BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Actualités

REVUE DE PRESSE

Big Bang n°66 - Été 2007

Vous êtes peut-être impatients de connaître la suite du feuilleton des chamailleries entre Roger Waters et David Gilmour. Aux dernières nouvelles, à en juger par les sous-entendus et les petites phrases assassines distillées par Waters lors de l’interview qu’il a donnée à Uncut (n°120, mai 2007), le temps n’est pas franchement au beau fixe. Le créateur de Dark Side Of The Moon reconnaît que l’ambiance était plutôt « tendue » lors des répétitions pour le Live8. Mais il avait bien l’intention de ne pas se braquer en cas de dispute. «Maintenant, je sais faire. S’il y a un conflit, je fais immédiatement le mort, (…) bien que ce ne soit pas dans ma nature».

Cela veut-il dire que Dave Gilmour était en charge de tout et que Waters faisait ce qu’il lui disait de faire ? «Non, bien sûr non», répond-il sans rire. «Je contrôlais tout sans rien faire, si l’on peut dire. D’ailleurs, je pense que cela l’ennuyait. Peut-être que je me trompe, mais il a fait d’étranges commentaires après le Live8, comme celui-ci : ‘Je ne comprends pas pourquoi on en fait tout un fromage. Ça aurait été exactement la même chose si Roger avait été là ou non’. Cela m’a fait comprendre qu’il ne saisit probablement pas à quel point la symbiose qui régnait entre nous quatre pendant ‘l’âge d’or’ du groupe était importante. Nous apportions tous notre contribution, mais c’est la combinaison des quatre talents distincts qui faisait la différence».

Il faut dire, pour être juste, qu’en matière de vacheries, Waters se pose là lui aussi. Quand Uncut lui demande ce qu’il pense du livre de Mason, il répond : «Une merveilleuse fiction» (entendez par là, un tissu d’erreurs et d’affabulations n’entretenant qu’un rapport lointain avec la réalité). Et quand on lui rappelle qu’il avait dit, après sa première tournée en solo, qu’on avait pu assister à un concert de Pink Floyd avec un batteur, un guitariste et un claviériste différents, il répond : «J’ai dit ça moi ? C’était vraiment très provocateur de ma part !».

Les retrouvera-t-on bientôt ensemble sur une scène ? Waters ne le pense pas – du moins dans l’immédiat. «Dave n’a pas vraiment envie de remettre ça : depuis 20 ans, [Pink Floyd] est son bébé, il ne veut pas abandonner cette position, et rien ne l’y oblige». Pour sa part, une fois les problèmes d’ego dépassés, il serait prêt à consacrer 6 mois à un vrai projet, un nouveau show, une série de concerts aux États-Unis, ou en Palestine… Nick Mason, il en est sûr, serait partant. Reste à convaincre David Gilmour... Tout cela, il est vrai, devra être sérieusement pensé. Mais comme jadis, «c’était lui, bien sûr [sic], qui réfléchissait à tout, qui écrivait la plupart des chansons et faisait tous les shows», cela fait beaucoup de frictions en perspective... Bref, on n’est pas sorti de l’auberge. Il coulera encore beaucoup d’eau sous les ponts avant que tous ces egos ne soient dégonflés…

Mais dès qu’on parle d’autre chose, Waters sait se montrer charmant et sensible : ainsi lorsqu’il évoque ses souvenirs du «Diamant Fou» (décidément une obsession, 40 ans plus tard), disserte sur le caractère éternel et universel du message de Dark Side Of The Moon, ou sur ses goûts musicaux les plus profonds («Il y a une part de moi qui aspire à la simplicité et voudrait désespérément être Neil Young ou Bob Dylan»), ou encore, s’explique sur son engagement contre la guerre en Irak, qui transparaît dans deux de ses dernières chansons, «Leaving Beirut» et «To Kill the Child», et lui a valu de nombreuses lettres d’insultes.

Dans le même numéro, Uncut salue la mémoire de Ian Wallace (1946-2007), «qui n’est resté que 18 mois au sein de King Crimson, mais assez longtemps pour lui permettre de se faire connaître comme l’un des batteurs les plus créatifs de sa génération». Après s’être installé aux États-Unis, il rejoignit le groupe de scène de Dylan, avant d’être viré en 79 pour manque de zèle après que le boss fut devenu «born again christian». Il joua ensuite sur la Côte Ouest avec des musiciens aussi divers que Ry Cooder, Jackson Browne et les Traveling Wilburys. En 91, il fut à nouveau recruté par Dylan pour son «Never Ending Tour», avant d’être remercié derechef en 93. «Je suis la seule personne au monde qui ait été virée deux fois par Bob Dylan», aimait-il dire.

Enfin, Uncut consacre – chose surprenante – un article plutôt bienveillant à Somewhere Else de Marillion : «Les anciens pestiférés du rock, qui mûrissent bien, sont devenus un peu les dads de Coldplay». Leurs efforts pour se débarrasser de leur étiquette néo-prog porteraient-ils leurs fruits ? Toujours est-il que Steve Hogarth, le remplaçant de Fish, a contribué à «affiner leur style baroque en une sorte de folk-rock épuré». Leur 14ème album («3 de plus que U2, selon la proclamation hilarante que l’on peut lire sur leur site web») regorge d’un rock pastoral tout à fait savoureux, «mélodique et impeccablement produit». Certains morceaux «sonnent et décollent comme du Coldplay», tandis que d’autres ne «ressemblent à Radiohead qu’à un gémissement post-rock près. Nulle part il n’est question de bouffons ou de sorciers. Plaisanterie mise à part, Marillion mérite une écoute impartiale».

Autre critique positive pour Marillion – où l’on retrouve les mêmes arguments - dans le… Times, dont le groupe a eu probablement pour la première fois les honneurs (21/04/07). Mazette ! Un article sans concession, mais léger, franc et juste, qui part d’un constat : leur 14è album, Somewhere Else, «est plutôt bon : flamboyant comme du Coldplay, émouvant comme du Radiohead, énergique comme du Muse, il est meilleur que 80 pour cent de la production du mois».

Le journaliste, Stephen Dalton, c’est rendu au QG du groupe, un bâtiment sans âme d’une zone artisanale à la sortie d’Aylesbury, qui sert à la fois de salle de répétition, de studio d’enregistrement, de siège de label et de bureau de management et de merchandising. Bizarrement, on ne trouve «pas de lutins gardant les portes du repaire, pas de vieilles commères jetant des sorts aux étrangers assez téméraires pour s’aventurer dans ce trou perdu du Buckinghamshire, pas de remparts en haut desquels des baquets d’huile bouillante seraient prêts à être déversés pour repousser des hordes de critiques rock londoniens aux langues fourchues».

Car le contentieux avec la presse musicale et les programmateurs radio anglais est toujours là : «Marillion a – comment dire cela gentiment – un problème d’image. Dans l’esprit des gens, même de ceux qui ne l’ont jamais entendue, leur musique est toujours assimilée à du prog-rock boursouflé et prétentieux pour chevelus attardés. Pour être juste, ils ont commis autrefois un album intitulé Script pour une larme de bouffon. Mais, allons, nous avons tous fait des erreurs de jeunesse…».

Aujourd’hui, Marillion est une sympathique bande de pères de famille et de divorcés approchant la cinquantaine. L’ostracisme dont ils continuent à être victimes a fini par les rendre philosophes. «Nous sommes un peu comme des pestiférés dans ce pays», soupire Steve Hogarth. «Heureusement, le reste du monde ne partage pas cette opinion». L’un des facteurs clés de cet ostracisme tient au fait que «le groupe est toujours étroitement identifié à son premier chanteur, Derek ‘ Fish’ Dick, même s’il est parti en 1988. ‘Fish avait une personnalité qui plaisait au genre de braillards écossais buvant comme des trous et adorant le heavy rock que vous connaissez…’ rapporte Mark Kelly. ‘Je n’en dirai pas plus’».

Les relations avec Fish ont été glaciales pendant une bonne décennie, avant de se dégeler ces dernières années. «Je vais à son mariage [avec Heather Findlay, de Mostly Autumn] en août prochain», confie, narquois, Ian Mosley. «J’étais son témoin lors de ses premières noces, mais il n’a pas voulu de moi ce coup-ci. Il m’a dit que je lui avais porté la poisse».

Pour résoudre son problème d’image, le groupe a plusieurs fois envisagé de changer de nom – pour finalement y renoncer. «Un passé assez lourd est associé au nom Marillion», explique Steve Rothery, «mais c’est probablement mieux que de ne pas avoir de passé du tout !». Leurs vrais problèmes, en fait, ont commencé avec le déclin des ventes de leurs albums au milieu des années 90. Après deux opus chez Castle, moyennement accueillis par le public et la critique, leur manager leur a conseillé de chercher du boulot pour joindre les deux bouts. Ils l’ont immédiatement viré, «réalisant sur-le-champ une économie de 20 pour cent de leur budget».

C’est alors – au moment de leur 11è album, le bien nommé .Com - que le groupe a opéré sa révolution, en profitant du potentiel des années Internet plusieurs années avant la plupart de ses pairs. «La nécessité étant la mère de la réinvention, les membres de Marillion, en défricheurs, ont mis au point un nouveau modèle de stratégie commerciale performant en créant leur propre label en ligne». On connaît la suite, souvent donnée en exemple : le financement massif par les fans d’une tournée aux USA, les 12 000 pré-commandes d’Anoraknophobia, le financement de la campagne marketing de Marbles, les milliers de fans rameutés chaque année aux conventions, leur mobilisation récurrente pour l’achat concerté de singles permettant au groupe de figurer régulièrement dans le Top Ten… «Plusieurs années avant MySpace et les Arctic Monkeys, les membres de Marillion sont devenus d’improbables grands manitous du web (cyber tycoons)».

Aujourd’hui, ils sont toujours musiciens à plein temps, «gagnant plus que s’ils étaient restés les esclaves d’un label». Combien ? «Moins qu’un grand chirurgien, plus qu’un laitier», confie Hogarth. Ils emploient 5 personnes, vendent 100 000 exemplaires de chaque album. Surtout, ils se sont affranchis des «cerbères» du musicalement correct, qui croient décréter ce que doit ou ne doit pas aimer le public. «En transformant un problème d’image en un avantage marketing, Marillion a conquis une liberté créatrice à un degré envié par beaucoup. ‘Le saint graal est de faire exactement la musique que l’on veut faire, et, en plus, d’en vivre,’ conclut Hogarth. ‘Je connais un paquet de musiciens. Ils sont tous jaloux’».

Faute de place, je ne vous parlerai pas du bel et bon dossier Genesis proposé par B. Herr et F. Delâge dans le numéro de mars dernier de Crossroads. C’est déjà de l’histoire ancienne, et la plupart d’entre vous l’auront sûrement dévoré. En revanche, sachez que le trio reformé a eu les honneurs de la Tribune de Genève quinze jours durant, fin avril/début mai, quand il s’est retiré dans le petit village de Cossonay, en Suisse, pour répéter en toute sérénité. Il y avait du pain sur la planche : «On est pas mal rouillé !» confiait Tony Banks. Et pour cause, la dernière tournée remontant à 93. Malgré le calme régnant dans ce petit village éloigné de tout, une certaine tension était palpable dans l’entourage du groupe : «La grande crainte, ce sont les fans allemands, qui sont capables de débarquer avec du matériel sophistiqué, d’enregistrer depuis l’extérieur et de diffuser le tout sur le net» (24/04). Pourtant, question discrétion, le staff aurait pu faire mieux : «Les huitante caisses de matériel clairement marquées avec le nom du groupe ont été déchargées de semi-remorques à l’heure précise où 600 enfants sortent de l’école et où leurs parents viennent les chercher». Mais tout s’est finalement bien passé. Le groupe mythique s’est régalé de filets de poisson du lac voisin lors de ses déjeuners, et Phil Collins pliait bagage tous les jours à 16 h 30 : «Professionnel, oui, mais papa avant tout. ‘Je dois aller chercher mes enfants, je suis en retard’, explique-t-il poliment dans un français presque limpide. L’ancien acolyte de Peter Gabriel, installé en Suisse, reste un homme comme les autres».

Sachez aussi que que les premiers opus du groupe figurent parmi les galettes les plus recherchées par les collectionneurs – comme nous l’apprend Record Collector dans un copieux dossier de son n° 335 sur les 100 raretés les plus prisées du prog anglais des années 70 («The UK’s Most Collectable Progressive Rock Records», par Barry ‘Mr Vertigo’ Winton et Tim ‘Close to the Edge’ Jones). La rarissime version mono de Genesis to Revelation s’est vendue en 2007 à plus de 1 100 £, talonnée de près par le second pressage de Nursery Cryme, vendu avec un sticker annonçant la tournée Genesis-Lindisfarne de l’automne 72 (550 £). Les 45 t. «The Knife» (71), «The Silent Sun» (68), «The Winter’s Tale» (68), «Where the Sour Turns to Sweet» (69) et «Happy the Man» (72) s’arrachent entre 360 et 500 £.

Faisant suite à un premier article paru dans le n° 115 en 1989, le dossier se veut une célébration du retour en grâce du progressif dans la presse et les ventes musicales britanniques (on ne blâmera pas les auteurs pour leur optimisme peut-être un peu excessif…), arguant, par exemple, de l’intérêt manifesté récemment par le NME – pourtant de longue date un bastion du musicalement correct – pour la scène alt-prog (les «Radiohead, Mars Volta, Sigur Ros, Muse, Polyphonic Spree et autres Mystery Jets»).

On apprendra que les grands classiques, même les plus connus et les plus vendus, atteignent parfois, dans certaines éditions, des sommes rondelettes. Le premier pressage d’In The Court of The Crimson King (avec le logo initial d’Island – le I blanc sur fond rose) se négocie par exemple à 125 £. Quant à celui de The Dark Side Of The Moon, avec 2 stickers et 2 posters, il peut atteindre 350 £. Les Aphrodite’s Child ne sont pas en reste, avec leur double concept-album 666 sorti en 1972 chez Vertigo (175 £).

Mais à côté de ces monstres sacrés de l’ère jurassique, le dossier nous fait redécouvrir une foultitude de groupes et d’artistes ayant sombré dans l’oubli, parfois très injustement. Hormis quelques érudits fanatiques, qui se souvient encore aujourd’hui de T2, The Way We Live, Gnidrolog, Skin Alley, Dr Strangely Strange, Woody Kern, Clear Blue Sky, Cirkus, Velvet Fogg, Bakerloo, Affinity, The Web, Andromeda, Luv Machine, Gary Farr, Patto, The Running Man, Tear Gas, Tea & Symphony, Fantasy, Spring, Linda Hoyle, Mirkwood ou Mellow Candle – toutes formations que les deux auteurs n’hésitent pas à gratifier de 4 ou 5 étoiles ? Rien que des pépites ! Le «saint graal du vinyl prog» est cependant l’album Dark Round the Edges du groupe Dark (SIS, 72) - un quatuor de Northampton fondé par Steve Giles (aucun rapport, apparemment, avec les frères Giles) : une rarissime version avec livret en couleurs réalisée pour les familles et les amis s’est récemment vendue 1 800 £.

Une curiosité, pour la fin : le premier 45 t. de Jethro Tull, «Sunshine Day» (MGM, 250 £), avec la fameuse faute typographique «Jethro Toe», le nom du groupe ayant été dicté au téléphone à un producteur-maison du label, Derek Lawrence. «Il s’en est vendu tellement peu d’exemplaires», raconte Ian Anderson, «que nous n’avons même pas osé traîner en justice le responsable».

L’elfe-flûtiste unijambiste, comme on le voit, n’a rien perdu de son humour. Dans le même numéro de Record Collector, Ian Anderson est invité à répondre à une sorte de Questionnaire de Proust à l’occasion de la sortie de la dernière compil’ de Jethro Tull, The Best of Acoustic (EMI). Quelle est la chose la plus stupide qu’il ait jamais lue sur lui-même ? «Quand The News of the World, il y a deux ans, a envoyé un journaliste et un photographe camper devant chez lui, ayant eu des ‘informations fiables’ selon lesquelles il était sur le point de subir une intervention chirurgicale pour changer de sexe [le tabloïd confondait avec David Palmer, ex-membre de Jethro Tull dans les années 70, devenu en 2005 transsexuel]. Poser mes bijoux de famille sur la cheminée dans un bocal à confiture ? Moi ? Jamais !».

Ce sera le mot de la fin.

Philippe BABO