BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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Big Bang n°61 - Avril 2006

La lune de miel entre Waters et Gilmour aura été de courte durée. Ceux qui espéraient voir Pink Floyd remonter durablement sur scène en seront pour leurs frais... Petites phrases assassines aidant, le torchon brûle à nouveau entre les deux hommes, nous apprend Classic Rock (n°89, février 2006). Certes, le premier continue de dire à qui veut l'entendre qu'il a adoré la réunion du Live 8, et qu'il n'exclut pas un nouveau concert - mais, si ça doit se faire, ce sera "pour une très bonne raison ou une très bonne cause, et non pour une énorme tournée". Divers indices, cependant, laissent penser que les chances d'une reformation sont à nouveau plus que minces. Waters, ainsi, n'aurait pas apprécié la déclaration de Gilmour lors de l'admission de Pink Floyd au Hall of Fame anglais, le 16 novembre dernier. Accompagné de Mason, le guitariste aurait fait une gaffe en rendant hommage à Waters, au membre fondateur Syd Barrett, et "à tous les passagers qui sont descendus du car de tournée à un moment ou à un autre...". Roger, qui participait à l'événement via une vidéo-conférence depuis l'Italie, où il préparait la première de son opéra Ca Ira !, a rétorqué qu'il "ne s'était jamais senti l'âme d'un passager". 

Par ailleurs, prenant la parole lors de l'exposition "Inside Out. Pink Floyd & the Arts", au Cochrane Theater, à Londres, 15 jours plus tard, Mason a confié que Gilmour n'avait accepté qu'à contrecœur de participer au Live 8, craignant - à juste raison - que l'événement ne fasse de l'ombre à son nouvel album solo et à sa tournée de 2006. Ca n'a pas fait un pli : "Où qu'il aille, les gens ne pensent qu'à l'interroger sur Pink Floyd", et non sur ses projets personnels... Ego, quand tu nous tiens...

Dans le même numéro, une rétrospective Supertramp (là aussi, ça ne s'arrange pas : aucune chance de voir Rick Davies et Roger Hodgson sur une même scène avant longtemps...), et surtout, un dossier très documenté sur la ...genèse de The Lamb Lies Down on Broadway, de Genesis, concept-album emblématique des seventies, ayant, en tous cas, largement contribué à définir le genre - et servi de modèle à tous ceux qui, depuis 30 ans, l'ont décliné à toutes les sauces : "Rush, Styx, Queensrÿche, Iron Maiden, Fear Factory, Marillion, Marilyn Manson, et (malgré leurs dénégations) Radiohead". De nombreux sites web sont entièrement consacrés à l'analyse ligne par ligne des paroles de l'album... Mais "concept-album" est aujourd'hui un "gros mot" (en 5 lettres au sud de la manche, en 4, au nord...), précise Hugh Fielder, l'auteur de l'enquête, et l'accueil initial de la critique fut plutôt froid : "L'histoire d'un punk new-yorkais portoricain et ses aventures surréalistes dans le monde souterrain, contée par une bande d'anciens élèves de public schools anglaises" n'avait a priori pas de quoi déchaîner les foules... Et encore, on a échappé à un double-album ayant pour thème le... Petit Prince de Saint-Ex, idée initiale de Mike Rutherford.

La gestation et l'accouchement de la chose furent très difficiles, d'autant que le papa, Peter Gabriel (au sens propre et figuré du terme, car sa femme attendait un enfant à l'époque) avait déjà la tête ailleurs, attiré par les sirènes d'Hollywood (William Friedkin, le cinéaste auteur de L'Exorciste, voulait le recruter comme scénariste sur un prochain projet). Fielder explique très bien comment la démocratie qui régissait le fonctionnement du groupe avait jusque-là parfaitement fonctionné, en produisant une "dynamique de groupe différente de la plupart de celle des autres formations progressives de l'époque", organisées en général autour d'un leader virtuose ou charismatique. "Nous étions plutôt un groupe de compositeurs", précise Tony Banks. Mais, comme on le sait, tout commença à aller de guingois quand Gabriel se mit en tête d'écrire seul les lyrics, abscons au possible de surcroît... "J'écrivais indirectement sur mes propres expériences sentimentales personnelles", rapporte aujourd'hui le Gab, "et je ne voulais que personne d'autre n'y mette sa patte". Mais cette séparation créatrice instaura une division à l'intérieur du groupe, les quatre autres musiciens vivant très mal leur mise à l'écart et la volonté de leur chanteur de faire cavalier seul. Ajoutez à cela l'atmosphère déprimante qui régnait sur le lieu d'enregistrement, la fameuse Headley Grange, infestée par les rats depuis le passage de Bad Company, qui l'avait laissé dans un état déplorable, jonchée d'immondices (Robert Plant, pour y avoir enregistré "Stairway to Heaven", était persuadé quant à lui qu'elle était hantée), le décor était planté pour des jours difficiles.

Emoustillé par la proposition de Friedkin, Gabriel voulut prendre... quelques semaines de congé en plein milieu de l'enregistrement (il partait en cachette à bicyclette téléphoner au cinéaste dans une cabine, les poches bourrées de pièces de 10 pence). Le boss de Charisma, Tony Smith, dut mettre le hola et demanda à Friedkin de renoncer à son projet. Ulcéré, Gabriel avertit les autres : "Si vous ne me laissez pas faire d'autres choses, je ne resterai pas !". Rutherford parvint à recoller les morceaux en obtenant de Gabriel qu'il repousse à plus tard ses projets de "diversification", mais pour Hackett, Gabriel "avait déjà quitté le groupe mentalement à ce stade". Avec la naissance difficile de sa fille (entre la vie et la mort pendant plusieurs jours - et l'hôpital était à 4 heures de route !), le divorce de Hackett, et ces satanés lyrics qui n'étaient toujours pas terminés, tout alla de mal en pis, chacun n'en faisant qu'à sa tête et défaisant ce qu'un autre avait fait la veille. Quand l'album fut finalement bouclé avec l'aide du producteur John Burns, il ne restait plus assez de temps pour préparer la tournée. On connaît la suite...

Quelques jours plus tard, Hackett était invité à une réception donnée après un concert du Sensational Alex Harvey Band. "J'avais un verre de vin à la main", raconte-t-il. "Ce n'était pas le premier. Je disais à quelqu'un que je trouvais le SAHB fantastique. Mon interlocuteur m'a répondu : 'Mais ils ne seraient plus rien sans Alex !'. La seule chose dont je me souvienne ensuite est que j'ai broyé mon verre dans ma main. J'ai failli me trancher le pouce". Le début de la tournée The Lamb fut repoussé de plusieurs semaines...

Puisqu'on parle de concept-albums, sachez que la très sérieuse revue Volume ! - Autour des musiques populaires, dirigée par une brochette d'éminents musicologues universitaires*, a publié dans son n°2 de 2005 une contribution d'un chercheur, Idir Zebboudj, sur le sujet en question : "Le concept album : une vaste 'escrockerie' ?" (la réponse est dans le titre). Un simple coup d'œil, pour commencer, sur la bibliographie fait craindre le pire : Nik Cohn et Lester Bangs, les deux apôtres du musicalement correct, ainsi que Nick Kent, N. Ungemuth et Ph. Manœuvre ! Quant à l'auteur, il ne cite en exemple que Tarkus et Thick as a Brick pour illustrer son propos (en plus de Sgt Pepper - concept-album qui n'en est pas un - et de Tommy). 

Avec la meilleure volonté du monde, l'auteur a beau tenter de se démarquer de ses sources, c'est peine perdue, son exposé décollant rarement des clichés habituels circulant sur le sujet. Ainsi, il se demande gravement si le concept-album est "compatible avec l'essence originelle du rock'n'roll, 'l'instinct et l'énergie pure' sanctifiés par N. Cohn"... La thèse développée est en gros celle-ci : le concept album est un genre qui a vu le jour dans la 2è partie des années 60. Il est l'un des "stigmates" [sic] des orientations artistiques qui animaient la scène pop d'alors, frappée du sceau de la 'révolution psychédélique'. L'idée n'a pas manqué de susciter les réserves, voire la "moquerie" des critiques rock, selon qui elle est l'une des illustrations des "dérives progressives" qui vont se confirmer dans les années 70... "En ce sens", résume l'auteur, le vrai rock se serait perdu "dans sa recherche de crédibilité artistique".

A l'origine musique destinée aux adolescents, il parasitait désormais la culture des classes supérieures pour toucher d'autres publics : "Les parents interdisaient à leurs enfants d'écouter du rock", raconte Ph. Manœuvre, interrogé par l'auteur, et grand spécialiste du sujet comme chacun sait. "Pour pouvoir durer, le rock a tout joué. Des groupes comme ELP se sont donc ni plus ni moins mis à jouer de la musique classique, et les parents autorisaient les gosses à écouter ça !". En gros, les centaines de milliers d'adolescents qui achetèrent les LP de Yes et Genesis en 70-75 l'ont fait pour faire plaisir à leurs parents ! A moins qu'il s'agisse d'une tentative des classes possédantes de s'approprier le rock, ou d'une opération marketing des maisons de disques de l'époque ? De longues suites alambiquées courant sur plusieurs faces de 33 t, il y avait quand même mieux comme appât commercial... 

Et l'auteur de gloser ensuite sur la "vacuité" de la démarche des groupes progressifs, citant pour cela le triste Lester Bangs, à propos de Thick as a Brick, qui développe le thème obscur d'un enfant-poète de 11 ans : "D'où venait ce truc ? N'était-ce qu'un tas de mots qui n'avaient que l'intérêt que vous vouliez y investir, et qui se trouvaient convenir joliment à la musique ? Demandez ça à un fan de Jethro Tull, et vous aurez droit à un regard vide". Mais notre ayatollah du rock pur et dur, pauvre de lui, était tombé en plein dans le panneau ! Car on sait aujourd'hui par Ian Anderson que Thick... n'était qu'une parodie de concept-album, voire une auto-parodie.

Au risque de se contredire, l'auteur a cependant l'honnêteté de conclure son article - "pour contrebalancer l'ire de N. Cohn" - par ce jugement de Ph. Bouchey (Guide du Rock, 1990) à propos des Beatles, mais il pourrait être étendu au rock progressif : "Avec eux, le rock se fonde dans la durée et tend à absorber le plus d'influences possibles, testant sa capacité à étendre les principes de son esthétique sans se dénaturer. A cet égard, les tentatives [des années 67-69], même si elles furent parfois malheureuses, sont le témoignage d'un crédit donné au rock, et à ce titre, elles sont précieuses".

Robert Fripp n'a pas de soucis à se faire pour ses vieux jours... Microsoft a en effet fait appel au célèbre musicien pour composer les sons de son futur système d'exploitation Windows Vista. La société de Bill Gates, nous apprend USA Today (10/01/06) a "loué les services du guitariste de légende, créateur du groupe King Crimson, pour composer les sons de son prochain système d'exploitation, Windows Vista". Le musicien a été embauché par Steve Ball, responsable de l'équipe Windows Audio Video Excellence au sein de la division Windows Digital Media. "Ce n'est pas la première fois que Microsoft fait appel à des musiciens de renom pour enregistrer les sons de ses systèmes d'exploitation". Brian Eno avait ainsi composé la musique de démarrage de Windows 95. "L'agence m'avait dit : nous voulons un morceau de musique inspirant, universel, optimiste, futuriste, sentimental, émouvant... Et il doit durer 3,25 secondes", a confié le musicien au San Francisco Chronicle. "J'ai pensé qu'il serait à la fois amusant et enrichissant d'essayer de composer un si court morceau de musique. C'était comme fabriquer un minuscule bijou". Gageons que Fripp saura aller encore plus loin dans le minimalisme.

Progression du virus progressif (suite). A signaler l'apparition d'un nouveau groupe australien venant de temps en temps, semble-t-il, butiner sur les terres psychédélo-prog : Architecture in Helsinki, qui vient de sortir son deuxième opus In Case We Die. Il s'agit en fait, nous dit Bruno Masi, dans Libération (21/01/06), d'un de ces collectifs à géométrie variable, du genre de la formation islandaise Gang Bang chère au cœur de Christian A. "La mode est aux gang bands : de véritables tribus où s'agrègent néobabas communautaristes, poètes dilettantes et végétariennes contemplatives, [...] ultime revers au conformisme musical ambiant [...]. Huit musiciens, cinq garçons et trois filles, au beau milieu d'une flopée d'instruments et de livres aux pages écornées, envoient valser les canons de la pop". Une fois de plus, pourrait-on ajouter. L'opus en question apparaît comme un manifeste dada speedé, album exubérant aux formes éclatées. Passant à la moulinette leurs divers influences, ces Australiens déjantés ont accouché d'une sorte de "kaléidoscope des espoirs foutus, [...] reliant et relisant l'histoire de la musique populaire anglo-saxonne, des fondements du folk à ses thuriféraires (Scott Walker...), du psychédélisme au rock progressif, le tout passé au filtre du grunge et de la musique électronique des années 90". Âmes simplettes, n'aimant que Marillion et les Moody Blues, s'abstenir.

Pour finir, sachez que mes critiques à l'encontre de Crossroads, en général, et de Pascal Samain, en particulier, m'ont valu de sévères remontrances de la part de ce dernier (fort sympathique au demeurant). J'ai eu beau lui dire que ce qu'il avait écrit sur Van der Graaf était sublimissime, que je n'avais rien lu de plus extraordinaire sur Peter Hammill et ses acolytes, etc. rien n'y a fait... Il m'a appris, suite à sa chronique sur Man on Fire, de l'écurie Progrock Records, avoir "reçu au moins 4 536 789 mails de plaintes, de larmes, d'insultes", alors que "le CD est nul, con, à chier, et utilise le génialissime Adrian Belew comme faire-valoir". Autre argument utilisé (déjà lu sous la plume de Philippe Manoeuvre et consorts) : il "ne se prend pas au sérieux" (ce qui, en d'autres termes, lui donne le droit d'écrire n'importe quoi). Ça tombe bien, nous aussi; le problème est que ces critiques rock exercent toujours leurs talents humoristiques aux dépens de groupes de prog (comme il n'y a jamais personne pour les défendre, l'exercice n'est pas très risqué); le jour où ils s'en prendront à Lou Reed ou Iggy Pop, on pourra les prendre... au sérieux. Pour conclure notre échange de mails, P. Samain écrit : "J'invite les amateurs de prog à plus d'humilité. Eux seuls m'enflamment et me carbonisent" [sic]. Je lui ai répondu que s'il n'y avait qu'eux pour le menacer de périr par le feu, il avait peu de chance de finir comme Jeanne d'Arc.

Au fait, quelqu'un a-t-il écouté ce fameux Man on Fire ? Pour notre part, il ne mérite en tout cas vraiment pas qu'on s'aliène la fine fleur de la critique rock franco-belge...

Philippe BABO

PS : (dernière minute) Un scoop, qui ne surprendra personne : " Pas d'avenir pour Pink Floyd ", titre en couverture le numéro d'avril du mensuel Word, à l'occasion d'une interview de Dave Gilmour. Classic Rock, dans son numéro du même mois, développe la nouvelle, avec un titre qui a le mérite de la clarté : "Gilmour : Floyd, c'est fini". Gilmour a en effet précisé que le concert donné par le groupe lors du Live 8 l'an dernier n'aura pas de suite. C'est qu'il a déclaré au journal italien La Reppublica dans une interview dans le cadre de la promotion de son album solo : "J'ai 60 ans, et je n'ai plus la volonté, ni le désir, de travailler autant qu'auparavant. Pink Floyd a été une partie importante de ma vie, j'ai eu de merveilleux moments, mais c'est fini. C'est beaucoup moins compliqué de travailler seul [sic]". S'il a accepté de monter une dernière fois sur scène avec Waters, c'était pour participer à une cause humanitaire - et "pour  refermer définitivement le couvercle de la poubelle [de son long contentieux avec son ex-partenaire]". Les spéculations autour d'un éventuel concert au Royal Albert Hall ne sont que pure invention : "Nick, Richard, Roger et moi-même informons directement nos fans que cet événement n'aura jamais lieu. Nous demandons également aux diverses personnes qui fabriquent ces fables de cesser de répandre de fausses rumeurs". Point final.

A signaler aussi une interview de Gilmour (par J. Soligny) dans le n° d'avril de Rock & Folk (qui, une fois n'est pas coutume, décerne **** à On an Island, pour ses merveilleux soli de guitare...), un dossier Waters dans le dernier n° de Crossroads (en kiosque à l'heure où vous lirez ces lignes), et un gigantesque dossier Gilmour dans le dernier Mojo (avril 2006), sur lequel on reviendra en détail dans le prochain numéro.

* 11 rue du Bas-Mur, 63450 St Amant-Tallende. En 2006, le n°2 de la revue - d'une très bonne tenue en général - sera consacré aux "scènes métal" ; la revue lance un appel à contribution - avis aux amateurs.