BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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PULSAR

"Les rives d'un lointain passé..."

Peut-être le mot 'Ange' est-il le seul terme de la langue française qui ne puisse s'user. Mais celui de 'Pulsar' correspond mieux au 21ème siècle qui sera cosmique ou ne sera pas... Alors quoi de plus normal que de se lancer dans un article sur le groupe Pulsar en 2001, et qui plus est dans un numéro de Big Bang qui parle longuement de Pink Floyd par ailleurs (la parenté musicale entre les deux n'est un secret pour personne...) ?

Profitons donc de la réédition en CD par Muséa de Bienvenue au Conseil d'Administration (à l'occasion des 20 ans du disque) pour faire le tour de la question. Mais peut-on vraiment parler d'une musique passée sans l'avoir vécu de l'intérieur ou tout du moins sans en avoir ressenti ses vibrations et ses convulsions ? Ne manquera-t-il pas une sensation fondamentale, cette perception d'un contexte à chaud qui s'imprime sur la chair, l'esprit, que l'on a du mal à retranscrire et à retrouver une fois les années passées mais qu'il est impossible de ressentir par procuration. Il était donc nécessaire de compléter cette rétrospective de la discographie de Pulsar par la rencontre avec ses anciens auteurs. Nous avons donc demandé à Victor Bosch (batterie) et à Jacques Roman (claviers) de se plonger la tête dans l'ombre du passé...

De mon côté, en grattant ma longue barbe blanche, je me souviens : milieu des années 70 à Lyon, la ville de... de quoi au fait ? Lyon savait faire autre chose que des saucissons et des andouillettes. Lyon, pas la ville de la foire, non, celle du «Hot Club» ou du «Rock and Roll Mops», les mythiques boîtes de rock. Lyon 'Rock City', ses anciennes gloires locales (After life, Beast, Chico Magnetic Band), sa jeune scène musicale, comptant même de très bons groupes progressifs dans des styles aussi variés que ceux de Spheroe, Terpandre ou encore Pulsar qui commençait alors à faire parler de lui.

L'histoire de Pulsar est avant tout une histoire de copains, trois copains d'école qui ne désiraient rien d'autre que de jouer leur musique ensemble et ne pensaient pas particulièrement à la gloire. Mais tant qu'on ne pense pas à quelque chose avec trop de certitude, on est à peu près sûr de l'obtenir un jour ou l'autre. L'amitié qui va lier ces trois individus sera un ciment inaltérable, un composé fait de respect, d'écoute, et de fidélité car cette osmose persiste encore aujourd'hui, même si leurs routes se sont quelque peu séparées...

En 1966, au collège de St-Just, sur les hauteurs de Lyon, le jeune Victor Bosch (né en 50) rencontre deux garçons plus jeunes que lui, mais qui partagent son goût pour les musiques noires américaines, le blues, la soul. Jacques Roman (né en 51) qui a déjà quelques années de piano classiques derrière lui, et Gilbert Gandil (né en 54), fils d'accordéoniste célèbre et déjà quelque peu familiarisé avec les feux de la rampe. Le jeune Victor, lui, ne joue d'aucun instrument. Qu'à cela ne tienne, il apprendra sur le tas. Les trois amis décident d'appeler leur groupe Soul Experience, avec Gilbert au chant, et de se lancer dans l'aventure de la scène en reprenant des standards de rhythm'n'blues et en proposant leurs services aux Maisons des Jeunes. Les modes passent et deux ans plus tard, tout le monde ne jure plus que par le psychédélisme et l'improvisation. Après avoir demandé à son propre frère Philippe (né en 47) de tenir la basse, Jacques décide donc de s'acheter un orgue, par goût pour les délires en roue libre d'un certain Keith Emerson au sein des Nice. Il est temps de prendre un patronyme plus en adéquation avec cette nouvelle orientation musicale : pourquoi pas Free Sound, proposition faite par un «vieux» copain de Gilbert, Georges Chalandon, qui sera finalement choisi pour tenir le rôle de chanteur/flûtiste. Ce qui ne l'empêchera pas par la suite de devenir co-rédacteur en chef du journal Libération ! Pour l'heure, Georges apporte son charisme à la Jim Morrison et son goût pour la théâtralisation...

Derrière lui, les quatre musiciens le laissent s'amuser avec sa cape noire et ses effets de manche et s'embarquent dans des morceaux aux structures de plus en plus complexes, soutenus par un light-show assez efficace. Le passage de Pink Floyd dans leur ville en février 1970 n'arrange pas les choses. Free Sound consacrera pendant deux ans plus de la moitié de ses prestations scéniques à des reprises de ces nouvelles idoles européennes. «Set the Controls», «Careful...», et autres «Cymbaline» ne laissent plus guère de place qu'au «Rondo» ou au «Dawn» des Nice ou au «Hibou, Anemone and Bear» de Soft Machine. Mais bientôt, des compositions personnelles apparaîtront. On les retrouvera pour la plupart dans leur premier album («Pollen», «Puzzle» ou «Le Cheval de Syllogie») alors que d'autres ne seront jamais enregistrées («Oscurantis»). Le premier concert d'importance a lieu à Lyon en janvier 1971 devant 5000 personnes, en ouverture de Family. Georges est parti fin 70 et Gilbert a retrouvé la place de chanteur qu'il tenait au début. Une dernière étape reste à franchir : devenir un groupe avec une identité propre et pas seulement un groupe de reprises. Pour montrer ce changement de peau, le groupe est rebaptisé et choisit cette fois une proposition de Philippe : Pulsar est né.

Pendant l'été 1971, le groupe au patronyme flambant neuf se retrouve lauréat d'un concours organisé dans le Sud de la France, ce qui leur donne accès à la scène du Golf Drouot, célèbre club de rock parisien. Pulsar partage alors l'affiche avec d'autres espoirs du rock français à la célébrité frémissante. A cette occasion, Phillips leur propose à tous d'enregistrer un disque en commun. C'est ainsi que Pulsar se retrouve sur le mythique album «Groovy Pop Session» en compagnie d'un Ange déjà sûr de son art et ayant déjà goûté aux joies de l'enregistrement. Mais pour Pulsar, c'est la première fois, et comme pour toutes les premières fois, on est un peu déçu. Ils ont choisi le morceau «Pulsar» mais le résultat final ne les satisfait qu'à moitié. Il en faut plus pour les décourager, et les voilà repartis sur les vertes routes de France. En 1974, Roland Richard, un flûtiste qui accompagna Higelin, vient les rejoindre et s'intégrera si bien qu'il deviendra définitivement un membre à part entière du noyau d'intimes. C'est alors qu'ils décident de devenir musiciens professionnels et d'envoyer une démo à plusieurs maisons de disques françaises. Sans succès. Un copain leur parle d'un label anglais beaucoup plus ouvert à ce genre de rock aventureux. Pulsar deviendra le premier groupe de rock à être signé et distribué par une maison anglaise, en l'occurrence Kingdom Records, le label de l'ex-manager de Caravan, Terry King.

Stimulé par cette cohabitation, Pulsar rentre enfin en studio pour enregistrer son premier 30 cm, après huit ans de persévérance. Le moment est venu de rentrer dans la légende...

Pollen (1974)

Enregistré en octobre 1974 à St-Etienne, Pollen propose un instrumental, trois titres chantés en français par Philippe (qui en a écrit les textes) et un titre lu en anglais par Carmel Williams, une copine de Jacques. L'album sort en janvier 1975 en Grande-Bretagne et deux mois plus tard en France.

Pour en faire la promo, le groupe fait quelques concerts dans des clubs londoniens mythiques comme le Marquee, où le groupe remporte un certain succès. Mais en France, ce n'est pas le fol enthousiasme. Il est vrai que 1975 est une année faste pour le rock progressif Français. Atoll est en passe de s'imposer avec son magnifique 2eme album, L'Araignée Mal; Ange, qui s'apprête à remplir les Palais des Sports, a déjà derrière lui Au-Delà Du Délire, qui restera peut être comme la plus flagrante réussite du prog français des 'seventies. Le sort a été moins clément avec les lyonnais depuis la «Groovy Pop Session» : leur parcours a été plus laborieux, moins fulgurant. De plus, les morceaux choisis pour figurer sur ce premier album sont pour la plupart dans leur bagages depuis des lustres. Bien rodés mais un peu fades, comme ternis par les années de route poussiéreuse.

Avec le temps, cette fadeur, en partie liée à l'époque, s'est accentuée. Et aujourd'hui, on peut avoir l'impression que rien ne ressort de cette musique naïve d'une langueur spectrale, parfois secouée par quelques vagues de chaleur (la flûte et la batterie jazzy à la fin de «Pollen» par exemple). A tel point qu'il est préférable d'avoir eu 15 ans en 1975 pour s'y replonger sans précaution. Bien sûr, le terrain est balisé par l'influence du Floyd, mais pas celui des visions flamboyantes; plutôt le Floyd tranquille des bidouillages spacio-acoustiques de «More». Pourtant, ce disque est bel et bien un premier pas vers la réussite. Tout est déjà là : ces crépitements de guitare qui viennent nous lécher les oreilles; ces orgues grondant qui paraissent sur le point d'éclater tant ils y mettent du désespoir, cette rythmique à l'agonie; ces beautés mélodiques déposées dans un écrin de lave volcanique refroidie, cet enchaînement «Puzzle»/«Owen» qui éclaire le reste du disque avec une fougue inattendue, «Puzzle» et son envolée de moog comme un filon d'or vierge dans la montagne ténébreuse, suivi de «Owen» qui préfigure les splendeurs futures et renvoie au Floyd plus ambitieux d'«Atom Heart Mother». Il est temps d'inoculer tout le reste de la même fièvre salutaire...

A l'écoute de Pollen, Peter Hammill, rencontré lors d'un concert de VdGG à Lyon en octobre 1975, se dit prêt à écrire quelques textes pour leur prochain album. Mais cette collaboration ne verra jamais le jour, suite à un désaccord entre leurs labels respectifs. Certainement un peu déçus mais loin d'être découragés, les Lyonnais sont bien décidés à mettre tous les atouts de leur côté pour un second album. Ils choisissent pour cela d'enregistrer au studio Aquarius de Genève, qui a vu passer quelques grosses pointures comme Patrick Moraz.

Peu enclin à supporter les contraintes de tout musicien de rock professionnel et à poursuivre le rythme soutenu des concerts, Philippe quitte le groupe en janvier 1976 et ne participera pas aux séances d'enregistrement. Il sera remplacé à la basse par son frère Jacques, qui retourne ainsi à ses premières amours sans pour autant délaisser sa palette de claviers (orgue Hammond, Moog, synthés et Mellotron).

The Strands Of The Future (1976)

Avec The Strands Of The Future («Les rives du futur», titre tiré d'un roman de SF que Philippe affectionne particulièrement), sorti en septembre 1976, on note en effet de toute part des progrès considérables, tant sur le plan du son, de l'interprétation, ou des compositions, beaucoup plus pros et moins linéaires, que des textes, signés par un ami prof, François Artaud.

«Flight», courte pièce intense, montre sans conteste l'énergie nouvelle du groupe, entre Camel et Tangerine Dream. Suivi de deux morceaux chantés en anglais par Gilbert, composés à l'époque de Pollen et qui ont déjà été rodés sur scène : «Windows» où on retrouve le Pink Floyd de «More», calme mais plus inquiétant que mièvre. Puis le très inspiré «Fool's Failure», au climat très actuel (Anglagård !), presque trop noir et terrifiant, où Gandil se lâche et sort de sa réserve en éructant des textes désespérés, d'un désespoir hargneux cette fois. On est loin des petites abeilles qui butinent tranquillement au soleil d'été... Mais plus que tout, c'est la première face du disque qui restera dans l'histoire : «Strands...» ou 22 minutes d'une suite titre somptueusement maîtrisée. On commence par planer dur avec le Floyd le plus rampant et malade (on ne change pas si facilement une influence si profonde). Le style honoré ensuite est beaucoup plus rentre-dedans, tout le monde se démène, au mieux de sa forme, y compris Bosch (ce qui ne fait quand même pas beaucoup de moulinets à la minute). Les thèmes se succèdent en décrivant un futur plus ou moins urbain loin d'être réjouissant, davantage apocalyptiques et chaotique qu'idyllique. Probablement conscient que sa voix ne constitue pas l'élément le plus brillant du groupe, Gilbert n'intervient au chant pas plus de deux minutes (en français) et préfère se concentrer sur son jeu de guitare, de plus en plus habité, jusqu'à un faux final en apothéose de tourbillons noirs, où toutes les brumes de l'inconnu se mêlent à ce flamboiement farouche. Certainement le sommet du disque. The Strands Of The Future est une réussite majeure qui sait, 25 ans après (ça s'écoute toujours aussi bien, signe des grands disques), nous révéler avec force toutes les facettes de son inspiration.

Pulsar s'était déjà montré insatisfait de la promotion insuffisante et de la distribution déficiente de son Pollen. Mais pour celui-ci, Kingdom Records va se révéler en-dessous de tout, ce qui force le groupe à s'autofinancer et à faire sa promotion lui-même. Heureusement, le disque est un franc succès public : plus de 40 000 exemplaires vendus en six mois, ce qui fait de Pulsar le deuxième meilleur vendeur du rock français de l'année 1976 (après Ange). Réussite éclatante, basée sur ses qualités artistiques mais aussi juste retour sur investissement de tant d'années de concerts (160 en Europe rien que pour l'année qui a suivi la sortie de l'album !). Mais Pulsar se promet de ne pas renouveler le contrat qui les lie avec cette maison de disque anglaise au soutien inexistant. Après avoir été contacté par plusieurs majors impressionnées probablement autant par la qualité de l'album que par ses chiffres de vente, Pulsar arrête son choix sur CBS qui leur promet des moyens conséquents pour l'album suivant. Le contrat est signé, Pulsar semble ravi, mais ses membres étaient jeunes et optimistes, de cet optimisme illusoire qui est parfois un des points faibles de la jeunesse. Ils n'envisageaient pas l'éventualité d'erreurs impossibles à rectifier...

 
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