BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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REVUE DE PRESSE

Big Bang n°60 - Décembre 2005

On vit vraiment une époque formidable. Kathy «Brontë» Bush (rien à voir avec le philanthrope texan de Washington) réapparaît après 12 ans de silence avec un double opus des plus réjouissants. Le surgénérateur de qui vous savez redémarre lui aussi - après être resté hors service pendant plus d'un quart de siècle - avec un double effort laser. Enfin, à l'occasion d'une grand messe caritative planétaire, l'événement qu'on attendait là aussi depuis un quart de siècle a eu lieu : la reformation de Pink Floyd, sous les yeux de dizaines de millions de spectateurs ébahis. C'est de cela (et de la sortie de l'opéra franco-britannique Ça Ira !, écrit en collaboration avec E. Roda-Gil) que s'est entretenu Roger Waters lors d'un interview que l'on peut qualifier d'historique avec le magazine britannique Word (n°32, octobre 05).

Une remarque préliminaire : Roger, qui ressemble de plus en plus à Richard Gere, a l'air en pleine forme (on dirait même qu'il rajeunit, et on ne pourrait en dire autant de David Gilmour...), tant physiquement que moralement : adieu ses rancœurs et ses névroses, c'est un homme neuf, ayant fait table rase du passé, qui parle. A quoi doit-on cela ? A un régime à base de toufou et de boulgou ? au yoga tantrique ? Quoi qu'il en soit, Roger n'est pas encore revenu de ce qui lui est arrivé : le concert du Live 8 donné devant les 205 000 spectateurs de Hyde Park l'a comblé de bonheur. «C'était extraordinaire. J'ai vraiment adoré. J'espère qu'on le refera. C'était plus que bien. Si une autre occasion se présente, je pourrais même imaginer qu'on rejoue Dark Side of the Moon». Quelle occasion ?, demande le journaliste Mark Ellen. «Une bonne raison. Je ne sais pas. Quelque chose qui ait à voir avec la politique ou l'humanitaire». Des petits malins ont d'ores et déjà pris les devants : «Le jour même où on a annoncé que Pink Floyd jouerait au Live 8, je suis sorti dîner avec un ami et une proposition est arrivée - comme ça, directement sur la table du restaurant - pour nous quatre, pour une nouvelle tournée. Avec une avance ferme de 250 millions $».

Quoi qu'il advienne, Roger a retrouvé le plaisir de jouer avec ses anciens compagnons : «C'était un pur plaisir (...). Dave a chanté merveilleusement bien (...). Nous avons tous des failles dans notre psychologie et jouer devant des foules qui aiment vous entendre est à l'évidence une des raisons qui nous poussent à le faire. Et quand ça arrive, croyez-moi, c'est vraiment fantastique. C'est quelque chose dont j'avais complètement perdu le goût avec Pink Floyd, et c'est la raison pour laquelle j'ai écrit The Wall et ai fini par partir». Ces retrouvailles n'étaient pas gagnées d'avance. David Gilmour n'était pas chaud, et Roger détaille le long échange de mails avec Dave Mason et Bob Geldof pour tenter de circonvenir l'auteur de «Comfortably Numb». Finalement, en désespoir de cause, Roger demanda à Geldof le numéro de Gilmour et décrocha son téléphone : «Malgré sa surprise, qui était palpable, nous avons eu une conversation très cordiale. Il a exprimé quelques réserves, mais accepté de reconsidérer sa position. 24 heures plus tard, mon téléphone sonnait, c'était Dave : 'Ok, a-t-il dit, on y va'».

La sérénité retrouvée lui permet de regarder en face les différends du passé. Oui, il aurait préféré que Gilmour et Mason s'abstiennent de faire des tournées mondiales avec ses chansons : «Si Paul et Ringo avaient tourné sous le nom des Beatles, ça aurait fait bizarre, non ?». A-t-il jamais regretté sa décision de quitter le groupe ? «Non, pas une seule seconde. Il y a eu des fois, comme quand je me suis retrouvé à Cincinnati dans une salle à moitié vide (3 000 spectateurs, pour 6 000 places), et que Pink Floyd jouait le soir suivant devant 80 000 personnes - c'était le Radio Kaos Tour, en 1987. Je me suis senti dans la peau de l'Henry V de Shakespeare - 'Nous les happy few, nous les frères. Car celui qui aujourd'hui verse son sang pour moi sera mon frère !' (...) Mais j'ai alors ressenti une immense complicité avec les 3 000 personnes qui étaient là. Et je ne pense pas qu'on pouvait dire la même chose des 80 000 personnes du soir suivant. Je ne pense pas qu'elles étaient à même de saisir la différence... (...) Je n'ai pas éprouvé de jalousie. De la colère, oui». Mais la hache de guerre est enterrée. Plutôt que de remâcher le passé, il se réjouit des hommages répétés rendus par les jeunes générations à la musique de Pink Floyd, qui a préfiguré pour beaucoup la musique électronique d'aujourd'hui : «J'en suis ravi. C'est très instructif. Des tas de gens me disent : 'Mon fils de 11 ans n'écoute que vous !' C'est le moment où la puberté commence à travailler les ados, où ils commencent à se rebeller, et à s'interroger sur la signification de la vie. J'adore ça. Je ne m'attendais pas à durer si longtemps, mais je suis vraiment content d'en être arrivé là aujourd'hui».

Autre revenante, Kate Bush, dont le retour est partout salué comme un événement. Quand Mojo, dans son numéro du mois de décembre, lui consacre un dossier dithyrambique de 15 pages [dernière minute - on en reparlera dans le prochain numéro !], Télérama (23/11/05), sous la plume d'Hugo Cassavetti (qui n'a pas les préventions musicalement correctes d'un Philippe Barbot), lui rend un hommage appuyé à l'occasion de la sortie tant attendue du double album Aerial. Cela valait le coup d'attendre, dit en substance l'hebdomadaire : «Son premier album depuis 12 ans. Autant dire une éternité. 'Avec Peter Gabriel, dit-elle, on a fait le concours de celui qui mettrait le plus de temps à réaliser un disque'. Question d'époque. Mais pas seulement. De tempérament aussi. Dès ses débuts précoces [sous la houlette d'un certain David Gilmour, encore lui] Bush a réussi à imposer son rythme de travail. Un cas presque unique : pour trouver un équivalent, il faut songer aux plus confidentiels Robert Wyatt, Roy Harper ou David Sylvian, des artisans qui, comme elle, font toute la noblesse d'un certain rock progressif anglais sensible et habité». C'est qu'à l'ère de l'iPod et du téléchargement de morceaux jetables sous mp3, un disque de Kate Bush tient de l'anachronisme : «Comme Pink Floyd autrefois, ou Radiohead aujourd'hui, son œuvre se prête peu au saucissonnage. Et rappelle que le terme 'album' a encore un sens».

Enfin, dernier retour unanimement salué, celui de Van der Graaf Generator - au point que Rock & Folk, mais oui, dans son numéro d'octobre 2005, lui a consacré une double page, avec annonce en couverture (et Crossroads lui a emboîté le pas avec un dossier - encore un ! - de 8 pages, voir infra). S'il ne doit en rester qu'un, ce sera celui-là - pourrait-on dire de VdGG, dernier groupe progressif dont parlera R&F, la caution des Sex Pistols aidant... L'article, signé d'un certain Ph. Thieyre, est plus qu'honorable : «Le 12 juillet au Bataclan, Peter Hammill tourne autour de la scène, s'arrête, déclame, rugit, s'adoucit devant le micro, jouant des bras comme de la voix, pendant que les claviers de Hugh Banton résonnent comme des orgues d'église, emplissant la salle de leurs sonorités majestueuses et glaçantes, que Dave Jackson souffle dans deux saxophones en même temps en riffs stridents et que Guy Evans assure une rythmique de fer et de feu. Après vingt-sept ans d'absence, Van Der Graaf Generator est revenu».

Il était temps... Après avoir assisté à plusieurs enterrements dont celui d'un de leurs roadies, Peter Hammill et ses anciens compagnons se sont dit qu'ils vieillissaient et que c'était le moment ou jamais de faire renaître Van Der Graaf. «Inclassable, assimilé au fourre-tout du rock progressif, propagateur d'une musique sombre et d'une rare violence faite de breaks incessants et de clameurs stridentes et désespérées, le groupe, épargné par les anathèmes du punk, est devenu une référence, entre autres, pour Joy Division, la cold wave et plus tard certains adeptes du gothique».

Hammill a confié à l'auteur ses souvenirs des années héroïques 1968-72, l'admiration du groupe pour Jimi Hendrix et les sonorités nouvelles : «Parfois d'ailleurs, nous avions plus l'impression de nous laisser entraîner par les innovations techniques, que de les dominer (...) Nous n'avons jamais réellement essayé de fabriquer un hit, une pop song qui nous aurait amené gloire et fortune. Nous étions un groupe underground et nous ne voulions surtout pas faire ce qu'on attendait de nous. (...) Nos shows étaient très irréguliers, parfois excellents, d'autres fois médiocres ou hors sujet, mais nous ne nous ennuyions jamais, et puis nous n'étions pas non plus dans l'orchestre de James Brown d'où on peut se faire virer pour une note de travers». Aujourd'hui, quatre musiciens souriants et tranquilles, une image à l'opposé de celle émanant de leur musique, ont décidé de donner une suite à l'aventure, en toute sérénité, pour la poursuivre «jusqu'à son terme, celui qu'ils se fixeront eux-mêmes».

Impossible de ne pas parler - encore une fois - de Crossroads, pour le meilleur et pour le pire. On commencera par le meilleur : un somptueux dossier, on l'a dit, est consacré à VdGG dans le n°36 de novembre, sous la plume un tantinet déjantée - mais ça colle parfaitement avec le sujet - d'un certain Pascal Samain. Dès l'intro, le ton est donné (un ton un peu inquiétant, mais on reviendra plus loin sur la prose de P. Samain...) : «Vraiment, cela vaut-il la peine de gaspiller les arbres de la forêt de Sherwood à pondre un papier récapitulatoire sur ce groupe art-rock, hard-flock, hard-boiled, mythique, mi-raison, mi-folie (...). Après tout, VdGG c'est de la musique lourdingue, dramatique, théâtrale, déprimante, exacerbée. Inaudible. Progressive ?» Cette entrée en matière pouvait faire craindre le pire, mais la gigantesque fresque qui suit - sur 8 pages - est carrément passionnante (bien que pas totalement inédite, l'auteur ayant puisé une bonne part de ses informations sur les principaux sites dédiés au générateur). Cela va des souvenirs personnels (celui, notamment, concernant un fondu complet de Van der Graaf, rencontré à un concert à Tourcoing, qui achète tous les CD d'Hammill en 6 exemplaires : «Il ne les ouvre pas, n'y touche pas. Il demande à ses potes de lui en acheter un 7è, de le copier, et de le découper en mille morceaux. La copie, à l'ordinateur, il pourra l'écouter. Quant aux 6 exemplaires, ils sont sacrés et rangés sur une étagère, car cette musique est tellement pure 'qu'il ne veut pas la salir avec ses doigts' !»), aux tentatives de définition de la musique du groupe : «De la ballade madrigale la plus triste aux hurlements les plus loup-garou, de la martyrisation obsessionnelle du même riff à l'envolée classique solaire, du punk basique au jazz échevelé... PH : 'Les critiques ont dit que dans un seul morceau de VdGG, on entend toutes les musiques de l'humanité : valse, rock, tango, blues, soul, punk, atmosphérique, concrète, est, ouest...»

Chaque étape de la carrière de la formation mythique est passée en revue, avec les témoignages les plus marquants, les aperçus les plus surprenants. La conclusion est assez bien vue : «A quelle autre créature rattacher VdGG ? A King Crimson, sans nul doute possible. VdGG, c'est d'abord le groupe, les idées, les obsessions d'un seul homme. Mais qui ne trouvent leur aboutissement que par la présence de compagnons particulièrement en phase. C'est aussi un 'moment'. Comme il y a un temps où il est possible de jouer la musique de VdGG, il y a un temps où il est possible de jouer la musique de KC. Puis un temps où il n'est plus nécessaire ni vital de la jouer, jusqu'au prochain épisode. Ce sont des entités qui échappent à leurs créateurs, pour soudain renaître de leurs cendres.»

Bref, un dossier à marquer d'une pierre blanche, qui vient utilement compléter, sur un autre registre, ceux de F. Delage, dont on a déjà parlé ici.

Dans le même numéro, une interview passionnante de Tony Visconti, producteur et mentor d'un nombre incalculable d'artistes, de T. Rex et Procol Harum à David Bowie et aux Moody Blues. Ses souvenirs sur Gentle Giant, ses poulains d'un temps, nous intéressent particulièrement : «C'était totalement différent de T. Rex. Ils avaient une approche plus élaborée, car trois d'entre eux avaient pratiqué la musique classique. L'organiste travaille d'ailleurs aujourd'hui dans une cathédrale. Je pouvais m'adresser à eux comme un musicien à d'autres musiciens. Quand je disais 'accelerando' ou 'diminuando', cela évoquait quelque chose pour eux». Il reconnaît qu'ils avaient une manière assez particulière de composer avec, parfois, une mesure comprenant quinze ou seize notes au lieu d'avoir un tempo en 4/4 ou en 2/4. De par son éducation musicale, il pouvait comprendre ce que cela signifiait. «L'expérience était totalement différente, mais tout aussi gratifiante. Le seul problème était que cette musique était trop sophistiquée, que je passais plusieurs mois a faire un album avec eux et que nous n'en vendions que mille. Ceci dit, si j'avais encore le choix, je le referais...»

J'en viens maintenant au pire... Les chroniques de prog du magazine de Ch. Goffette se réduisent comme une peau de chagrin. Les noms de B. Herr et F. Delage apparaissent encore dans l'ours, mais à peine trouve-t-on 2 ou 3 notules non signées sur notre genre de prédilection (en l'occurrence, pour prendre un exemple, un articulet sur Ian Wallace et sa nouvelle formation de jazz dédiée, soit dit en passant... à des reprises de King Crimson). Surtout, en achetant Crossroads, on pensait être à l'abri des tombereaux anti-prog que nous déversent régulièrement Jérôme Soligny et Nicolas Ungemuth dans R&F. Ne voilà-t-il pas que ces tristes sires ont fait des émules en la personne de Pascal Samain, sus-nommé, qui semble vouloir se faire pardonner d'avoir commis ce gros dossier sur VDGG, pour ne surtout pas avoir l'air de cautionner le «style honni», comme on dit... Pour ce faire, notre Ungemuth du pauvre s'en prend au groupe Man on Fire, de l'écurie américaine Progrock Records. Mais donnons-lui la parole : «Chers lecteurs de Fans D'aujourd'hui, nous allons dans notre rubrique «Mauvaises recettes à vomir tout de suite» vous expliquer comment faire un disque le plus pire pourri du monde [sic]. Pour cela, il vous faut les ingrédients suivants :

1) Prendre la décision absurde et lourde de faire du Néo-Prog parce que bon vous aimez la musique complicada [re-sic],

2) Vous aurez aussi besoin d'un Koncept. Vous ne pourrez, vous satisfaire d'aligner les morceaux les uns après les autres comme le font les vulgaires cuisiniers du rock.

3) Vous illustrerez votre Koncept (en l'occurrence : La Ville, putain bien vu !) par une pochette tellement léchée qu'elle est usée avant de s'en servir (pour recueillir le vomi ?) (...).

4) Elément essentiel de cette recette de prêt-à-gerber : le mensonge. Collez sur l'emballage de votre produit un petit sticker rond signalant que - quand même ! - Adrian Belew est de la partie, et aussi David Ragsdale le violoniste de Kansas. Ça vous aura un petit fumet de supergroupe (de bal ?) et tous les crétins de fans de King Crimson ou de Kansas achèteront..."

Bon j'arrête là. Tout est du même tonneau sur une colonne entière... Ah si, j'oublie la conclusion : «A ranger entre la planche et le pot du wc privatif [?]». Il faut le lire pour le croire.

Ch. Goffette devrait faire attention de ne pas scier la branche sur laquelle il est assis. P. Samain a le droit d'écrire et penser ce qu'il veut, et je ne connais pas Man on Fire. Mais ces messieurs devraient comprendre que lorsqu'on débourse 4,95 pour acheter Crossroads, c'est bien souvent... pour la cause, voire pour leur faire plaisir. Pour 3 pages de prog, il faut se taper 120 pages d'americana (pas toujours inintéressantes, cela dit - et j'adore les Dixie Chicks, vous savez, ces 3 nanas dont on avait brûlé les CD en place de Grève pour avoir critiqué Bush), mais c'est tout de même faire preuve d'une belle abnégation. Pour tout dire, ça frise le sacerdoce, ou l'œuvre de charité. En tous les cas, c'est certainement pas pour lire ce genre de prose. D'autant qu'entre Ungemuth et sa copie, on est en droit de préférer l'original.

Philippe BABO