twilight Alehouse" (1973, avec une photo issue de la première tournée américaine du groupe), qui se négocie à plus de 1 000 £. Suivent, loin derri"re, le single promotionnel "Looking for Someone"/"Visions of Angels" (600 £), adressé à la presse à l'occasion de la sortie de Trespass, et une version de Nursery Crime portant la mention imprimée (sur la galette) "Lindisfarne-Genesis Tour Autumn'72" (550 £), dont 2 exemplaires seulement sont actuellement répertoriés dans le monde. Le gros du peloton est ensuite constitué des singles et EP des années 70-74, avec une mention spéciale pour le 45 t. "Happy The Man"/"Seven Stones", dont la pochette est ornée d'une extraordinaire photographie du groupe surpris en pleine action (450 £, 1972)... Les accros qui souhaitent en savoir plus peuvent toujours consulter le livre de l'auteur de l'article, Genesis : The Top 200 Worldwide Rarities. Et les détenteurs de trésors cachés peuvent même lui écrire : petervickers@hotmail.com.

Dans le même numéro, le trio résiduel s'explique à la veille de sa tournée mondiale - pardon, de sa "série spéciale de concerts" - sur le programme de rééditions du catalogue génésien, sur les raisons de la reformation du groupe, et ses éventuels projets. Mais d'abord, comment va le moral de Phil ? Le batteur-chanteur en est tout de même à son troisième divorce, et qui dit divorce dit pension alimentaire. Sa décision de reprendre la route avec ses deux compères aurait-elle des motivations... alimentaires ? Des problèmes personnels similaires à ceux qui l'avaient incité à entreprendre sa carrière solo il y a plus d'un quart de siècle seraient-ils à l'origine de ce retour sur le devant de la scène, au sens propre comme au figuré ?

Il y a 2 ans, Phil Collins avait confié à RC, au terme de son First Final Farewell Tour, qu'il ne ferait pas de seconde tournée d'adieux en tant qu'artiste solo, que Genesis appartenait définitivement au passé, et qu'il entendait désormais se consacrer pour l'essentiel à des musiques de films - et à sa famille. Deux ans plus tard, autant dire que ce programme est légèrement bouleversé. Si l'éducation de ses enfants - en Suisse, où, comme on sait, il vit dorénavant - reste sa priorité, les "événements récents" de sa vie personnelle ont "fait de la place" dans sa tête, "et Genesis entre parfaitement dans ce nouvel espace". Bien sûr, poursuit-il, "les divorces ne sont pas bon marché, mais je ne suis pas au bord de la faillite. Je ne pars pas en tournée - comme certains l'ont laissé entendre - parce que j'ai besoin d'argent, et je n'ai pas l'intention de tout plaquer. (...) Mais, comme en 1981, j'ai besoin de la musique pour rester en bonne santé, mentalement et physiquement".

C'est ensuite le tour de Tony Banks d'évoquer la réédition des premiers LP du groupe (à l'exception du tout premier, From Genesis to Revelation, qui appartient à Jonathan King, et dont l'exhumation - techniquement désespérée - coûterait beaucoup plus cher qu'elle ne rapporterait). C'est à lui qu'a incombé la supervision artistique de l'opération : "De tous les membres du groupe, c'est moi qui suis le plus grand fan de notre musique, ou, devrais-je dire, le moins critique. (...) Certains d'entre eux ont craint que je ne profite de l'occasion pour accentuer mes parties de clavier dans le mixage. Des craintes absurdes, il va sans dire". (Mike Rutherford, qui sirote une tasse de thé à quelques mètres de là, s'interrompt pour rassurer son camarade - sans se départir de son flegme légendaire : "Bien sûr, Tony").

Tony Banks s'est bien gardé de "réécrire l'histoire" : les retouches tiennent exclusivement dans les détails (les voix de "Stagnation", sur Trespass, par exemple, qui étaient reléguées à l'arrière-plan; la batterie sur Wind & Wuthering et Duke, qui manquait jusque-là de relief). Et en se plongeant ainsi dans le passé, il s'est rendu compte qu'il avait "quasiment oublié à quel point Steve Hackett est un grand guitariste (sic), surtout au moment de la réalisation du mixage en 5.1, quand chaque partie individuelle a été isolée. La subtilité et la délicatesse de son jeu m'ont vraiment frappé". Mieux vaut tard que jamais.

La concomitance de ces rééditions - sur lesquelles le groupe travaille depuis plusieurs années - et de la tournée Turn It On Again n'est qu'une "heureuse coïncidence", assure Mike Rutherford. La possibilité d'une reformation avait toujours été dans l'air, et les cinq membres, qui sont restés bons amis, s'étaient retrouvés à plusieurs reprises lors de l'élaboration des deux coffrets d'Archives. "Le projet initial, précise Ph. C., était de remonter sur scène à cinq et de jouer l'intégrale de The Lamb Lies Down On Broadway. Je pense que Steve Hackett était partant et que même Peter Gabriel semblait aimer l'idée. J'aime beaucoup Peter, mais... il a une personnalité très complexe. Il travaille très lentement, il est actuellement dans les affres de l'élaboration de son nouvel album solo. J'espère que je serai encore vivant quand il sortira... Un autre facteur est que Peter est très sensible à tout ce qui touche à son passé musical. Pour nous, il s'agit juste d'une collection de grandes chansons, avec tous les souvenirs qui y sont attachés. Pour lui, c'est un voyage dans le temps, un retour à son état d'esprit des années 70. Il livrait ses tripes au travers de sa musique et des costumes qu'il portait sur scène. C'est très délicat pour lui de revisiter tout cela".

Peter Gabriel ne parvenant pas à se décider, et Steve Hackett étant pris par ailleurs, les 3 membres du "hits line-up" des années 80 sont allés de l'avant. Et c'est peut-être aussi bien ainsi; la tournée 2007 permet au moins de remettre la machine en marche, et elle en a bien besoin au cas où elle serait amenée à rejouer dans un proche avenir l'Agneau de Broadway - comme Ph. Collins en a fait l'amère expérience en rejoignant sur scène The Musical Box un soir à Genève en 2005 pour un bis du morceau du même nom : "Nous n'avons pas joué la plupart des chansons depuis le milieu des années 70. Je pensais que quelques heures de répétition suffiraient : grosse erreur. (...) Le public a aimé, mais j'ai passé une soirée effroyable. C'était moi, membre original du groupe qui était le maillon le plus faible ! L'horreur !" En tous les cas, précise Collins, la porte reste ouverte à Peter Gabriel, quand il se sentira prêt. "J'aimerais beaucoup pouvoir le faire. (...) Avec les possibilités techniques d'aujourd'hui, on pourrait en tirer quelque chose de spectaculaire. La seule question est de savoir si Peter rentrerait encore dans ses costumes !".

Dernière question brélante : quid d'un nouvel album ? Silence poli. "Nous n'avons pas de projets dans l'immédiat, mais je n'écarte aucune éventualité", finit par concéder Banks. Collins, lui, est plus catégorique : "Je considère qu'un nouvel album est très, très peu vraisemblable. Nous avons besoin de temps, et d'inspiration. Les deux nous font défaut aujourd'hui. (...) J'ai vu les Who récemment. Je leur tire mon chapeau d'avoir sorti un nouvel album, mais quand ils ont joué leur nouveau mini-opéra, je me suis surpris à éprouver une impatience croissante. Il restait un certain nombre de classiques que je voulais entendre avant la fin du concert. (...) Il ne faut pas se leurrer. La plupart de nos fans viennent pour entendre les hits. Nous les jouerons tous, plus certains morceaux rares du début des années 70".

Mais alors, quelle est la vraie raison d'une reformation, si l'argent n'est pas la principale motivation, et s'il n'y a pas de nouvel album à promouvoir ? Quel est l'enjeu aujourd'hui ? Le mot de la fin va à M. Rutherford : "C'est très simple. D'abord, nous sommes tous en vie. On ne peut pas en dire autant de tous les groupes de notre génération. Et nous sommes encore physiquement capables de remonter su scvne. La chose la plus importante est que nous sommes musiciens. Nous aimons notre musique, le public ne nous pas oubliés, et l'ambiance à l'intérieur du groupe n'a jamais été aussi bonne. Avons-nous besoin de raisons supplémentaires ? Je ne le pense pas".

Le trio a également fait ses confidences à Mojo (n° 165, 08/07) dans l'enceinte du stade du Heysel, de triste mémoire, où il mettait la dernière main à son show de 2 heures et demie - "un show étonnant, avec des visuels impressionnants, utilisant la technologie la plus sophistiquée, et une set-list combinant les hits du zénith commercial du groupe - période 'MTV' - avec des extraits de son âge d'or quand il constituait l'une des plus grandes formations de rock progressif des années 70". Ce n'était pourtant pas gagné d'avance. La dernière tournée de 1997, avec Ray Wilson, avait failli tourner à la catastrophe. Expérience ô combien déprimante et humiliante, il avait fallu jouer dans des salles à moitié vides. "Les gens disaient qu'on n'y arriverait pas !" s'exclame Collins. Eh bien non. Cet été, "Genesis entend prouver, une bonne fois pour toutes, qu'en matière de stadium rock, peu de groupes font mieux ou plus grand". Effectivement, Tony Smith, manager de Genesis depuis 1973, a vu grand : six tours d'éclairage géantes, trois scènes complètes (l'installation prenant trois jours, il a fallu en prévoir 3, ont été montées par roulement de ville en ville), 235 techniciens et roadies, 97 camions et cars, 7,5 km de câbles électriques...

Pour Banks, la tournée Turn It On Again est l'occasion de remettre Genesis sur les rails, et de rappeler aux gens qu'il est encore un bon groupe, "injustement mis sur la touche" par des médias anglais obnubilés par la mode depuis la révolution punk : "Que vous nous aimiez ou nous haïssiez, nous sommes incontournables". Collins confirme. Quand les magazines publient leurs "listes des 100 Meilleurs Albums" et autres classements, "nous ne sommes jamais dedans. Nous n'avons pas de Dark Side of the Moon dans notre discographie. De la même manière que Queen, nous sommes très appréciés de l'homme de la rue, mais ne l'avons jamais été des critiques".

La set-list, dixit Collins, comprendra principalement les hits "du Genesis que les gens connaissent" (sauf "Abacab", dans lequel le trio n'a pas réussi à "rentrer"), à côté de quelques titres de la période Gabriel, "pour les anoraks, si vous voulez les appeler comme ça - ceux qui pensent que j'ai tout foutu en l'air quand j'ai commencé à chanter !" Visiblement traumatisé, Collins revient sur son éprouvante prestation en compagnie de The Musical Box. "Déjà le matin même, j'avais écouté le morceau, et je m'étais demandé 'Merde, est-ce que je peux encore faire ça ?' (...) On a répété 5 ou 6 fois, et je savais qu'ils pensaient tous que je serais 'meilleur que ça' ! C'était horrible !" Tony Banks compatit : "Certains de nos titres des années 70 sont ces morceaux assez profonds et difficiles. Techniquement, ils sont très difficiles à jouer, vraiment !".

Pour Daryl Struermer, le répertoire des années 80 n'est pas aussi facile qu'on ne le pense : "C'est plus dur que ça en a l'air !" Les chansons pop du genre "Hold On My Heart" sont bien sûr faciles d'accès, mais à côté de cela, bon nombre de morceaux sont "moins orthodoxes, plus dramatiques, et plus en phase avec le rock progressif des débuts de Genesis", notamment "Mama", cet hymne hanté, lancinant, joué avec une telle puissance qu'il arrache à la fin à Collins ce cri du cÏur : "Mon Dieu, que c'est fort !'".

Et quid de l'avenir ? On ignore quelle interview a été réalisée la première, mais Collins est beaucoup plus pessimiste, et grave, qu'avec son interlocuteur de Record Collector. Sa vie est "sens dessus dessous", et il vit totalement, à l'heure actuelle, "pour ses deux petits garons". Collins a tout fait pour limiter au maximum le nombre de dates, et pour que cette "série spéciale de concerts" ne se transforme pas en tournée mondiale, car s'éloigner de la Suisse est pour lui un crêve-cœur. Mais en quoi ces concerts sont-ils "spéciaux" ? Parce qu'à ses yeux, c'est "littéralement le bout du chemin pour Genesis". Quand on lui demande si c'est vraiment la dernière chance de voir Genesis en public, il répond sans hésitation : "Oh oui. Et même cette tournée n'aurait jamais dû avoir lieu jusqu'à une date récente". Alors, pourquoi ne pas l'avoir appelée "tournée d'adieux" ? "Je ne pense pas qu'il faille jouer avec les émotions des gens pour vendre des billets", dit-il en souriant. "Nous n'en avons pas le droit".

Vous ne me croirez pas, mais le numéro d'août de Classic Rock ne comporte pas d'interview de Genesis. Par contre, il y en a une de Rick Wakeman relatant ses souvenirs de musicien de studio. Selon les sources les mieux informées, il aurait collaboré avec plus de 2 000 artistes, de Lou Reed et Ozzy Osbourne à Cilla Black et Cat Stevens, en passant par Marc Bolan, Elton John et David Bowie. Ce dernier tranchait sur tous les autres par la rapidité et la sûreté de son jugement. "Quand on était musicien de studio à cette époque, la plupart des artistes vous faisaient faire 50 prises, mais vous saviez parfaitement qu'ils utiliseraient la première. David, avec qui j'ai travaillé sur "Space Oddity", en 1969, était tout le contraire. Je suis arrivé aux Studios Trident, me suis assis au Mellotron, et après la première prise, il a dit : 'C'est ça !'‚ ça avait duré 25 minutes". Ils sont ensuite devenus amis, et quand Bowie a voulu former son groupe Spiders from Mars, il lui a demandé de le diriger avec Mick Ronson. Mais Wakeman venait de recevoir le matin même un appel de Yes. "C'était comme si on vous demandait de choisir entre Manchester United et Chelsea. J'ai pris Yes, parce qu'à l'intérieur des Spiders, David aurait toujours été le leader".

Ozzy Osbourne est aussi un vieil ami, compagnon de beuveries d"s 1971, lorsque Yes fit la première partie de Black Sabbath aux Etats-Unis. Deux ans plus tard, Wakeman collaborait à Sabbath Bloody Sabbath. Ozzy semblait déjà à l'époque à côté de ses pompes. "Mais a-t-il été un jour dans ses pompes ?", s'interroge Wakeman, tout en reconnaissant son intelligence et son don pour garder le contrôle de lui-même en toutes circonstances, malgré les apparences. En 1999, Wakeman a renvoyé l'ascenseur en demandant à Osbourne de participer à Return to the Center of the Earth : "Il m'a demandé avec qui il jouerait, et quand je lui ai dit que ce serait avec le London Symphony Orchestra et l'English Chamber Choir, il m'a dit en substance - mais avec des mots moins polis - 'Que Dieu me bénisse, ç�a va être un vrai régal !'" (à traduire probablement par : "P...., ça va être le pied d'enfer !").

Dans le même numéro, on peut lire un dossier complet sur les grands festivals de rock, notamment le Bath Festival of Blues de juin 1969 (rebaptisé Festival of Blues & Progressive Music pour sa deuxième et dernière édition en juin 1970), avec une interview de ses créateurs Freddy et Wendy Bannister, qui devaient créer en 1974 Knebworth malgré le bilan mitigé de leur première expérience à Bath (l'effondrement de la scène pendant la prestation des Nice en 69, le chaos semé par les "hippies 'révolutionnaires' français", qui refusèrent de payer, les embouteillages monstres sur les voies d'accès - au point que Fairport Convention dut être escorté par des Hell's Angels pour atteindre la ville -, et les tarifs astronomiques exigés - déjà - par les groupes, en 70).

Pink Floyd et les Moody Blues avaient été présents à Bath, mais c'est surtout deux mois plus tard, sur l'île de Wight, que les groupes "progressifs" (Jethro Tull, Arthur Brown, ELP, et de nouveau les Moody Blues) - mais le qualificatif ne leur était à l'époque que très rarement accolé, et c'était, il faut bien le dire, le cadet de leurs soucis - firent leur première véritable entrée en scène aux côtés des plus grands noms du rock (Who, Doors, Hendrix). Greg Lake se rappelle : "Le souvenir qui ne m'a jamais quitté est le spectacle physique de cette gigantesque foule. Je suppose qu'il faut remonter aux années de guerre pour voir autant de gens réunis ensemble au même endroit. Le soir précédent, nous avions joué devant 1 000 personnes. Le lendemain, il y en avait 600 000". De la même manière que Santana avait été propulsé du jour au lendemain au sommet de la célébrité grâce à sa prestation à Woodstock, ELP connut instantanément la gloire avec ce festival : "Le lendemain, ELP faisait la une de tous les journaux musicaux", NME, Sounds et Melody Maker réunis. C'était le bon temps.

Une autre personnalité, dont on a déjà parlé ici il y a 2 ou 3 ans, était au Festival de l'île de Wight. Il ne s'agit pas d'un musicien, mais d'un homme politique, Jean-Paul Huchon, parrain du festival Rock en Seine, et dont les passions musicales de jeunesse ont fait l'objet d'un grand article de Bruno Lesprit dans le Monde du 25/08, qui nous en dit davantage sur sa passion pour le Roi Pourpre : "Le choc, pour lui, fut In the Court of the Crimson King, premier album révolutionnaire du groupe King Crimson, 'dont il se souvient de la superbe pochette lunaire'. Rapidement, ses oreilles l'orientent vers le courant dit 'progressif' - et non progressiste, raccourci qui aurait été commode pour un militant socialiste". Mais en la matère, J.-P. H. affiche, selon Lesprit, des goûts surprenants, délaissant Yes et Genesis au profit de VdGG et surtout Hawkwind, qu'il rêve de faire venir à St Cloud, après Archive - un de ses groupes favoris actuels -, qui avait été inscrit à l'affiche en 2004 sur ses instances (à quand Porcupine Tree ?). Et de narrer à nouveau ses journées studieuses avec le futur conseiller à la Cour des Comptes Michel Schneider, suivies de folles soirées musicales. Il adore aussi le glitter rock façon Roxy ou Bowie, avant de se rabattre dans les années 80, faute de mieux, sur les Waterboys. Aujourd'hui, il en pince pour Coldplay, Radiohead et Muse, des formations "qui ont le mérite de plaire au plus grand nombre, mais qui s'inscrivent dans la lignée du rock progressif, ce qui dénote chez lui une cohérence esthétique". A part J.-L. Bianco, fan de Led Zeppelin, il ne connaît guère d'autre homme politique de sa génération partageant sa passion. Pour lui, la beauté du rock tient dans la formule de Neil Young : "Rock'n'roll will never die / It's better to burn out than to fade away". B. Lesprit lui faisant remarquer qu'il s'agit aussi de l'épitaphe qu'avait choisie Kurt Cobain avant de se donner la mort, J.-P. H. rétorque : "C'est juste. Mais on peut aimer le rock sans en partager le mode de vie. Le côé punk, destroy, chez moi, ça non !".

Franchement, on peut raisonnablement soutenir que J.-P. Huchon est mûr pour Porcupine Tree ou Anekdoten (et pour un abonnement à Big Bang). On devrait conseiller à Steve Wilson d'envoyer un exemplaire de Fear of a Blank Planet au Conseil Régional d'Ile de France !

Enfin, n'oubliez pas le beau travail réalisé par Muziq, dont on a déjà fait ici les éloges (BB 63) et dont la diffusion semble nettement s'améliorer. Dans l'éditorial du n° 10 (juillet-septembre 2007), le rédacteur en chef Frédéric Goaty (qui dirige aussi Jazz Magazine) professe un éclectisme toujours aussi réjouissant : "Quel privilège de pouvoir (...) partager nos passions plurielles avec vous. Comme chacun sait, il n'y a que deux styles de musiques : la bonne et la mauvaise. Les vrais musiciens le savent bien, et quand ils parlent de ceux qui les ont influencés, on est toujours surpris. On ne devrait pas. Exemple : (...) l'an dernier dans Jazzmag, le pianiste de jazz Andy Emler parlait de sa passion pour Tarkus d'Emerson, Lake & Palmer ('C'est du rock totalement original et créatif')". C'est à peu de choses près le même credo que celui de Crossroads, à cette différence près que ce dernier n'a pas vraiment tenu ses promesses en consacrant la majorité de ses pages à la musique américaine (ce qui est après tout son droit le plus strict). Et notre petit doigt nous dit en plus qu'un numéro spécial sur le rock progressif serait en préparation pour début 2008...

En attendant, on trouvera dans ce n+ 10 quelques pépites - des dossiers extrêmement solides et complets sur des artistes et groupes qui, sans appartenir au mouvement progressif, ne peuvent qu'intéresser le progophile : Spirit, Todd Rundgren, Weather Report, Gino Vanelli - lequel, avec ses envolées épiques aux confins de la soul et du jazz rock, mérite plus qu'un détour (voir notamment son album de 1977, A Pauper in Paradise, avec sa suite éponyme rendant hommage aux musiciens impressionnistes français, Debussy en tête : "En pleine furia punk, tout le monde n'avait pas abdiqué côté musicianship...", commente F. Goaty). Enfin et surtout, Allan Holdsworth, dont Muziq retrace la carrière via ses innombrables collaborations, de Tempest à Bill Bruford en passant par Soft Machine, Gong et, bien sûr, UK : "L'album préféré d'E. Van Halen et de bon nombre d'amateurs de rock. Plus fort que Yes, et King Crimson réunis. (...) Le chorus d'Holdsworth sur 'In the Dead of the Night' figure au panthéon de la guitare. A ne manquer sous aucun prétexte".

Brèves. Savez-vous que Bertrand Burgalat, fondateur du label branché Tricatel, musicien à ses heures et chouchou des Inrocks, doit sa vocation au... rock progressif ? Fils de préfet, élève timide et médiocre, il a un jour la révélation en découvrant le rock - le même choc que J.-P. Huchon  : "Mon prof de musique à Colmar nous faisait écouter Pink Floyd et King Crimson. J'ai pris une claque. J'ai voulu devenir musicien !" (Paris-Match, n¡ 3039, 15/08/07). On connaît la suite : Valérie Lemercier, Houellebecq, April March, A.S. Dragon, et depuis peu... Christophe Willem ! S'agissant de son œuvre personnelle, B.B. se pose en précurseur d'Air. Quand sort Moon Safari, du duo versaillais, il s'aperçoit qu'il s'agit d'une pâle copie de son premier album solo, The Ssound of Mmusic, qui, terminé en 1995, n'est sorti qu'en 2000, faute de distributeur. (Dernière minute: Burgalat vient de sortir un single très 'dance' en compagnie de... Robert Wyatt !)

Puisqu'on parle des Inrockuptibles, interrogé par ces derniers (n° 591) sur ses coups de cœur, un autre de leurs chouchous, James Murphy, leader du branchouillissime groupe new-yorkais LCD Soundsystem, répond tout à trac qu'il adore... Close to the Edge de Yes (on aurait bien aimé voir la tête du journaleux des Inrocks entendant ça). Il est même étonné de s'être "rendu compte à quel point [il] aimait ce disque" (sic). Lors d'un récent voyage au Japon, il a carrément racheté tous les albums de Yes qu'il avait quand il était gamin et qu'il "adorait". Il y a un morceau en particulier de Fragile, "The Fish", qu'il jouait souvent dans ses sets de DJ, "un morceau très prenant, avec une rythmique forte, et qui ressemble vraiment à un morceau de Can". Il ne peut toutefois s'empêcher d'ajouter, pour conclure : "En tous cas, je vois bien qu'avec des choix comme Yes, ça ne donne pas une liste très branchée, non ?". Le musicalement incorrect a ses limites.

Philippe BABO