BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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"Un groupe maudit ?"

Bien que cité régulièrement dans les colonnes de Big Bang au gré de ses participations épisodiques aux travaux de quelques grandes figures de la mouvance (Fripp, Hackett, Gabriel...) ou a l'occasion de sorties d'albums, le nom de Peter Hammill n'évoque sans doute pas grand-chose pour les plus jeunes d'entre nous. Combien savent réellement ce qu'a représenté Van Der Graaf Generator, VdGG pour les intimes, le groupe dont il a été l'âme et l'inspirateur infatigable (il en a écrit et composé la quasi-totalité du répertoire) ?

Pour les plus anciens, Van Der Graaf Generator est synonyme d'une musique à l'âpre beauté, déchirée par les fulgurances d'un saxophone littéralement possédé, et d'un chanteur au charisme extraordinaire qui donnait sa pleine mesure lors de shows d'une rare intensité. Mais il est aussi synonyme de rendez-vous raté avec l'Histoire, car le groupe n'a jamais réussi à s'imposer sur le plan international et à gagner la reconnaissance qu'il méritait tout autant que les ténors du mouvement progressif des seventies. Il n'y a que sur le Vieux Continent, et en particulier en Italie, où il faisait mieux que Genesis ou Yes, qu'il a reçu une consécration à la hauteur de son talent. C'est d'ailleurs chez nos amis transalpins qu'il a engendré la descendance la plus riche, et on n'y compte plus les formations qui s'en réclament plus ou moins directement.

Il était devenu urgent que Big Bang consacre enfin a cette figure légendaire un dossier digne de ce nom. C'est maintenant chose faite. Alors, bonne lecture !

Au commencement était le psychédélisme...

Le deuxième opus de Van Der Graaf Generator, The Least We Can Do Is Wave To Each Other, est considéré par beaucoup comme son véritable premier album (distribué seulement aux États-Unis, le précédent n'avait été qu'un galop d'essai avec un line-up provisoire). Sa commercialisation, en février 1970, intervient trois mois après celle du manifeste In The Court Of The Crimson King. Celui-ci a impressionné durablement les esprits et tous les observateurs éclairés s'accordent à penser que c'est de ce côté-là que se tient l'avenir de la musique.

Le mouvement progressif n'en est pourtant qu'à un état embryonnaire et les grands groupes qui vont marquer la décennie de leur empreinte n'ont pas réellement émergé : Yes n'a pas encore remplacé Pete Banks par Steve Howe et ELP n'est même pas formé. Quant aux jeunots de Genesis (Peter Gabriel, le plus âgé du groupe, n'a pas 20 ans), après l'accueil plus que mitigé réservé à leur première tentative, From Genesis To Revelation, ils essayent de se trouver une identité dans un cottage de la campagne anglaise. Seul Pink Floyd, qui a rempli deux soirs de suite le Théâtre des Champs-Elysées, à Paris, en janvier 1970, est déjà bien installé dans le cœur des amateurs de ce que l'on appelle alors la musique psychédélique.

Véritable groupe pionnier, donc, le groupe réuni autour de Peter Hammill étonne d'emblée par sa maturité et la richesse de sa personnalité. À la palette d'influences qu'il partage avec les autres formations du mouvement, Van Der Graaf Generator ajoute nombre d'idées et sans doute plus encore, une attitude, puisées dans l'univers jazz le plus free. Ce qui rend sa musique live si imprévisible et excitante, en la maintenant en permanence au bord du chaos musical, quand elle ne tombe pas carrément dedans !

Mais ce qui frappe tout autant un public peu habitué à ce genre de littérature, c'est la teneur des textes de Hammill, dont l'âpreté étonnante et la noirceur d'inspiration expliquent sans doute pour une large part le succès relatif du groupe dans les pays de langue anglaise. À l'époque, les planeries floydiennes ou les délires mystiques à la Yes sont plus en phase avec l'air du temps.

D'abord par le biais de thèmes d'inspiration fantastique, puis de plus en plus crûment, sa poésie visionnaire sera le lieu d'une introspection d'une lucidité et d'une violence qui flirtent souvent avec le masochisme. Solitude, déchirement affectif, folie, incommunicabilité, sont les thèmes de prédilection que le chanteur explore et remâche de façon obsessionnelle (sans parfois éviter de tomber dans le piège de la complaisance, diront certains). Si l'expression «mettre ses tripes sur la table», ou sur la scène, a un sens, c'est probablement avec Hammill qu'elle trouve son acception la plus pleine. Encore faut-il savoir qu'avec Van Der Graaf Generator, c'est le versant le plus accessible du bonhomme qui nous est présenté, les autres membres de la formation n'ayant de cesse de réfréner les élans de leur leader en l'obligeant à réserver pour ses albums solo ses œuvres les plus personnelles et les plus déchirantes.

L'originalité de VdGG se manifeste jusque dans la composition de son line-up. Dans ce groupe, contrairement à la quasi-totalité des formations rock, progressives ou non, l'instrument roi ce n'est pas la guitare; préposé, entre autres, à ce poste, Hammill se contentera longtemps d'un rôle rythmique, essentiellement acoustique, et ne se livrera à des débordements électriques qu'en toute fin de parcours.

Ce ne sont pas non plus les claviers auxquels officie Hugh Banton. Subtil arrangeur et grand amateur de sons trafiqués, il constitue un élément essentiel du son Van Der Graaf, mais son apport se situe plus au niveau de l'enrichissement de la texture sonore. Et on cherchera en vain la moindre trace d'un de ses solos dans la discographie du groupe.

À quelques exceptions près, cette remarque vaut d'ailleurs pour tous. Bien que brillamment complexe et servie par des instrumentistes de premier plan tous sortis du conservatoire (Hammill est le seul autodidacte de la bande), la musique de Van Der Graaf Generator est paradoxalement une œuvre d'humilité où les egos et les talents de chacun s'effacent au profit du projet commun. Les musiciens sont au service de la musique et non l'inverse. Et jamais on n'a pu déceler chez eux la moindre trace de complaisance de virtuoses jouant au petit jeu stupide du «t'as vu comme je l'ai descendu ce manche ?» auquel peu de musiciens progressifs ont su, un jour ou l'autre, résister.

Non, l'instrument roi, celui qui donne sa couleur si particulière à la formation et l'identifie immédiatement, c'est le saxophone. Les saxophones, devrait-on dire, ou (de manière plus générale encore) les vents, les winds de nos amis anglais, où se dépense sans compter un extraterrestre vêtu de cuir noir des pieds à la tête : David Jackson. Il faut l'avoir vu entrer en scène, casquette vissée sur le crâne, saxophones en bandoulière et brandissant sa flûte traversière ou, cassé en deux, arrachant de sidérants chorus simultanément de deux instruments. Choc auditif et visuel garanti.

C'est en 1967, alors que les échos de la déflagration Sergeant Pepper sont encore loin d'être éteints, que commence l'aventure pour Van Der Graaf Generator (du nom d'un physicien du M.I.T., inventeur d'un puissant générateur électrostatique). Sous cet intrigant patronyme se dissimule un groupe d'étudiants à géométrie variable (il pourra compter jusqu'à une vingtaine de membres !) gravitant autour de Peter Hammill, alors âgé de 19 ans, et aux talents de chanteur et de songwriter déjà très prometteurs.

Après une première mouture avec Chris Judge Smith à la batterie et Nick Pearne aux daviers, la formation va se stabiliser à l'automne 1968. Aux côtés de Hammill qui, en plus de la guitare acoustique, joue également un peu de piano, on trouve désormais Hugh Banton à l'orgue tandis que la section rythmique est assurée par le bassiste Keith Ellis et le batteur Guy Evans. Basé à Londres, le groupe donne de nombreux concerts. La capitale anglaise connaît alors une effervescence sans précédent et le travail ne manque pas.

Un premier 45 tours est enregistré, sans grand résultat. Pendant la tournée des universités qui s'ensuit, le vol du matériel du groupe provoque la première implosion. Mais Peter Hammill a réussi à signer un contrat avec la compagnie américaine Mercury, pour l'enregistrement d'un 33 tours qui a lieu début 1969. Ne connaissant personne d'autre et n'ayant pas envie de travailler avec des requins de studio, il fait appel à Banton, Ellis et Evans, et c'est tout naturellement que ce premier opus est commercialisé sous le label Van Der Graaf Generator. Il ne sera distribué qu'aux Etats-Unis dans un premier temps et ce, dans l'indifférence générale, et il faudra attendre 1973 pour pouvoir le trouver, en import, en Europe.

Comme beaucoup d'œuvres de jeunesse, The Aerosol Grey Machine est loin d'être abouti. Les mélodies ne sont pas encore assez affûtées, la production brouillonne (les six titres ont été mis en boîte en une douzaine d'heures et mixés en huit !) et la pochette hideuse. On y trouve aussi bien un morceau d'une minute un peu déjanté et au climat faussement enjoué, «The Aerosol Grey Machine», que d'autres plus ambitieux comme «Aquarian», «Orthenthian St Parts 1&2» ou «The Necromancer». Ce dernier titre, le plus évident du lot, connaîtra d'ailleurs la faveur d'une sortie en 45 t. Mais certains des éléments qui feront le son VdGG sont déjà en place pour un résultat encourageant : rythmique solide et plus riche que la moyenne syndicale de l'époque, morceaux aux ambiances prégnantes et vocaux expressifs du maître des lieux sur des textes d'un grand pouvoir évocateur.

 
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