BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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REVUE DE PRESSE

Big Bang n°63 - Automne 2006

Une bonne nouvelle. On ne sait pas si c’est à cause de la canicule ou s’il est allé à Lourdes, mais Nicolas Ungemuth a eu une révélation, ou plutôt, il a fait une découverte (mieux vaut tard que jamais) : il adore les Moody Blues, nous révèle-t-il dans le n° d’août de Rock & Folk. Véridique. Dans l’article qu’il consacre à la réédition SACD-grand luxe des trois premiers albums du groupe, notre Nicolas, qu’on a connu plus sectaire, ne tarit pas d’éloges sur la formation de Mike Pinder et Justin Hayward, après avoir cependant – on ne se refait pas - signalé au préalable que c’est «bien aux MB qu’on doit très certainement le prog-rock et les affreux Yes». Mais «en faisant baver les grandes orgues [sic] et le Mellotron, le groupe n’avait jamais faux. Pourquoi ? Parce que ces gens-là aimaient trop les Beatles pour se perdre en conjectures imbéciles, et revenaient toujours aux mélodies les plus démentes». Et c’est ensuite une succession de superlatifs… N.U. range In Search of the Lost Chord et On the Threshold of a Dream parmi les sommets du psychédélisme anglais: «Partout, au milieu des flûtes, des cordes et des claviers, les MB gravent des moments d’une singulière beauté. Quel groupe majestueux ! Toujours à la limite du ridicule absolu [à part le look à la Monty Python de Ray Thomas et les blousons de cuir étriqués de Pinder, on ne voit pas très bien…], mais toujours somptueux ! (…) A redécouvrir d’urgence».


Une bonne surprise n’arrivant jamais seule, c’est en fait le numéro dans son entier qui a été touché par la grâce divine. A croire que Philippe Manœuvre est directement branché sur le Bon Dieu, ou est doué d’une prescience stupéfiante : le 9 juillet, Syd Barrett part rejoindre les anges sur la face cachée de la Lune ; le 12, R&F sort dans les kiosques, avec 40 pages consacrées à Pink Floyd, dont une bonne part à son premier leader (désolé de parler toujours des mêmes, mais c’est ainsi).

Le dossier est introduit par Emma Lavigne, conservatrice à la Cité de la Musique et commissaire de l’exposition Pink Floyd Interstellar en oct. 03, qui tente de répondre à une question «lancinante, obsédante : comment le Floyd nous plonge-t-il dans des espaces imaginaires et sensoriels démultipliés ?» A ses yeux, la musique de P.F. reflète l’engouement pour le cosmos de la fin des années soixante. L’épopée cosmique commence dès l’ère Syd Barrett, mais la musique glisse bientôt de la saturation psychédélique au rock spatial, la longueur des compositions laissant aux claviers de R. Wright un plein «espace d’expression».

Cette dimension spatiale prend surtout tout son sens sur scène. E.L. rappelle que dès la période 1967-69, PF, pionnier des light shows psychédéliques, avait été le premier à utiliser des dispositifs ultra-perfectionnés (système quadriphonique d’EMI ; Azimuth Coordinator, balayant une amplitude de 360°). Waters ne voulait-il pas «mettre le son autour du public, et nous au milieu» ? A Pompéi, sur la place Saint-Marc de Venise ou au Château de Versailles, le groupe ira toujours plus loin dans la sophistication et l’emphase technologique – une démarche jamais gratuite, car servant «à nous ouvrir les portes d’espaces oniriques inédits». John Peel en a témoigné au lendemain d’un concert à Hyde Park auquel il avait assisté allongé au fond d’une barque au milieu du lac : «C’était vraiment une expérience religieuse, proprement magique. Le Floyd a vraiment rempli le ciel et semblait faire corps avec l’eau, les arbres, tout. Un événement parfait». C’est précisément cette dimension religieuse qu’un grand nombre de critiques reprochent au rock progressif – mais c’est peut-être que la plupart sont incapables de la comprendre…

Le premier article, signé Pacôme Thiellement, est précisément consacré à cette «étonnante société secrète du rock» qu’ont constituée PF et ses fans, avec son mythe fondateur, ses rituels live et «une religion fondée sur un corpus de 14 albums». Au commencement, en effet, est une légende : celle «du roi-lune qui se brûle le cerveau» sept mois après le début de l’épopée. Ses trois acolytes chargent son meilleur ami de prendre délicatement sa place. Tout se joue alors entre un roi psychiquement mort (Barrett/Osiris, bloqué dans un monde parallèle, tel un héros de Ph. K. Dick) et un régisseur qui n’ose pas s’affirmer roi à son tour (Waters/Isis), mais qui a besoin d’une «rémanence du souverain défunt, d’un fantôme» (Gilmour/Horus). Une religion abstraite, froide, désincarnée («il n’y a pas moins charismatiques que les corps de Waters ou Gilmour»), presque non-humaine : «A part un ‘Summer 68’ timide sur Atom Heart Mother, le sexe et la sensualité sont royalement absents de la discographie du groupe». L’auteur en arrive même a se demander si la question est de savoir si on aime ou pas cette musique. Parfois, on a même l’impression que ce sont d’abord ses membres qui la détestent «(…) elle qui les a dépassés dans tous les sens du terme, et qui de ce fait a basculé dans un au-delà du jugement»…

Après une sélection de 15 chefs d’œuvre psyché (où l’on retrouve In Search of the Lost Chord, aux côtés de The Soft Machine, The Crazy World of Arthur Brown, et …Their Satanic Majesties des Rolling Stones), on revient en terrain plus sûr (c’est le moins qu’on puisse dire) avec un article de Neil Spencer [ex-rédacteur-en-chef du NME – voir infra] sur le rôle fondateur du Floyd dans la naissance de l’underground et du psychédélisme anglais. Spencer retrace les principales étapes de l’apparition du mouvement : le rôle-clé de la librairie-galerie Indica de Barry Miles; à partir de 1966, les happenings musico-poétiques du Marquee; le lancement du journal alternatif International Times dans le vieil entrepôt du Roundhouse, qui débouchera sur les fameuses soirées de l’UFO, le club de Joe Boyd, futur producteur du single «Arnold Layne» du Floyd… Dans toute cette effervescence multimédia (dirait-on aujourd’hui), le groupe occupe très vite une place centrale et, aussi, une place à part, de par ses origines et ses influences : «quatre dandys» issus (sauf Waters) de familles bourgeoises de Cambridge et Londres («jusqu’à Genesis, PF fut incontestablement le groupe le plus friqué d’Angleterre»), par ailleurs frais émoulus d’écoles d’art et d’architecture. L’intérêt du groupe pour cette dernière discipline influera grandement sur son identité (décors gigantesques, montagnes de matériel, concept du son qu’on peut «sculpter»…). Il y a aussi cette prétention arty de l’underground, que l’on retrouvera indubitablement dans le rock progressif britannique des années 70, et dont PF est le porte-drapeau : «Syd, davantage passionné par la peinture, était convaincu de faire de l’art, et non de la pop. Accorder sa guitare ? S’il le fallait…»

Autre trait constitutif du futur prog-rock déjà présent : les emprunts aux poètes romantiques anglais, et à Tolkien et Lewis Carroll, notamment le thème de l’innocence perdue. Enfin, dernière influence majeure qui ne peut être tue, celle des substances illicites, qui imbibaient le Swinging London. Provoquée ou non par la défonce (on ne saura jamais vraiment), la plongée dans la folie et la déchéance psychique de Syd Barrett seront «un des présages laissant penser que même le Summer of Love de 67 avait un côté obscur». A peine deux ans plus tard, avec le drame du festival d’Altamont, le «rêve» serait déjà fini…

C’est ensuite au tour de Jérôme Soligny d’évaluer les chances de reformation du groupe en 2006-2007. Autant le dire tout de suite, elles sont plus que minces, comme le lecteur de BB le sait déjà parfaitement, pour avoir suivi par le menu dans la présente RdP les principaux épisodes de l’éphémère rabibochage consécutif au Live 8 (on n’y reviendra pas). Depuis, «le drapeau blanc s’est transformé en torchon et s’est remis à brûler». Et c’est, à nouveau, à qui poussera ses pions le plus loin sur le grand échiquier floydien. Quand Gilmour ressort PULSE (et donc l’intégrale live de Dark Side) sous forme de DVD, Waters, «comme par hasard», joue l’intégralité du Côté Obscur… à Magny-Cours le 14 juillet. «Sur l’affiche du concert, on peut lire : ‘Le génie et l’âme de PF’. Sur celles des récents shows de Gilmour, était écrit : ‘La guitare et la voix de PF’. Ambiance». Et la question n’est plus "Quand PF se reformera-t-il ?" mais plutôt "Pourquoi se reformerait-il ?" «En 2006, ajoute Soligny, PF est devenu une hydre à deux têtes (…). Clairement, aujourd’hui, les fans du groupe en ont deux à se mettre non pas sous la dent, mais devant les yeux et entre les oreilles. Qui s’en plaindra ?» D’autant qu’il n’y a pas péril en la demeure, «le monstre continuant de rapporter». PF reste en effet une immense machine à fric : il s’écoule par an 500 000 exemplaires du dernier best of, Echoes, et Dark Side a fêté récemment sa 1 500è semaine passée dans le Top 200 du Billboard, un record absolu, loin devant le second, Legend de B. Marley, avec seulement 800 semaines ! Isis et Horus peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Après un deuxième intermède présentant les «Enfants du Floyd» (Radiohead, Archive, Elbow, Muse, Brian Johnstown Massacre, Flaming Lips, Mercury Rev, Air, Smashing Pumpkins, Nine Inch Nails), Patrick Eudeline – ci-devant ayatollah du musicalement correct, rockeur pur et dur, couillu et fier de l’être - clôt le dossier de façon intéressante et surprenante, en n’hésitant pas à remettre en question… «l’orthodoxie rock’n roll, façon pensée unique, qui veut, depuis Nick Kent ou Yves Adrien, que l’on méprise le Floyd d’après ‘A Saucerful of Secrets’» (ce qui ne l’empêche pas, 3 paragraphes plus loin, de nous resservir les insultes de rigueur contre le prog-rock, «cauchemar de [sa] génération» et les clichés habituels sur PF «musique pour tester les chaînes hi-fi»). Le Floyd, en effet, «va faire des chefs d’œuvre, même sans Barrett» : le single «Point Me At the Sky», More (avec l’orgue liquide de Wright et les incursions dans le métal naissant avec «The Nile Song»), Atom Heart Mother «avec sa vache et son grand orchestre», Meddle, Obscured by Clouds, la musique du film La Vallée de B. Schroeder… Le tournant fut Dark Side of the Moon, dont la production trop propre d’Alan Parsons éclipse les qualités, et qui deviendra la «bande-son de l’échec hippie». Jusqu’à «Echoes», grosso modo, «PF est donc écoutable. Mais déjà il y a brisure (…). Si les meilleurs [sic], laissant tomber les expérimentations en tous genres, se plongèrent dans les racines et une americana fantasmée, les autres inventèrent le rock progressif…».

On s’arrêtera là, on connaît la suite, et le refrain (voir par exemple les pensées étrangement semblables de Mick Farren, du groupe psyché-proto-punk The Deviants, dont on a parlé ici – cf. BB 52). En conclusion, un dossier passionnant, mis à part ces quelques scories prévisibles et inévitables. La morale de cette histoire : il est tout de même extraordinaire que R&F, plus d’un quart de siècle après The Wall, se sente obligé de consacrer un tiers d’un de ses numéros à un groupe censé compter au nombre de ses bêtes noires. Rien n’a en fait changé depuis 1977, comme le fait remarquer l’inénarrable Pacôme Thiellement : «Que J. Rotten ait pu porter un T-shirt sur lequel était inscrit 'I hate Pink Floyd' est hautement significatif : même les punks se sentaient concernés par l’existence d’un groupe aussi antithétique de leur éthique et de leur esthétique». Sur ces réflexions, passons à autre chose.


Enfin, non, car on retrouve… Nick Mason pour une interview dans le n° d’été de Crossroads (#45, par B. Herr), à propos de sa participation à la tournée de Waters, et notamment au concert de Magny-Cours – un «mariage parfait» pour lui, «celui de la musique et de la course automobile, car il est rare de pouvoir donner un concert et prendre part à un grand prix de formule 1 concomitamment». Il est très honoré que Waters voie aujourd’hui en lui son «copilote», parce d’habitude il occupait plutôt «la place de l’hôtesse de l’air, la personne qui apporte les rafraîchissements». Les espoirs de reformation ? NM laisse percer une pointe d’optimisme. Le principal, pour lui, est que la communication ait été rétablie. «On verra bien ce qui se passera après la fin de la tournée de David». L’obstacle principal, à ses yeux, tient au besoin viscéral éprouvé par Gilmour de créer sa propre musique. «Et puis, curieusement, l’idée de gagner tout cet argent (…) en nous reformant l’effraie et le freine». NM le regrette, car DG n’est jamais meilleur que lorsqu’ils jouent tous les quatre ensemble… Qui vivra verra…

Dans le même numéro, le 47è dossier consacré par Crossroads à Van Der Graaf Generator… Je plaisante. De toute façon, on ne s’en lassera jamais et, en plus, F. Delâge est aux commandes. Cette fois, encadrant une discographie commentée extraite pour l’essentiel des Chroniques du rock progressif du même auteur, nous avons droit à… deux interviews de Peter Hammill, l’une au titre de VDGG (avec H. Banton et G. Evans), l’autre (par B. Herr) pour son dernier opus en duo ! Ce qui ne va pas sans quelques contradictions. Dans la première, PH assure qu’ils «ne vont pas s’arrêter là. Nous avons l’intention de nous retrouver (…). Nous retournerons sans doute en studio en 2006». Dans la seconde, en revanche, plus rien n’est sûr : «Je n’ai rien à dire à ce sujet (…). Il ne faut pas envoyer des messages divergents [sic]. Pour l’instant, il n’y aucune activité à annoncer officiellement côté VDGG» Là encore, qui vivra verra… PH revient par ailleurs sur l’accueil critique étonnamment positif qui a salué la sortie de Present. HB estime à ce propos que «la presse musicale est moins ‘névrosée’ que par le passé… Dans les années 70, un type comme Neil Spencer, le rédacteur en chef du NME [encore lui], pouvait faire et défaire les carrières».

Et quid du «couac» du Festival Crescendo 05 ? PH rappelle simplement que les organisateurs ont eu le tort d’annoncer la participation de VDGG alors qu’on n’en était qu’au stade des négociations : «C’est la meilleure façon d’être certain qu’on ne viendra pas». Leur refus n’était pas lié au fait qu’il s’agissait d’un festival progressif. Encore que… «Il y a une certaine part de vérité dans tout ça». Leur hantise, comme il y a 30 ans, est de ne pas se laisser enfermer dans une case, n’importe laquelle… Ils ont également refusé de participer à un festival de «vieilles gloires» en Allemagne, où ils se seraient retrouvés coincés entre Manfred Mann et Ten Years After ! «Nous sommes juste un peu difficiles», ajoute HB, pince-sans-rire. PH : «Et puis si nous participons à trop de festivals progressifs, les autres groupes vont s’inquiéter». GE : «Souvent, ils ne connaissent pas le sens du mot ‘progressif’…» FD : «Tout dépend de la définition du mot, à géométrie variable». PH : «Oui, exactement…».

Enfin, Crossroads nous livre les souvenirs musicaux d’Antoine de Caunes (un peu prétentieux sur les bords, derrière ses fanfaronnades : à l’en croire, c’est à lui que Dire Straits devrait son succès planétaire, et aujourd’hui, il «écrit» pour le cinéma…). En tous cas, la musique le «faisait chier» au milieu des années 70, «tous ces trucs pompeux du type Yes ou Genesis, qui commençaient à dégénérer». Le plus comique est que pour chercher des «alternatives», pour satisfaire son envie, son besoin d’écouter d’autres musiques, AdC n’a rien trouvé de mieux que de se tourner vers… Van Der Graaf Generator (Tony Stratton-Smith doit bien rire là où il se trouve…) et Soft Machine ! Mais sa grande passion fut surtout Magma, «une musique inspirée, très mystique, (…) totalement à côté de la plaque musicale de l’époque», sur qui il commit même un livre pour Albin Michel ! Bref, encore un passionné de progressif qui s’ignore.


Pour finir, laissez-moi vous présenter un petit nouveau – enfin, pas si nouveau que ça, il en est déjà à son numéro 7 : j’ai nommé un Muziq, le magazine qui aime les mêmes musiques que vous, un trimestriel dirigé par Pat Le Guen-Tenot et Frédéric Goaty (NEMM, 63 Champs-Elysées, 75008), à la diffusion aléatoire et bizarroïde, puisqu’on ne le trouve que dans certains kiosques de la capitale. Sous ce titre ratissant large (qui a de quoi inquiéter de prime abord), se cache une remarquable publication, bien mise en page et dénuée de tout esprit de chapelle – en somme, une sorte de croisement entre Juxebox et Crossroads. Au sommaire du n° de cet été : «L’Angleterre. La magie des années 70» Tout un programme. Sans aucune nostalgie stérile ou pleurnicharde, est passée en revue la décennie la plus chère à nos cœurs, avec des bels et bons dossiers sur, par exemple (désolé, encore eux), Pink Floyd. Là aussi, les rédacteurs semblent être doués de prescience, puisque de très belles pages et de très belles analyses sont consacrées à Syd B., démontrant à quel point l’influence du Lunatic plane sur tous les grands disques du Floyd mark II.

Le numéro comprend aussi une «Sélection So British : 60 disques cultes», on voit défiler tout ce qu’on aime : VDGG, Colosseum, Hawkwind, Caravan, Yes, Gong, Genesis, Kate Bush, sans oublier des encadrés parfaitement informés sur Family, Soft Machine, Jethro Tull, Matching Mole, Peter Hammill, Kevin Ayers (une seule absence inexplicable : King Crimson). Et je ne vous parle pas du reste (par exemple, une interview du fondateur du Festival de Montreux, Claude Nobs, et ses souvenirs sur Pink Floyd et Zappa, ou encore un répertoire des meilleures librairies musicales de Paris). Bref, si vous arrivez à le trouver, plusieurs heures de lectures passionnantes garanties !

Philippe BABO