BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Actualités

REVUE DE PRESSE

Big Bang n°62 - Été 2006

Ce qu'il y a de bien avec Nick Kent, c'est qu'il n'est pas (complètement) borné. Il lui arrive encore, de temps en temps, de faire son ayatollah. Tout récemment, dans le nouveau supplément Ecrans de Libération du 3 juin, n'a-t-il pas consacré presque un quart de page à tirer sur l'ambulance ELP - quel honneur ! - à l'occasion de la sortie du CD/DVD restituant la prestation du groupe au Festival de l'île de Wight : «musique atroce», «couinements des synthés faisant penser à des porcs qu'on égorge»... ? C'est à se demander s'il a écouté «Take a Pebble» une fois dans sa vie ! Mais dans l'ensemble, notre éminent rock-critic sait faire taire ses préjugés, comme en témoigne sa recension d'On An Island de David Gilmour (Libé. 17/03) : «Ceux qui aiment Wish You Were Here n'auront aucun mal à apprécier ce CD, même s'il fait davantage penser, au final, aux travaux de l'une de ses ex-protégées, Kate Bush, en particulier le récent Aerial. Les deux disques évoquent un état de béatitude familiale, la vie telle qu 'elle est vécue par des multimillionnaires semi-retraités batifolant dans les parcs de leurs somptueuses résidences. Ce qui n'en produit pas moins à l'occasion, de la belle et douce musique...». Et de reconnaître que «The Blue» et «A Pocketful of Stones» sont de splendides ballades (c'est vrai), et que les instrumentaux signalent une «créativité intacte et une technique époustouflante». En somme, la présence de Rick Wright aux claviers aidant, un nouvel opus de Pink Floyd sous un autre nom, «étonnamment plaisant avec ça».

En tous les cas, une chose est sûre, Nick Kent a lu le Mojo d'avril 06. car Phil Sutcliffe, auteur de l'article-interview fleuve consacré au créateur de «Comfortably Numb» dans ce numéro, explique sa longue absence depuis la fin de la tournée Division Bell en 1994 par... la «félicité domestique» (domestic bliss). Et l'explication vaut aussi, très certainement, pour l'absence, depuis la même date très exactement, de son «ex-protégée» Kate Bush, qui a découvert pendant cette longue période les plaisirs de la maternité et de la machine à laver... Mêmes causes, mêmes effets.

On vous avait promis de revenir sur ce numéro exceptionnel de Mojo. Chose promise, chose due. Il s'agit à n'en point douter d'un dossier essentiel (15 pages, avec en prime 4 pages sur les rarissimes concerts de Syd Barrett en 1971), qui vient utilement compléter le livre de Mason, ou les nombreuses interviews récentes de Waters - mais avec le son de cloche «du camp d'en face».

L'interview s'est déroulée sur l'Astoria, magnifique péniche-studio aux somptueuses boiseries, ancré depuis 1908 près des docks - aujourd'hui ultra-branchés - des rives de la Tamise, acquise par l'artiste en 1986. Ambiance feutrée. «Rien n'indique l'énormité de Pink Floyd - son influence artistique considérable, qui n'a eu d'égale que son immense succès commercial presque partout dans le monde, depuis 4 décennies. Rien qui ne reflète les violentes dissensions, parfois émotionnellement dévastatrices avec lesquelles les membres du groupe se sont torturés au cours des vingt dernières années, jusqu'à la réunion du Live 8 de l'été dernier». Gilmour fait de son mieux pour répondre aux questions, mais l'exercice est difficile : «La gène et la retenue anglaises sont de rigueur». Qu'a-t-il fait depuis 12 ans ? Il a été heureux dans son second mariage avec Polly Samson, s'est mis incognito au saxophone (en prenant des cours avec le prof de son fils, qui n'avait aucune idée de qui pouvait bien être Mr. Gilmour), a tàté de la menuiserie... C'est Robert Wyatt, son vieux copain des années de scène commune avec Soft Machine, qui l'a tiré de sa retraite en 2001, en l'invitant à jouer à son festival de musique interculturel Meltdown. Puis, en 2005, avec l'aide de son voisin et futur producteur Phil Manzanera (ex-Roxy), il a fait le tri dans les 150 esquisses de chansons stockées sur mini-disc - pour n'en retenir qu'une dizaine sur On An Island.

Puis, retour en arrière, jusqu'aux origines, aux mois de galère en Espagne, puis à Paris en 66-67, avec son groupe Jokers Wild, la misère noire, l'hospitalisation pour... malnutrition (les cachets gagnés au Bilboquet ne pouvant nourrir le groupe que 3 jours sur 7). En mai 67, pendant un passage à Londres, un copain de Cambridge, Syd Barrett, l'invita à assister à l'enregistrement du dernier single de son groupe, Pink Floyd, baptisé «See Emily Play» (il avait déjà croisé Barrett, Waters, Mason et Wright l'année précédente lors d'une garden party, en compagnie de Paul Simon, chez un riche homme d'affaires - dont la magnifique propriété serait photographiée sur Ummagumma en 69). «Syd était déjà si étrange. Il ne semblait pas me reconnaître. Je savais qu'il prenait du LSD, j'en avais pris moi-même, mais je ne savais pas que cela pouvait avoir de tels effets». A son retour de France, l'état de Syd avait empiré, et Mason lui proposa de rejoindre le groupe en décembre 67...

Les souvenirs de Syd restent encore très présents, et la culpabilité aussi - celle d'avoir décidé un jour de répétition de ne plus passer le prendre chez lui... Des souvenirs qui pèseront sur l'histoire du groupe. «Shine on you Crazy Diamond», on le sait, est l'ode de Waters à Syd. «J'ai toujours aimé cette chanson», confie Gilmour. «J'aime les paroles. Je pense à lui quand je la joue. Impossible de chanter 'Maintenant il y a un regard dans tes yeux qui ressemble à des trous noirs dans le ciel' sans penser à Syd». Gilmour lui a adressé chaque année une carte de vœux à son adresse, chez sa sœur à Cambridge. Il n'a jamais reçu de réponse.

Le reste de l'interview tourne autour de ses relations avec Waters. Le peu de crédit(s) - dans les deux sens du terme - qui lui ont été dévolus pour sa contribution à Dark Side... «'Comfortably Numb', les dernières cendres de notre aptitude à travailler en collaboration». La période, terrible, de Final Cut, le «premier album solo de Waters». «L'amertume, encore palpable, d'avoir été de façon injuste et malhonnête» au tournant des années 80. Le divorce, prononcé officiellement le 23 décembre 1987 sur l'Astoria, quand est signé l'accord qui régit encore leurs relations...

Jusqu'à ce jour de 2005 où il reçoit un coup de fil de Bob Geldof lui demandant s'il souhaitait reformer Pink Floyd «pour faire ce foutu Live 8». On a déjà rendu compte ici (BB#59) de l'événement, mais dans la version donnée par Waters... David Gilmour refuse d'abord poliment, prétextant être en plein travail sur son dernier album. «J'arrive», répond l'autre. Quand Gilmour le rappelle sur son portable, Geldof est déjà à la gare d'East Croydon. 5 minutes plus tard, il sonne à sa porte, et lui explique tout. Gilmour se sent un peu coupable, mais il campe sur ses positions : «Tu as assez de stars, tu n'as pas besoin de nous». Mais Geldof n'en démord pas, et demande à Mason de donner à Waters le numéro de Gilmour. Le lendemain, son portable sonne : «Hi, c'est Roger, alors qu'est ce qu'on fait ?» (ils ne s'étaient pas parlé au téléphone depuis 1987). «C'était... surprenant» rapporte Gilmour. Une conversation amicale s'engage alors. Gilmour promet de réfléchir et de rappeler le lendemain. «Je me suis alors rendu compte que je risquais de le regretter si je ne le faisais pas et, ce qui était plus important, si je ne saisissais pas l'occasion d'enterrer la hache de guerre avec Roger, sans compter que c'était pour la bonne cause». On connaît la suite. Une merveilleuse expérience... Cela dit, Gilmour a compris qu'il ne servait à rien de «revenir en arrière avec PF, en entreprenant une tournée, comme cela nous a été proposé - je n'en ai plus du tout envie, cela ne ferait pas de moi un homme plus heureux (...). Non, il n 'y aura plus de nouveaux albums ou concerts de P.F. Non».

Et ses relations avec Waters ? Gaffes et petites phrases assassines aidant, les relations se sont à nouveau tendues. «Euh, nous ne nous parlons pas. Pour autant que je sache, nous n'avons pas pris la décision délibérée de ne plus nous parler. Mais nous ne nous parlons pas pour autant».

Le dossier est complété de témoignages de compagnons de route ou d'admirateurs. Robert Wyatt, à l'origine de son come-back (il l'a invité au Meltdown «non parce que c'est un vieux copain d'antan, mais parce qu'il est bon»). Phil Manzanera, un fan de toujours : «J'adorais 'Set the Controls...'. Au collège avec mon groupe, on jouait le riff au départ, puis on improvisait une demi-heure, puis on revenait au riff. Seuls les musiciens de jazz, et Soft Machine, faisaient cela à l'époque. Cette idée d'expérimenter correspondait à ce que je cherchais. Les Floyd faisaient des choses avec les sons, en jouant avec les codes de la musique concrète. (...) Dans Roxy, avec Eno, nous serions un peu plus tard largement influencés par eux». Enfin et surtout, le leader du groupe punk Killing Joke, Jaz Coleman, un bien intéressant personnage - menant une double carrière - sur lequel on ferait bien de se pencher. Coleman n'a jamais été d'accord avec l'anathème de John Lydon, «I hate P.F. !». Il a grandi avec eux, mais ce qu'il aimait surtout chez eux est qu'ils avaient «un son, mais pas d'image. Ce sont des choses que j'admire (...). Geordie [le guitariste de K.J.] déteste les solos de guitare, mais ceux de Gilmour ont cela de spécial qu'ils sont des lignes mélodiques. Il n'y a pas de 'branlâges' de manche auto-complaisants chez P.F.». En hommage à «Punk Floyd», Coleman a écrit en 1995 l'album classique Us & Them - Symphonie Music Of PF, pour le London Philharmonic Orchestra, et le label de... Philip Glass. N°l aux EU. c'est probablement le disque qui s'est le mieux vendu de toute sa carrière, mais il n'a pas touché un cent ! «Pus and Phlegm, c'est comme ça que je l'appelle !».

On retrouve Coleman dans le n° de mai de Versus (intéressant magazine de contre-culture musicale dont on a parlé l'an dernier à propos de Mars Volta). Il a en fait enregistré pas moins de 15 albums néo-classiques en 10 ans, avec les plus grands orchestres de la planète, dont certains contiennent des covers de titres des Rolling Stones. des Doors, de Led Zeppelin. En marge de son activité avec Killing Joke, il a composé un concerto pour groupe folklorique tchèque et orchestre, quadruple platine. Et en 2003, l'Université de Princeton lui a commandé une musique qui accompagnera des cours sur la physique quantique et l'anti-gravité...

Le même n° de Versus contient toutes sortes de choses susceptibles d'intéresser un amateur de progressif : un dossier sur Tool, en couverture (D. Carey raconte sa tournée avec King Crimson qui, chose étrange, assurait leur première partie : «C'était assez incroyable pour moi. Je leur disais : 'C'est nous qui devrions ouvrir pour vous !' En tous cas, ils ont joué pour un public beaucoup plus nombreux que d'ordinaire»), une interview de The Gathering (le dernier album confortant le journal dans l'idée que le groupe a «plus que jamais trouvé son style, protéiforme et ambiance. Le tribut de cette découverte ? L'impression un peu décevante qu'on ne sera plus jamais vraiment surpris par le groupe dorénavant»), ou encore The Flaming Lips, sur lesquels il faudra revenir un jour.

Dans son numéro 91 (avril 06), Classic Rock s'est livré à cet exercice un peu vain, dont raffolent les rédacteurs-en-chef quand ils sont en panne d'inspiration, consistant à classer les «100 plus grands albums de rock de tous les temps» (le mensuel se limitait en l'occurrence aux albums anglais). La liste retenue - élaborée par un panel d'une cinquantaine de producteurs, DJs, journalistes et artistes - en dit en fait long sur les goûts du lecteur moyen de CR. Le trio de tête, dans l'ordre, est le suivant : Led Zeppelin IV, Who's Next, et Dark Side Of The Moon. Après une tripotée de Deep Purple, Iron Maiden et autres Def Leppard, il faut descendre jusqu'aux places 47-50 pour voir apparaître dans un mouchoir 4 albums progressifs (Pink Floyd mis à part), dans l'ordre : Foxtrot, In The Court Of CK, Selling England... et Close to the Edge. Le dossier vaut surtout pour les coups de projecteurs donnés sur certains groupes : notamment Marillion (Misplaced Childhood, n°82, avec un reportage sur l'enregistrement de l'album à Berlin, déjà publié il y a 2 ou 3 ans... voir une précédente RDP) et Jethro Tull (Aqualung, n° 62), où Ian Anderson nous explique comment le 4è opus du groupe a failli être produit par... George Martin, et comment il a toujours détesté sa couverture, inspirée d'une photographie prise par sa femme de l'époque - ayant vainement tenté de dissuader l'artiste américain Burton Silverman (imposé par le producteur Terry Ellis) de représenter le clochard du morceau-titre sous des traits douteusement proches des siens !

Mais le clou du numéro est la liste des 20 albums «à emporter sur une île déserte» de Steve Wilson, très instructive sur les influences de Porcupine Tree : Pink Floyd arrive en tête (Ummagumma), puis viennent, dans l'ordre, Hawkwind, Black Sabbath, The Who (Ouadrophenia), King Crimson (Red). Yes (Tales...), Led Zeppelin, VDGG (Still Life), à nouveau Pink Floyd (Animals) et Throbbing Gristle - les inventeurs de la «musique industrielle» en pleine période punk. Il sent «un frisson lui parcourir» le dos chaque fois qu'il écoute Second Annual Report (1977). Viennent ensuite, des places 11 à 20 : XTC, Public Image Ltd, Cure, Diamond Head, K. Bush, P. Gabriel, les Smiths, Talk Talk, Mansun et Radiohead. De l'éclectisme érigé en art... Un éclectisme un peu sombre, tout de même.

N'oubliez pas, pour finir, le beau boulot que continue d'abattre Rock Hard, mensuel leader en matière de prog qui, dans son n° de juillet (57), comporte une interview de John Wetton. Après un dossier hard-prog en mars (n° 53), le magazine a par ailleurs proposé une passionnante interview de Roine Stolt, des Flower Kings, recueillie comme il se doit par B. Pourcheron (n° 55). Aux déçus du précédent opus, Adam & Eve, R.S. répond que ces «gars-là devraient comprendre, une bonne fois pour toutes, que [le groupe] ne va pas rester enfermé dans le moule symphonique jusqu'à la fin des temps, et préfère prendre des risques et expérimenter tous azimuts». Il reconnaît toutefois, qu'ayant été impliqué dans pas moins de neuf CDs entre 2002 et 2003, «cette frénésie créatrice» a pu affecter la qualité de son inspiration.

S'agissant des changements de line-up, R.S. met les choses au point. Zoltan Czörsz était assurément un batteur d'exception et un véritable génie en termes d'improvisation, mais il était à côté de cela «incroyablement indiscipliné (...) séchant une séance de répétition sur deux. Pire encore, il lui est parfois arrivé d'oublier complètement ses parties de batterie au moment de les interpréter sur scène, d'où un bordel ingérable !» Quant à Daniel Gildenlöw, c'est son... antiaméricanisme pur et dur, et son entêtement à refuser de déposer son empreinte digitale sur le passeport biométrique exigé, qui sont à l'origine de son éviction (cf. BB 61).

Livrant ses commentaires sur le dernier né, Paradox Hotel, R.S. confie avoir voulu revenir à une combinaison de chansons intimistes et des titres plus rentre-dedans : «C'est une combinaison extrêmement intéressante comme l'ont prouvé, à leur époque, les Beatles, Yes ou ELP». A quoi il faut ajouter un certain nombre de passages délirants, dus entièrement à la plume de R.S. Aux yeux de son co-géniteur, Paradox Hotel synthétise d'ailleurs à merveille l'identité du groupe, ses deux autres albums favoris étant Stardust We Are et Unfold The Future : «Le premier est, aujourd'hui encore, un classique : il offre un mélange brillant de rock mélodique et de progressif à l'ancienne et les soli de saxophone de Ulf Wallanders y sont phénoménaux. Le second est, selon moi, notre album le plus expérimental et ambitieux à ce jour».

S'il fallait, pour conclure, définir le style des Rois des Fleurs à un novice ? «Nous jouons du prog' dans l'acception étymologique du terme. A savoir une musique originale et en mouvement qui se nourrit de sources très diverses allant, entre autres, du classique à l'ambient en passant par le jazz-fusion ou le hard old-school. Nous possédons, en outre, un son résolument moderne et nous essayons de conjuguer de belles mélodies avec des structures harmoniques et rythmiques complexes. Nous souhaitons en fait perpétuer, à notre modeste échelle, un certain idéal rock incarné par des artistes tels que Yes, King Crimson, Frank Zappa. Mahavishnu Orchestra et surtout les Beatles».

Enfin, j'ai gardé le meilleur pour la fin... Puisque l'heure est au revival sixties et seventies, regardez (ci-contre) ce que j'ai trouvé dans le numéro de... Marie-Claire de mai 2006 : une pub pour une marque de fringues pour djeunes, DDP, où l'on voit une meuf langoureusement assise au pied d'un canapé, et semblant kiffer grave... In the Court of the Crimson King, qu'elle s'apprête à écouter sur son... tourne-disque. On savait l'opus fondateur du Roi Pourpre intemporel, mais pas à ce point-là ! Et dans quelle cerveau génial de créatif pareille idée a-t-elle germé ? On vit vraiment une époque formidable.

Philippe BABO