BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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REVUE DE PRESSE

Big Bang n°56 - Décembre 2004

Morne saison. Pas grand chose à se mettre sous la dent ces temps-ci. Au chapitre «alt.prog», ou du moins, clones de Thom Yorke, un nouveau venu. Nick Kent (Libération, 19/11) nous présente en effet Kasabian, le plus grand espoir du rock britannique actuel, selon le NME, qui a pour caractéristique de réunir tous les styles de rock apparus depuis quinze ans, pour les «mélanger en une manière de melting-pot 'stoner' intoxiquant». Un mélange de Mansun et d'Oasis, en quelque sorte. Primal Scream, les Stone Roses, Black Rebel Motorcycle Club... autant d'influences clairement revendiquées. Mais «pour clore le disque, Kasabian investit sur 'U Boat' le royaume prog rock cérébral de Radiohead - et l'electronica avec.» Cette pléthore d'influences ne fait pas de Kasabian un groupe visionnaire, ni même original. «Reste que la formation parvient, avec le même matériau que tant d'autres s'échinent à maîtriser, à créer un son simultanément efficace et séduisant qui mérite d'être entendu.» A suivre.

Peu de choses non plus à glaner sur notre genre de prédilection dans le numéro spécial d'Epok, «1954-2004, 50 ans de culture et de technologie» (octobre 2004). C'était peut-être trop demander, d'autant que du fait du découpage chronologique retenu, l'ère progressive est plus ou moins escamotée, les rédacteurs, grosso modo, passant quasi directement de l'ère hippie et psychédélique au punk et à la new wave. Reconnaissons cependant que le dossier est intelligemment fait, et semble dénué de ces a priori et préjugés qui plombent ce genre d'entreprises lors qu'elles sont l'œuvre des Inrockuptibles ou de Rock & Folk.

Dans les éphémérides de bas de page, où une douzaine d'albums-clés sont cités dans un encadré, année par année, les grandes œuvres du courant progressif sont correctement représentées. En 1969, hommage est correctement rendu au Roi Cramoisi avec l'album que vous savez. Pink Floyd, par la suite, est même sur-représenté (Dark Side of the Moon, Wish You Were Here, The Wall, Animals), au détriment de Yes, qui n'apparaît qu'avec Owner of a Lonely Heart [sic - en titre d'album] en 1983. Genesis et Supertramp ont droit à trois et deux citations respectivement. Et puis, quelques surprises : Lark's Tongues in Aspic pour 73, Kohntarkosz de Magma pour 74, ...The Snow Goose de Camel (!) en 75, Tales of Mystery and Imagination d'Alan Parsons Project en 76, Expresso II de Gong en 78, Ancien Combattant de Zao en 1982, et last but not least, Images & Words de Dream Theater en 92 !

Le changement d'humeur du milieu des années 70 (et, pour ce qui nous occupe, la fin de l'âge d'or progressif) est assez finement présenté : «Ce n'est pas tant que la création se tarisse, au contraire. C'est plutôt qu'un étrange sourire grandit sur les visages : le rictus du scepticisme et des illusions perdues. Le mot 'avant-garde', notamment fait de plus en plus sourire. Nous voilà 'postmodernes', déjà dans l'après. 'No future' hurlent les jeunes Anglais, tandis que les Allemands prônent une musique de robots.» Pour François Bon, cependant, qui signe le «papier d'humeur» relatif à la décennie 64-73, le rock semble s'être arrêté en 1968 avec «Jumping Jack Flash». Jean-Marie Laclavetine, en revanche, qui livre ses souvenirs de la décennie suivante 74-83, avoue à contretemps son penchant pour l'Ecole de Canterbury. A l'entrée ...1979 [?], il confie : «Il y a du mou dans la pédale wah-wah. Certains copains ont trop écouté Lou Reed et son 'Take a Walk on the Wild Side' : une seringue dans le bras, une balle dans la tête, la fête est bien finie (...) Les derniers échos d'Electric Ladyland' sont remplacés par les clapotis électroniques de Tangerine Dream. les tubes défoncés du Pink Floyd, les ritournelles déjantées de Can... J'ai un faible pour les délires sophistiqués de Soft Machine et pour Rock Bottom de Robert Wyatt, que j'écoute encore.» M. Laclavetine à l'air d'avoir des problèmes de mémoire. Peut-être a-t-il abusé lui aussi de la fumette ? A moins que son passage à Bouillon de Culture il y a quelques années face à Christine Angot l'ait définitivement traumatisé...

S'il y a un grand absent (parmi d'autres) dans le dossier d'Epok, c'est bien Peter Hammill, dont la récente prestation au Trabendo (à laquelle votre serviteur a assisté) a démontré que le «Thin Man» s'est pleinement rétabli de sa crise cardiaque de décembre dernier. Un concert, cela dit, assez austère, notre homme, vêtu entièrement de blanc, étant sur scène seul avec son piano (ayant cassé une corde de sa guitare dès un premier morceau, il ne put varier les plaisirs), mais un bouleversant «Refugees» joué en bis a valu à lui seul le déplacement.

C'est en prévision de ce concert, précisément, que Crossroads a proposé dans son numéro 25 (octobre 2004) un remarquable dossier, signé Frédéric Delâge, sur la - pléthorique - carrière solo de l'inclassable ex-leader de Van der Graaf Generator, qui vient utilement compléter les pages que le même auteur lui a consacrées dans ses Chroniques du Rock Progressif, 1967-1979 (éd. de la Lauze, 2002). Dans son introduction, F.D. donne à voir toutes les facettes de l'univers de Peter Hammill, et tous les paradoxes d'une carrière d'une richesse inouïe. Il s'interroge notamment sur l'énigme de l'absence de succès commercial d'un homme qui a pourtant directement influencé certains de ses contemporains plus chanceux, tels Peter Gabriel ou David Bowie. Mais «poser la question revient en partie à y répondre». L'homme, en effet, n'a jamais été très doué pour les compromis (et «ne parlons pas des compromissions»), et est toujours resté rétif aux étiquettes, changeant radicalement de style d'un album à l'autre (à supposer que ces chansons puissent faire référence à un seul style préétabli). «Artisan de l'ombre et de l'étrangeté», il est aussi prolixe et foisonnant que Zappa, aussi décalé que Robert Wyatt, mais l'époque étant ce qu'elle est, «la démesure bouillonnante du romantique Peter Hammill ne pouvait qu'emprunter des chemins de traverse plus ou moins souterrains.»

Mais il ne faut pas se voiler la face, le chant extrême du créateur de Nadir, son lyrisme exacerbé, la noirceur de ses ambiances peuvent rebuter. «Hammill a toujours été, et restera le chanteur non-commercial par excellence, d'abord par ce que ses compositions sont exigeantes dans tous les sens du terme (...), donc au premier abord d'une apparente austérité que les esprits formatés s'empresseront de confondre avec de l'hermétisme.» Le public et les critiques ont certes été souvent désorientés par les multiples facettes de l'homme. Il n'en reste pas moins que sous un éclectisme confondant, se dessine un style «très singulier» et «bien défini». Hammill en a lui-même défini les deux traits majeurs : une tendance sombre et romantique, et une autre fondée sur l'agressivité. Cette ambivalence, poursuit F.D., très inspiré, est «servie, portée, transcendée par une voix caméléon, d'une puissance parfois surréelle, âpre et rugueuse comme une blessure, ou douce comme une caresse, capable de passer d'un grave sépulcral à des aigus fantomatiques, de chuchoter dans le suave, de rugir dans le sauvage...».

F.D. aborde ensuite le contenu des compositions de Peter Hammill, où transparaissent souvent un profond besoin de spiritualité et des «questionnements métaphysiques» : «Ce sont d'abord et surtout les mystères de l'âme humaine, les tourments de la 'vie intérieure' qui intéressent le poète qu'est P.H., qui aime à rappeler que la fonction de l'artiste est d'abord de poser des questions, surtout pas d'y répondre (...) C'est, aux yeux de ses admirateurs, cet aspect introspectif et la dimension quasi philosophique de ses textes - magnifiés par cette voix unique - qui rendent l'œuvre de l'exorciste Peter Hammill aussi singulière, essentielle et profonde. Viscérale.»

F.D., enfin, propose un découpage chronologique (provisoire, car ce n'est pas fini !) de l'œuvre solo du «Thin Man», qui se veut davantage comme une récréation que comme une concurrence par rapport au groupe (dont les membres l'épaulent souvent très largement sur ces travaux solitaires). Il distingue 9 périodes, avec chaque fois au moins un album essentiel méritant *****. C'est d'abord, pour la première époque, Chameleon in the Shadow of the Night (1973, où Hammill, après la tonalité plutôt pop de Fool's Mate, «installe la personnalité écorchée vive d'un chanteur poète maniant l'émotion à l'image de sa voix : sans retenue, avec une fougue, une rugosité et une noirceur qui excluent toute tiédeur»), The Silent Corner & The Empty Stage (74, où tout VDGG se retrouve au complet) et In Camera (1974, où, brisant les carcans musicaux, P.H., pour la première fois quasi seul aux commandes, «démontre la vaste étendue du spectre musical qu'il entend explorer», de la ballade romantique à la musique concrète, en passant par de mystérieuses compositions baroques quasi incantatoires).

C'est ensuite - après la résurrection de VDGG, qui deviendra bientôt VDG tout court - Over, disque impudique et éminemment personnel, où l'on cherchera en vain «de banales complaintes à l'eau de rosé ou une énième variation autour du thème de l'amour déçu.» On y trouvera plutôt de l'émotion à l'état brut. Mais - conseil de l'auteur - «n'attendez pas de vous faire plaquer par votre supposée âme sœur pour découvrir cette merveille absolue.»

La place manque pour rendre compte de la richesse de ce dossier, chaque album faisant l'objet d'un commentaire circonstancié. Parmi les joyaux noirs de l'œuvre hammillienne, F.D. distingue encore PH7 (79), A Black Box (80), Patience (83), And Close as This (86), et surtout, première production du label du maître, Fie !, Fireships (92) «album fondamental à plus d'un titre, qui déploie une magie aérienne, apaisante - sans doute l'un des albums les plus accessibles de Peter Hammill.» Après Everyone You Hold (97), où l'on retrouve les «ambiances intimistes et diaphanes de Fireships», l'œuvre de P.H. atteint un nouveau sommet avec le très minimaliste Clutch, en 2002, qui illustre l'un des credo de l'Homme Mince : «La palette est réduite, mais la toile est large.» Pour l'instant, «on en est là» conclut F.D., «toujours aussi passionnée et passionnante, éternellement à découvrir et redécouvrir, l'histoire va fort heureusement continuer de s'écrire. Avec P.H., tout est toujours à suivre.»

 Si l'on ne savait pas qu'un ouvrage sur Peter Hammill et Van der Graaf Generator était en préparation en Grande-Bretagne, on aurait presque été tenté de suggérer à Frédéric Delâge de l'écrire...

Dans le dernier numéro de Crossroads (26), qui sera en kiosque au moment où vous tiendrez ce magazine entre vos mains, vous trouverez une interview d'Alan Parsons - qui, ô surprise, innove, en s'orientant vers la musique électronique (innovation, qui, à dire vrai, n'en est pas vraiment une, puisqu'on retrouve sur A Valid Path, son dernier album, de très anciens morceaux réarrangés et se prêtant fort bien à pareil traitement), un dossier (pour ceux que ça intéresse, comme votre serviteur) sur Uriah Heep, une demi-page sur un des grands albums classiques du progressifs, Ever d'IQ, et diverses chroniques (Neal Morse, We Insist !, The Tangent, et DVD de Mostly Autumn et Procol Harum) - sans oublier la rubrique les Enfants du Prog du même Frédéric Delâge, épaulé par Benoît Herr, où les productions à géométrie variable des «racketteurs marillionesques» - cette fois un vrai-faux DVD double déclinable en DVD simple... - se trouvent une fois encore épinglées. Je vous laisse les découvrir.

Bonne fêtes à tous, en espérant que l'actualité sera plus riche au début de l'année prochaine.

Philippe BABO