BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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UNIVERS ZÉRO

Univers Zéro

Formation emblématique de ce que l'on a longtemps appelé les 'musiques nouvelles', Univers Zéro s'est injustement trouvé, du fait de cette catégorisation trop exclusive, marginalisé par rapport aux courants dominants des musiques progressives. La faute sans doute au contexte particulier des années 80, marqué par une polarisation - confinant au divorce idéologique - entre un rock néo-progressif trop peu novateur et audacieux pour prétendre incarner une relève crédible aux pionniers de la décennie précédente, et un courant expérimental (bâti pour l'essentiel autour du mouvement Rock In Opposition) dont la surenchère avant-gardiste finira par le confiner à un public de spécialistes.

Vingt ans plus tard, au moment où le label américain Cuneiform Records met enfin la touche finale à son programme de réédition en CD de la discographie du groupe belge, il convient de poser un regard différent sur sa musique, et saluer en Daniel Denis et sa bande les créateurs d'une musique qui, loin d'être élitiste ou même hermétique, sut s'émanciper intelligemment des carcans évoqués plus haut. Et, au moment où les musiques progressives s'attachent de nouveau à concilier ambition et accessibilité, Univers Zéro mérite d'être redécouvert comme un précurseur et, pour tout dire, une référence incontournable.

Lorsqu'Univers Zéro fait son apparition sur l'échiquier des musiques progressives à la fin des années 70, il est accueilli comme une sorte d'OVNI. Il faut dire que son premier album est, encore plus que ses successeurs à venir, très éloigné des canons en vigueur dans le rock, et les influences présentes dans sa musique sont tellement diverses et, dans certains cas, obscures, que la genèse de son style apparaît entourée d'un épais mystère.

Il faut dire que celle-ci s'est étendue sur plus de trois ans, à partir du début de 1973, date de la constitution de la première mouture du groupe, baptisée Necronomicon. Celle-ci rassemblait des musiciens d'horizons assez divers. Daniel Denis tenait les baguettes dans un trio, Arkham, très influencé par Soft Machine, aux côtés du claviériste Jean-Luc Manderlier. On pourra entendre pour la première fois la musique de ce groupe dans un CD à sortir en janvier 2002 chez Cuneiform, réunissant des enregistrements effectués entre 1970 et 1972. Après un concert en première partie de Magma dans les environs de Bruxelles, Denis et Manderlier furent conviés par Christian Vander à rejoindre le groupe, ce qu'ils firent. Si Manderlier devait demeurer dans Magma un certain temps (il est présent sur Mekanik Destruktiw Kornmandöh), Denis ne partagera la scène avec Vander que pour une poignée de concerts, ne comprenant pas le sens d'une formule à deux batteurs.

Quant aux deux autres principaux cofondateurs d'Univers Zéro, le guitariste Roger Trigaux et le bassiste Guy Segers, ils mènent alors une formation nommée Lyze, d'orientation plus rock. A un moment donné, Lyze et Arkham partagent le même local de répétition; les musiciens sympathisent et échafaudent de vagues projets communs, qui verront le jour au retour en Belgique de Denis.

Le trio est rejoint par le trompettiste Claude Deron, qui avait intégré Arkham peu avant sa séparation, ainsi que par le claviériste Vincent Motoulle, le percussionniste Guy Denis, sans lien de parenté avec Daniel, et le saxophoniste (soprano) John Van Rijmenant, dont le séjour sera de courte durée. Le groupe, qui s'est installé en communauté à Nivelles et travaille sans relâche dans des conditions financières extrêmement précaires, joue une sorte de progressif expérimental aux inclinations jazzy prononcées. Principal artisan des velléités jazz-rock de Necronomicon, Deron sera remercié après environ un an, ses collègues souhaitant explorer des voies plus novatrices.

A l'origine de cette volonté, une prise de conscience : celle de l'impérieuse nécessité de s'exprimer dans un langage musical réellement authentique, en résonance avec leurs racines culturelles européennes. Adieu donc les références jazz, jugées trop spécifiques à l'Amérique; à leur place, les musiciens vont se lancer dans l'exploration exhaustive de l'œuvre de compositeurs du vingtième siècle comme Stravinsky, Bartok, Xenakis, Ives, Berg ou encore un Belge méconnu, Huybrechts. Du côté du rock, les musiciens revendiquent des affinités de démarche avec Henry Cow, Magma, King Crimson, Soft Machine, Captain Beefheart ou encore le Third Ear Band, pionnier de l'utilisation dans un contexte 'pop' d'instruments classiques et médiévaux.

Univers Zéro (patronyme inspiré d'un roman de science-fiction de l'écrivain belge Jacques Sternberg) donne son premier concert en mai 1974. Entre-temps, le groupe a été rejoint par le violoniste Patrick Hanappier; il sera ensuite complété par Michel Berckmans (oboïste de formation, il sera persuadé de se mettre au basson), Marcel Dufrane (violon) et Emmanuel Nicaise (recruté initialement comme chanteur, un concours de circonstances l'orientera vers l'harmonium, instrument utilisé par Daniel Denis pour composer, et composante essentielle du son d'Univers Zéro première période). Au total, Univers Zéro est un septette, où cohabitent donc des musiciens aux 'backgrounds' pour le moins contrastés.

Le premier album d'Univers Zéro est enregistré en trois jours au début du mois d'août 1977. Entre-temps, pour la première fois, mais pas la dernière, Guy Segers a pris congé de ses collègues. C'est Christian Genet qui le remplace; processus qui se répétera à l'identique six ans plus tard... L'album, au titre éponyme, est autoproduit, tiré initialement à 500 exemplaires, il sera repressé quelques mois plus tard par Atem, label émanant de la revue du même nom, avec un nouveau titre, 1313, d'après le numéro de référence du premier pressage (EF 1313, le «EF» désignant Eric Faes, l'ingénieur du son du groupe).

Parmi les amateurs d'Univers Zéro, il y a globalement deux catégories : ceux qui considèrent que le groupe a atteint d'emblée son apogée, et que ses deux premiers albums demeurent les plus réussis; et ceux qui, par contre, ont une préférence pour ceux sortis dans les années 80. J'avouerai que je me situe plutôt dans la seconde catégorie. Pourtant, il convient de reconnaître que la musique proposée sur 1313 impressionne par l'originalité et ta maturité de son propos, développant une esthétique cohérente qui aurait pu aisément être reconduite sur les albums suivants, en l'approfondissant et en la peaufinant.

Pour préciser les choses, disons que 1313 est, d'assez loin, l'album d'Univers Zéro évoquant le plus la musique de chambre. L'instrumentation met en avant les instruments classiques - basson, violon, alto, harmonium, épinette - et relègue souvent à l'arrière-plan les éléments rock, par ailleurs quasiment absents de certaines séquences. La mise en son se ressent de cette optique : la section rythmique, bien que développant par moments un jeu vigoureux et magmaïen, est trop sous-mixée pour imprimer une réelle pulsation rock à l'ensemble.

Il existe également un contraste significatif entre les compositions signées par Daniel Denis - l'épique «Ronde» (15 minutes) et les courts «Carabosse» et «Complainte» - et Roger Trigaux, qui avec «Docteur Petiot» et «Malaise» (toutes deux longues de 7-8 minutes), préfigure paradoxalement mieux que son collègue le UZ des dernières années. En effet, Denis semble alors se complaire à l'excès dans les penchants les plus dissonants et minimalistes de ses compositeurs de prédilection, Bartok et Stravinsky. Des influences, cruciales et totalement positives dans l'absolu, qui prendront heureusement une forme moins radicale et plus 'mélodique' au fil des années.

A ce stade, c'est donc Trigaux qui, seul, incarne cette veine plus accessible, bien plus clairement assimilable au champ des musiques progressives. Ses deux compositions déploient une grande richesse thématique, qui fédère les énergies des musiciens vers une ferveur plus communicative dans l'exécution instrumentale, plus proche alors du rock que sur le reste de l'album. Et sans rompre radicalement avec l'atmosphère générale plutôt sombre de 1313, à laquelle leurs intitulés contribuent du reste pleinement, ils font appel à une palette de couleurs musicales moins blafardes et sinistres, conférant à l'ensemble un équilibre salvateur.

 
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