BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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REVUE DE PRESSE

Big Bang n°65 - Avril 2007

Matthew Fisher a gagné. Alors que personne n'aurait misé un penny sur ses chances de remporter son procès, l'ancien organiste de Procol Harum, qui demandait, quarante ans après, à partager avec Gary Brooker et Keith Reid les droits sur "A Whiter Shade of Pale" a obtenu gain de cause devant la Haute Cour de Londres. "Mon nom sera probablement rayé des listes de cartes de voeux de Gary et Keith," a-t-il déclaré à l'annonce du jugement, "mais c'est un faible prix à payer. (...) Tous les efforts ont été déployés pour trouver une solution à l'amiable avant d'aller devant le tribunal - en vain" (The Guardian, 21/12/06).

Musicien classique de formation, Fisher affirmait avoir écrit la ligne mélodique d'ouverture sur les accords de basse descendants composés par Brooker, d'après le fameux Air sur la corde de sol de Bach (Fisher s'étant inspiré quant à lui d'une autre oeuvre du Cantor, Wachet auf, ruft uns die Stimme - "Dormeurs réveillez-vous, la voix appelle"). Il demandait à être considéré comme coauteur de la chanson et à recevoir la moitié des revenus tirés des ventes depuis 1967.

Brooker contestait l'argumentation, estimant "extraordinaire" que Fisher, qui avait quitté le groupe en 1969, ait attendu 40 ans - et de trouver des avocats renonçant à être payés s'il venait à être débouté - pour se pourvoir en justice. Surtout, il maintenait qu'il avait écrit la quasi-totalité de la chanson avec Reid avant l'arrivée de Fisher dans le groupe (le copyright avait même été déposé auprès d'Essex Music le 7 mars 1967).

Pourtant, le juge saisi de cette affaire a tranché en faveur de Fisher, déclarant que les parties d'orgues étaient "suffisamment prépondérantes" dans la chanson pour qu'il soit crédité lui aussi de droits d'auteur. "A l'évidence le fruit de l'habileté et du travail de la personne qui les a créées", ces parties d'orgue, bien "caractéristiques", apportaient une "contribution importante" à la composition. Dans son jugement, la cour n'a cependant accordé à Fisher que 40% des royalties - sa "contribution à l'oeuvre globale était à tous points de vue importante, mais pas, à mon opinion, aussi importante que celle de M. Brooker", a ajouté le magistrat.. Des royalties particulièrement juteuses - surtout depuis l'utilisation d'"A Whiter Shade of Pale" comme sonnerie de téléphone mobile - que Brooker devra désormais partager avec lui.

Par contre, le juge n'a pas suivi la demande d'indemnités rétroactives correspondant aux ventes à dix millions d'exemplaires du tube - plus de 1 300 000 euros - soumise par Fisher. Le juge estime en effet que son absence totale de réaction pendant quarante ans lui faisait perdre de facto ses droits éditoriaux sur cette période. Gary Brooker, pour sa part, a été malgré tout condamné à payer les frais de justice, qui se montent à 420 000 £...

Gary Brooker et Keith Reid ont annoncé leur intention de faire appel, estimant que cette décision constituait un dangereux précédent : désormais, tous les compositeurs considéreront les musiciens de studio avec suspicion. "Il est difficile de croire que j'ai travaillé par intermittence depuis 1967 avec quelqu'un qui a pendant tout ce temps dissimulé un tel ressentiment," a déclaré Brooker dans un communiqué. "Je suis soulagé que le procès soit fini, mais ma confiance en la justice britannique est ébranlée. Ce jour pourrait se révéler être 'Une Ombre Plus Sombre de Noir' (A Darker Shade of Black) pour l'industrie musicale. Compositeurs, groupes, musiciens ne pourront plus entrer en studio pour donner le meilleur d'eux-mêmes dans un enregistrement sans avoir à redouter que l'un d'entre eux, dans un avenir plus ou moins lointain, ne réclame un jour une part du copyright. Ce jugement constitue une véritable bombe à retardement".

Les avocats de Brooker ont plaidé que Fisher n'était intervenu que comme arrangeur, que les principaux témoins (notamment le producteur Denny Cordell) étaient aujourd'hui décédés, et que la contribution de "n'importe quel autre musicien" aurait été tout aussi déterminante (entre autres amabilités, Fisher a rétorqué - pour simplifier - que Brooker ne connaissait rien à Bach, son domaine de spécialité étant... la musique noire américaine : "Je récuse la thèse selon laquelle un quelconque air remarquable ait été composé par Mr Brooker avant mon arrivée dans le groupe. J'avais étudié Bach pendant 8 ans. J'étais un expert pour tout ce qui touchait à Bach... S'il avait joué quelque chose qui ressemblait à du Bach, je m'en souviendrais !").

Le hic, en effet, est que Fisher peut difficilement être tenu pour un simple arrangeur, ou musicien de studio, comme en témoigne sa contribution substantielle, en tant que compositeur, au deuxième album du groupe, Shine On Brightly (et notamment, à la fameuse première suite progressive de l'histoire du rock, "In Held Twas In I"). Rappelons aussi qu'il fut crédité, seul, de l'écriture de l'instrumental "Repent Walpurgis", sommet du premier album. Fisher a toutefois sa petite idée sur la question... La mention au dos de l'album "All compositions by Brooker and Reid, except 'Repent Walpurgis', for which Matthew Fisher may be held responsible", avec tout ce que ce may suppose de doute et de condescendance, l'a toujours intrigué. Après tout, Robin Trower, avec ses longs soli hendrixiens, aurait pu être considéré comme co-auteur du morceau... Aujourd'hui, tout est clair pour Fisher : cet étrange crédit aurait en fait été une compensation pour "A Whiter Shade of Pale"...

La Musicians' Union britannique a suivi de près le procès, mais elle ne pense pas que son issue soit "susceptible de créer un précédent". Elle recommande cependant à tous les musiciens et compositeurs de clarifier leurs droits au moment d'un enregistrement. Reste que le jugement pourrait tout de même donner des idées à certains. Tel Martin Barre, de Jethro Tull, pour son mémorable solo de guitare d'"Aqualung", ou le saxophoniste Raphael Ravenscroft, auteur du riff de "Baker Street" de Gerry Rafferty (d'après un vieux riff de blues), qui n'a touché en tant et pour tout qu'un chèque de 27 $ pour sa contribution (et encore, le chèque était en bois ! il est accroché aujourd'hui au mur de sa salle à manger) (The Times, 24/11/06). Robin Trower, de son côté, serait en droit de réclamer des arriérés à... Matthew Fisher pour "Repent Walpurgis". Mais le musicien le plus fondé à demander des comptes, dans le cas qui nous occupe, n'est-il pas... Jean-Sébastien Bach ?

Pauvre Carla Bruni. Les artistes ayant connu un succès fulgurant avec leur premier album sont toujours attendus au tournant pour leur second, et là, la presse ne semble avoir laissé aucune chance à son deuxième opus, No Promises, collection soporifique de poèmes romantiques anglo-saxons mis en musique avec l'aide de Bertignac. Ainsi, Hugo Cassavetti, dans Télérama (17/01/07), estime que "cet album, qui aurait dû véhiculer une montagne d'émotion, s'écoute comme de l'easy-listening". Avant d'ajouter que les poètes anglais et américains n'ont pas attendu l'ancienne top-model pour servir de paroliers de luxe... "D'autres, avant elle, ont interprété les grands auteurs. Avec, parfois, autrement plus d'expression". Et de citer, en tête de "playlist", avant Yeats par les Waterboys, Wordsworth par Divine Comedy ou Stevenson par Martha Wainwright, "'Jerusalem', l'hymne anti-impérialiste de William Blake, écrit en 1804, et enseigné à tous les collégiens anglais. En 1973, Emerson, Lake & Palmer - les rois du progressif excessif, en délivrèrent une lecture fracassante, mais concise". Comme quoi on a des lettres, à Télérama.

Toujours dans Télérama, Hugo Cassavetti revient le 21/02/07 dans un long article sur cette question de "L'épreuve du deuxième album" fatale à tant d'artistes. En anglais, nous dit-il, ça s'appelle le sophomore slump, "l'écroulement d'un étudiant brillant en deuxième année d'études". La question, selon lui, n'a commencé à se poser qu'avec l'apparition de l'album 33 tours, qui mit fin au règne du sacro-saint single : "Vers 1967, à l'avènement du psychédélique et du progressif, la notion d'œuvre émergea dans le rock, l'album devenant un manifeste artistique, un tout cohérent et pensé". Tout au long des sixties, les grands groupes tels que les Beatles et les Rolling Stones ne cessèrent de se renouveler et de... progresser, mais à la fin de la décennie, une nouvelle génération de formations ("les Doors, le Velvet Underground, Pink Floyd" - on pourrait ajouter King Crimson et Procol Harum) surgirent avec des œuvres majeures "dès leur coup d'essai". Dès lors, l'enjeu du deuxième album sera un défi capital, un "casse-tête infernal. Comment le résoudre (ou pas) ?".

H. Cassavetti passe en revue tous les cas de figure. D'abord, le faux départ, intentionnel ou pas, "certains groupes ne jetant pas toutes leurs forces dans le premier album". Le deuxième n'en paraîtra que plus accompli : "Ainsi, Jethro Tull débutait avec un étonnant album de blues décalé pour enchaîner avec l'impressionnant Stand Up (1969), manifeste heavy folk qui allait définir le style du groupe hirsute". Les autres options sont : "le chef d'oeuvre d'entrée de jeu", "concevoir sa carrière comme un escalier qu'on gravit, à condition dans l'avoir les moyens", ou encore, "se contenter d'un unique témoignage", pour ne pas risquer de souiller l'image que l'histoire gardera d'une discographie exemplaire.

Le Crimson Jazz Trio, ainsi, n'aura pas de volume 2. Gros coup de blues en apprenant la mort de Ian Wallace, quelques mois après celle de Boz Burrell. On peut lire un de ses derniers interviews (réalisée en février ou mars 2006) dans le n° d'automne 06 de Newsprint, le magazine semi-promotionnel du label de production et de diffusion Voiceprint (qui réunit à son catalogue, comme on sait, un certain nombre de vieilles gloires, du progressif : Francis Dunnery, Wetton & Downes, David Foster, A. Phillips, P. Moraz, Bruford, Gong..., sans oublier Elton Dean - encore un qui nous a quittés !). Wallace raconte l'importance qu'a eu pour lui son bref passage (presque 2 ans tout de même) au sein de King Crimson, qui lui permit de découvrir - lui qui n'avait joué jusque-là que dans un petit groupe sans notoriété, Bonzo Dog - les concerts face à des foules immenses, ainsi que l'Amérique, où il décida de s'installer de manière quasi permanente en 1976. "C'est de là que venait toute la musique que j'aime - le jazz, le rythm and blues, le rock and roll, la soul, tout sauf la musique classique". Il était également confiant quant à l'avenir du 21st Century Schizoid Band - en stand-by du fait des activités diverses, et de la dispersion géographique, des uns et des autres. "J'espère vraiment qu'on pourra jouer à nouveau un jour dans le futur, ou, comme dit Jakko [Jakszyk], 'Venez voir ces gars-là avant qu'ils meurent !' Tout reste donc ouvert, et ne dites jamais 'jamais'".

On trouvera dans le même numéro des interviews de Dave Bainbridge, Carvin Knowles (coordinateur du projet In Elven Lands, autour de Tolkien, avec la participation de Jon Anderson, auteur de 4 titres), Keith Christmas (le guitariste de Bowie sur Space Oddity, qui fut signé par Lake, Sinfield et Manticore pour deux albums aujourd'hui bien oubliés en 1974-75, avant de sombrer dans la misère la plus noire pendant une bonne décennie), ou encore Anthony Phillips, à l'occasion de la sortie de son nouvel album de pièces instrumentales Field Day. Lui a réussi à survivre à la fin des années 70, mais au prix d'un dédoublement et d'une schizophrénie permanente. A l'époque du punk, il alternait albums de pièces acoustiques et opus plus rock, pour rester dans le coup. Aujourd'hui, il partage son temps entre la musique d'illustration sonore pour la télévision et ses albums personnels. Est-il considéré aujourd'hui comme un musicien de rock ou un compositeur classique moderne ? "Ni l'un ni l'autre !" répond-il. "En raison de la façon dont les médias fonctionnent, les radios classiques ne passeront jamais ma musique, car elles ne me considèrent pas comme classique ou moderne, et je ne passerai sûrement pas sur les radios de rock. A strictement parler, je suis une personne qui n'a pas d'existence. C'est une triste situation quand on pense aux barrières que nous avons essayé d'abattre... Mes racines, notamment mes racines rythmiques, sont certainement dans le rock (...), mais ces dernières années, je suis plutôt devenu quelqu'un que le public pourrait cataloguer comme un compositeur classique moderne. Je serais heureux d'être jugé de cette manière".

A signaler enfin (ce qu'on n'avait pu faire en décembre, faute de place), un remarquable article consacré par Sylvain Siclier à Magma à l'occasion des Rencontres Internationales D'Jazz de Nevers en novembre 2006 (Le Monde, 12/11/06). Tout y est dit. Un groupe unique, dit-il d'entrée de jeu - "par son intensité, la diversité de ses sources - Stravinsky, Bartok, Coltrane, la soul music et le rythm'n'blues - qui convergent vers un déferlement rythmique et mélodique, violence et douceur mêlées, par l'exigence 'à la vie, à la mort' demandée à ses musiciens comme à ses auditeurs".

A Nevers, Magma a joué pour la première fois la longue suite "Ëmëhntêht-rê", qui est la réunion de pièces dispersées sur différents albums des années 70. "On y entend une approche aérienne des parties vocales - en kobaïen, langue créée par Christian Vander pour transcrire au mieux l'émotion de lumière et d'ombre de son univers -, une affirmation du groove, cette pulsation rythmique qui fait avancer la musique, science rare que pensent avoir aujourd'hui tant de groupes".

Mais le moment le plus fort du concert a été la montée sur scène de Jannick Top, qui avait déjà rejoint le groupe "au printemps 2005, lors d'une semaine de concert au Triton, aux Lilas". Ces deux personnalités fortes que sont Vander et Top sont parfaitement complémentaires, comme au temps de leur relation artistique initiale, en 1973 : "Vander joue pour le ciel, Top pour la terre. Vander est éclat et syncopes rythmiques, Top amène assises et ornements. Ou le contraire". Menés par Stella Vander, les chants à quatre voix qui les accompagnent "ont la puissance d'un appel au rituel". A l'orée des années 70, la musique de Magma était déjà celle du futur. Aujourd'hui, "elle est toujours celle de demain. Demain, elle sera toujours indépassée".

Philippe BABO