BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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REVUE DE PRESSE

Big Bang n°57 - Avril 2005

La couverture du magazine Elle reproduite dans Big Bang : qui eût cru que cela pourrait arriver un jour ?!! Surtout s’agissant d’un genre musical guère réputé pour son public féminin. Et pourtant, cet événement hautement improbable a eu lieu. Sachez en effet, nous apprennent Nathalie Dolivo et Jacques Braunstein dans le n° du 14 février de cette publication éminemment glamour, que “le printemps 2005 sera hippie” !

Les années 2000 auraient, selon nos auteurs, beaucoup de points communs avec les années 70 : le pacifisme, ces derniers temps, “a retrouvé sa vigueur”, les grandes manifestations de masse alter-mondialistes font écho aux grandes messes à la Woodstock; les thèses libertaires – sur un mode peut-être plus cool et moins sectaire – sont à nouveau à l’honneur… Et cette tendance lourde n’est pas “qu’un pur délire de la planète mode”. Elle serait le révélateur d’une véritable (r)évolution de société, touchant tous les domaines de la culture, à commencer par celui de la musique.

A dire vrai, explique J. Braunstein, le style hippie “n’a jamais vraiment déserté” ce dernier. Le “côté planant” de certaines compositions techno du début des années 90 signées The Orb ou KLF en témoigne. Mais depuis quelques mois, on assiste à une véritable avalanche d’albums plus psychédéliques les uns que les autres. Si Devendra Banhart, jeune prodige américain, marche sur les brisées de CSN & Y, les Anglais de Mercury Rev, eux, “ont troqué leur pop dépressive contre un rock progressif hallucinogène”. Et en cette matière, “le ‘prog’rock’, comme on dit,” poursuit J. Braunstein, “les Français sont loin d’être les derniers. Barbe à trucs sur pattes, Sébastien Tellier a enchanté l’hiver avec sa ‘Ritournelle’, alors que Syd Matters (autre barbu parisien et branché, gagnant du concours des ‘Inrockuptibles’ de l’an passé) ajoute une bonne dose d’encens et de transe dans sa folk music. ”Il faudrait encore parler de M83, Sébastien Schuller et Los Chicros – “une déferlante !”.

Pour leur article, les auteurs ont en fait pris l’avis de Clovis Goux, co-fondateur du très branché site musical d-i-r-t-y.com, également programmateur des compilations Dirty Diamonds et organisateur de soirées. “On est dans une phase de réévaluation de la musique hippie et particulièrement du prog’rock”, leur explique tout de go Cl. Goux, “ce genre qui lorgnait vers la musique expérimentale et dont Pink Floyd était l’étendard. Beaucoup de musiciens continuaient à écouter ça en secret, mais c’était très déconsidéré. Aujourd’hui, alors que tous les styles coexistent et qu’il ne se passe rien de très excitant, ils osent revendiquer cette influence… Faire une musique ambitieuse et planante”. Bien que l’amalgame complet entre musique “hippie” (ou psychédélique), et rock progressif puisse prêter à discussion, on ne put qu’applaudir des deux oreilles.

Une visite sur le site d-i-r-t-y.com (auto-désigné comme une “référence mondiale en matière de culture digitale sur le web” et animé par un bel éclectisme) réservera de belles surprises, avec une flopée d’interviews très instructives. Ainsi Sébastien Tellier, déjà cité, se réclame ouvertement de Pink Floyd, dont les disques “lui ont appris” à faire le sien. Syd Matters, “au background un peu ‘psyché’”, revendique quant à lui l’influence de Radiohead, Syd Barrett ou Robert Wyatt (“j’apprécie ces artistes pour leur singularité, le fait que ce qu’ils font, personne ne le fait ou ne l’a fait de la même façon”). Cyann & Benn, pour prendre un dernier exemple, se situent quant à eux à la croisée de plusieurs parcours musicaux – “une filiation post-rock (Mogwaï et Godspeed You Black Emperor ! en tête), et une forte imprégnation de la culture 70’s”, notamment Pink Floyd, pour la “touche épique, voire cinématique de leur musique”. Bref, qu’on se le dise, le rock progressif et ses innombrables rejetons ont encore de belles années devant eux !

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Quand les Inrockuptibles finissent par devenir bien sympathiques... Là encore, qui l’eût cru, il y a encore à peine quelques années ? Mais cela confirme bien ce que nous dit Elle… Nouvelle affaire à suivre, en effet : le dernier album du groupe “alt.prog” The Mars Volta, Frances The Mute, traîné dans la boue comme il se doit par Rock & Folk (mars 05) – “hideuse progéniture d’une partouze prog-rock” dans laquelle se seraient vautrés “Godspeed You Black Emperor !, Muse et Dream Theater” (ça doit donc sûrement être génial !) -, mais porté aux nues par les Inrocks (26/01/05), qui voient dans cet opus l’un des 13 meilleurs albums de ce début d’année : “Les ex-têtes chevelues de At The Drive In fondent sur ce dernier album, en un impétueux maelström, le primitif et l’évolutif, les guitares brûlantes et les structures alambiquées. Ils crient et ruent comme des âmes possédées, habitant leur musique d’une hargne à déplacer les continents”.

Le 2 mars, les Inrocks remettent ça, avec deux pages entières signées Christophe Conte (“Les giboulées de Mars”) : “Sur un album furieux, les Américains de Mars Volta redéfinissent en force les vieux canons du (punk-)rock progressif. Fascinants et insaisissables, ces anciens de At The Drive-in écrivent la B.O. libre et érudite du big bang”. Le ton est donné. C’est l’histoire de 2 garçons d’El Paso (Texas), Omar (Rodriguez-Lopez) et Cedric (Bixler-Zavala), qui s’ennuyaient dans leur groupe de hardcore-punk-fusion…“ Nous cherchions à amener ce groupe un peu plus loin, vers plus d’aventure, mais eux [les 3 autres membres, qui vivotent aujourd’hui sous le nom de Sparta] étaient tellement réfractaires aux musiques qui nous intéressaient”. Et snobs, avec ça, “parlant de Radiohead pour faire les malins, mais refusant d’écouter Pink Floyd”.

Quand tout le monde autour d’eux ne jurait que par les Dead Kennedys ou Black Flag, nos deux chicanos écoutaient en secret Soft Machine, King Crimson, VDGG, Utopia, voire Yes… Leur curiosité est en effet sans limite, explique Ch. Conte, comme en témoigne l’incroyable éclectisme des influences revendiquées sur Frances The Mute : “Space-jazz, psychédélisme byrdien, blues épique, salsa coupée au shit, metal gothique, krautrock, soundtracks d’épouvante façon Goblin… et rock progressif pour rendre tout ça encore plus monstrueux. ”Leur programme : "De deux monstres ne faire qu’un seul”. The Mars Volta apparaît en effet comme le chef de file de cette nouvelle jeune génération qui n’a que faire des étiquettes et des chapelles, et qui est prête à concilier l’inconciliable, le groupe “essuyant avec ce disque les plâtres d’une musique inouïe, sinon dans les cauchemars respectifs des punk-rockers et des prog-rockeurs”.

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Cette profession de foi des Inrocks est déjà à elle seule étonnante, mais ce qu’avait écrit Nick Kent – toujours à propos de The Mars Volta et Frances The Mute – dans Libération la semaine précédente (25/02) est proprement stupéfiant. Il le faut le lire – et le citer quasi in extenso - pour le croire : “Difficile de décrire le deuxième album de Mars Volta, étrange groupe américain né des cendres d'At The Drive-In dans le but apparent de redéfinir les paramètres du rock progressif au XXIe siècle. ”Frances The Mute est un album conceptuel basé sur le journal intime d'un inconnu, décrivant la vie d'un jeune homme cherchant à retrouver la trace de ses parents“. Compliqué, oui, comme les paroles, chargées de désespoir et de solitude. Mais cela n'est encore rien en regard de la musique, qui mélange toutes sortes d'influences complexes (Zappa, Miles Davis, Queen, jusqu'au Buena Vista Social Club) pour créer une vertigineuse bande-son vouée, à première écoute, à décontenancer autant d'auditeurs qu'elle en bluffera. ”Le titre qui démarre l'album, “ Cygnus... Vismund Cygnus”, donne d'emblée le la en dix minutes hallucinantes ­ “ou comment Jane's Addiction aurait pu sonner s'il avait décidé de pondre une symphonie rock à la Yes. Les amateurs de plaisirs soniques simples se décourageront peut-être à l'écoute d'une musique si dense et tordue. Tant pis pour eux, cet album défriche des territoires que bien d'autres devraient sérieusement envisager d'explorer, histoire de renouveler leur répertoire fatigué”. Nick Kent héraut du nouveau rock progressif… Qui aurait pu imaginer ça dans ses rêves les plus fous il y a encore à peine 5 ans !

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Autre retour en grâce, bien dans l’air du temps, celui de Magma, salué en des termes inhabituellement chaleureux par Libération (“Magma, la fusion perpétuelle”, 27/01/05), sous la plume de Ludovic Perrin, que l’incroyable longévité du groupe ne laisse pas d’étonner : “Magma est-il un groupe rare ? En tous cas unique, renaissant sans cesse de ses cendres depuis sa création en 1969. (…) Ce collectif n’a pas seulement inventé une langue (le kobaïen), mais également un langage musical, revendiquant Coltrane, Bartok et Stravinski parmi ses influences”. Et d’insister sur l’influence qu’il a exercé sur de nombreux musiciens, à commencer par ceux qui ont fait, à un moment ou un autre, un bout de chemin avec lui (nombre d’entre eux, tels Jannick Top ou Bernard Paganotti, ont ensuite pris leur retraite dans la variété). Mais un concert de Magma est une expérience aussi fascinante qu’éprouvante, “appelant à une transe tout en tension (et regards d’animal fou). A l’heure où les manteaux de cuir gestapistes semblent avoir été abandonnés, les hommes en noir sortent des clubs pour renouer avec les grandes salles (…) et convertir de nouvelles générations sur scène et sur disque”.

Crossroads, pour sa part a publié dans son n° de janvier 2005 une très intéressante interview de Christian Vander, où ce dernier, à l’occasion de l’exhumation et de la sortie de l’opus perdu Köhntarkösz Anteria, fait le point sur 35 ans de carrière, évoque la future résidence printanière du groupe au Triton (“le projet de Magma pour les Tritonales 2005 est encore bien plus ambitieux que l’an passé”), et parle, pour la petite histoire, de la visite qu’il reçut en 1972 d’un jeune homme appelé Mike Oldfield, lors de l’enregistrement de Mekanik Destruktiw Kommandoh… Le groupe répétait un air, baptisé “La Dawotsin”, dont Vander était assez fier, et qui devait servir de base à l’opus suivant, K.A.. En voyage en Angleterre quelques semaines plus tard, Vander est allé voir au cinéma L’Exorciste, qui venait de sortir : “Dès les premières mesures du [futur] fameux tube planétaire “Tubular Bells”, je me suis dit : ‘Mais bon sang, mais c’est l’intro de ‘La Dawotsin’ ! Du coup, la musique de Magma étant beaucoup moins connue à travers le monde que ‘Tubular Bells’, j’ai été obligé de me réorienter et K.A. a été remisé dans les cartons. ”Qui a dit que la création artistique, c’était 99% d’emprunt, et 1% de création ?"

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Sylvain Siclier, de son côté, témoigne dans Le Monde d’une même bienveillance à l’égard – ô surprise – de Dream Theater, dont il recommande le dernier DVD, Live at Budokan (28/01/05) : “Formé en 1986, le groupe américain Dream Theater est probablement ce que le courant dit ‘progressive metal’ (écriture empruntant à la musique classique [ ?] secouée par le hard rock) a proposé de plus abouti. D.Th. s’est spécialisé dans les thèmes aux développements épiques et les concerts longue durée comme celui de près de 3 heures capté le 26 avril 2004 à Tokyo par une dizaine de caméras. ”Mais qu’on n’aille pas croire que la musique du groupe ne soit que pures démonstrations de virtuosité auto-complaisantes : Virtuoses, les créations de D.Th. ne sont pourtant pas uniquement portées par une froideur technicienne et transmettent une sorte de générosité même dans ses excès démonstratifs. (…) Ni la réalisation, ni le décor scénique ne surlignent cette pyrotechnie musicale remarquablement rendue par le mixage en 5.1 fidèle à la disposition des membres du groupe”. A vos portefeuilles.

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Livres Hebdo (4/03/05) consacre une demi-page (J.C. Perrier, “Pink Floyd côté batteur”) à la sortie de la traduction française des mémoires de Nick Mason, Pink Floyd, l’histoire selon N.M. (éd. E.P.A.). “Alors que le dinosaure du rock progressif anglais semble parti pour une longue hibernation, N. Mason publie sa version d’une saga extraordinaire”. Il était le mieux placé pour mener à bien cette entreprise, puisqu’il s’est toujours voulu l’archiviste du groupe, conservant soigneusement documents et photos. “Il n’évite pas les sujets qui fâchent” (notamment l’éviction de Syd Barrett), et, très fair-play, a fait revoir sa copie aux trois autres protagonistes de l’histoire”. L’ouvrage est passionnant de bout en bout : qu’on n’aille pas y voir un coffee table book de plus, c’est un “vrai livre d’auteur, très écrit, où affleure à chaque ligne un sens de l’auto-dérision très british”. Dernière précision : le livre sort chez E.P.A., éditeur du magazine… Auto-Journal, mais rien d’étonnant à cela quand on connaît l’amour de Gilmour et Mason pour la compétition automobile (Mason avait déjà publié sur ce sujet un livre, Into the Red). En bref, un ouvrage “qui pourra entretenir la flamme des fans, en attendant un (très) hypothétique retour du dinosaure”.

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Enfin, dans la rubrique “Le saviez-vous ?”, une découverte de taille : Léo Ferré et Serge Gainsbourg, pour ne citer qu’eux, ne furent pas les seuls musiciens français du début des années 70 à flirter de manière éphémère avec notre genre de prédilection, comme nous l’apprennent les Inrocks, encore eux (Christophe Conte, 11/01/05). L’intégrale de Nino Ferrer, qui vient de sortir chez Barclay/Universal, contient en effet son lot de pépites – dont un certain nombre d’albums particulièrement “intenses”, datant du début des seventies. Ferrer “tourne alors le dos aux formats imposés pour aller fureter sur les terres aventureuses du rock progressif à la King Crimson (l’audacieux Métronomie de 1972)”. Comme quoi on en apprend tous les jours.

Philippe BABO

PS : Saluons l’avènement d’un nouveau magazine, Versus, consacré à la “contre-culture rock” (ambitieux programme), avec …The Mars Volta en couverture du n°1 (choix judicieux, le groupe, aux yeux des rédacteurs, “transcendant les frontières stylistiques”, brassage précisément appelé de ses vœux par la nouvelle publication…), et des chroniques ou courts articles sur Kafka, Black Noodle, We Insist !, Sleepytime Gorilla Museum... On essaiera d'en dire davantage la prochaine fois.

Merci à Aymeric, Yann, Christian et Alain pour les informations.