BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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PINK FLOYD (7/12) - Suite >

LA FIN D'UNE HISTOIRE...

A peine rangés les instruments, l'infatigable Roger se remet au travail pour écrire quelques titres supplémentaires afin de constituer une BOF acceptable avec suffisamment d'inédits. Le traumatisme de la guerre des Malouines et sa haine du thatcherisme vont faire évoluer le projet différemment. Il en sortira A Requiem For The Post War Dream, c'est à dire The Final Cut, enregistré dans divers studios londoniens entre juin et décembre 1982.

La légende veut que Waters ait pensé, dans un premier temps, s'entourer pour l'occasion de nouveaux musiciens, puis ait fini (contraint et forcé ?) par rappeler Gilmour et Mason à la rescousse. Quoi qu'il en soit, il est évident que Pink Floyd (simple «interprète» de l'œuvre de Waters, nous signale le sous-titre de l'album, histoire d'enfoncer le clou) n'existe alors plus en tant que groupe. Si l'atmosphère des séances d'enregistrement ne fut pas aussi détestable qu'on le raconta, elle avait bel et bien la morosité d'une fin de règne.

Quant au résultat final, force est de reconnaître que The Final Cut est une œuvre hautement égocentrique, non dénué de la part de son instigateur de complaisance. Mais peut-on attendre autre chose de ce qui n'est finalement rien d'autre qu'une séance de psychanalyse musicale ? Au-delà de la mise en scène impudique par Waters de ses traumatismes et révoltes, l'émotion parvient plus d'une fois à percer, et à ceux qui s'empresseraient de reléguer cet album aux oubliettes, on conseillera de jeter une oreille plus conciliante à des morceaux comme «The Gunner's Dream» (avec ce moment incroyable où un cri de douleur de Waters se 'transforme' imperceptiblement en solo de saxophone) ou «The Final Cut», font la force expressive n'a rien à envier à certains des meilleurs moments de The Wall - même s'il est vrai que certains autres titres, comme «Your Possible Pasts» ou «The Hero's Return», ont (au moins musicalement) des allures de chutes du projet précédent, qui auraient gagné à le rester.

Pour ce qui est du contenu littéraire, outre le talent de plume de Waters, il convient de saluer dans une époque de consensus mou et de non-engagement forcené, le courage dont il fait preuve en affichant haut et fort ses convictions pacifistes à un moment où l'Angleterre fait bloc derrière l'arrogante Dame de Fer et ses velléités néo-colonialistes. Très marqué dans son histoire personnelle par l'horreur et l'absurdité de la guerre (qui l'a privée à tout jamais de son père, Eric Fletcher Waters, auquel l'album est dédié), Waters sait en outre trouver les formules les plus efficaces pour appuyer sa démonstration. Citons en particulier le leitmotiv de l'album, ce «Maggie, what have we done ?» désabusé, seul antidote à la haine et au mépris que lui inspire celle qui, à la tête de la droite anglaise, a réhabilité les valeurs les plus détestables du Vieux Monde.

En définitive, sans prétendre avoir affaire à un chef-d'œuvre, admettons donc que The Final Cut est un album plus qu'honorable. Il l'est d'autant plus si on le considère comme ce qu'il est vraiment, c'est-à-dire le premier opus solo de Roger Waters. Le véritable drame, lui, se joue ailleurs : dans la lente désagrégation de Pink Floyd en tant qu'entité collective depuis ces fameuses séances d'enregistrement de Wish You Were Here où quelque-chose s'est définitivement cassé entre le bassiste et ses collègues. L'éviction de Wright, puis l'instrumentalisation du groupe par Waters à son bénéfice exclusif, n'en étant finalement que des péripéties prévisibles.

Dans cette triste histoire, qui est réellement à blâmer ? Le tyran Waters, se débarrassant un à un de ses collègues susceptibles de lui faire de l'ombre ? Soyons sérieux ! Et écoutons un moment ses arguments... D'un point de vue créatif, c'est assurément lui qui a le plus investi dans Pink Floyd au cours des années 70, et sa prise de pouvoir progressive trouva un prétexte de choix dans l'apathie croissante, musicale mais aussi humaine, de ses collègues. Rien de surprenant à cela : immuable pendant treize ans, le quatuor Waters-Gilmour-Wright-Mason fut à bien des égards un modèle de longévité, et l'étonnant est plutôt que cette collaboration ait fonctionné aussi longtemps, ce qui témoigne d'une indéniable harmonie au niveau des relations humaines.

Mais le pendant négatif de cette stabilité fut, selon Waters dont l'analyse apparaît en l'occurrence plutôt lucide, un assoupissement créatif qui, s'il ne l'empêchait pas forcément de continuer à produire des œuvres réussies (Wish You Were Here en fut la preuve), occasionnait un décalage de plus en plus aliénant entre l'existence routinière d'un groupe dont les membres s'apparentaient de plus en plus, selon une formule célèbre, à des 'professionnels de la profession', et l'idée que Waters persistait à se faire de son art : le fruit d'une nécessité personnelle impérieuse. Pour lui, la réalisation d'un album ne peut se limiter à l'exécution d'un contrat avec une maison de disques. Pour ses collègues, pour peu que le processus s'avère un tant soit peu plaisant, il n'y a là rien de gênant. C'est ainsi que, contrairement à leur collègue, Gilmour, Wright et Mason vécurent la difficile gestation de Wish You Were Here avec une relative sérénité, persuadés que ce n'était là qu'une mauvaise passe qui serait vite surmontée.

Qui avait raison dans l'histoire ? Difficile à dire, puisque le constat effectué par Waters l'amènera à agir, et tirer les conséquences qu'il estime devoir en tirer, c'est-à-dire s'accaparer le commandement d'un navire dont il pense que, sans ce traitement de choc, il part inéluctablement à la dérive. Mais ne va-t-il pas aller trop loin ? Auteurs chacun d'un album solo en 1978, Gilmour et Wright étaient-ils à ce point à court d'idées pour être mis à l'écart, ou presque, de la conception des albums ? En fait, plus qu'un problème purement musical, les difficultés relationnelles entre Waters et ses collègues se situeront sur un plan plus 'philosophique' : l'idée que Waters se fait de Pink Floyd va bien au-delà de la seule musique, au-delà même du message littéraire qu'il lui fait véhiculer; c'est une démarche artistique bien plus profonde, qui ne peut être que complètement sincère. C'est aussi une aventure collective, mais qui ne peut rester collective que si chacun des membres du groupe s'investit de manière égale dans le processus. Faute de quoi cette entité étrange qu'est le 'groupe de rock' finit par n'être plus qu'une bannière commerciale comme une autre. Et c'est peut-être pour éviter à Pink Floyd une telle destinée que Roger Waters s'est finalement résolu à mettre un terme, en plusieurs étapes, à l'existence du groupe. Sans se douter que le phénix allait ensuite renaître de ses cendres, et les conceptions plus terre-à-terre de ses ex-collègues (un nom célébrissime + de la musique = une manière somme toute plaisante de gagner très très bien sa vie...), triompher - dans tous les sens du terme...

WATERS CONTRE PINK FLOYD

Dès la publication de The Final Cut en mars 1983, Waters se met au travail sur son premier véritable album solo, The Pros And Cons Of Hitch-Hiking, dont on se souvient que sa genèse remonte à la même époque que The Wall. Le disque à peine sorti, il se lance dans une petite tournée de promotion à l'issue de laquelle il annonce au monde entier, par un communiqué bref et unilatéral, que Pink Floyd est mort. Perversité, sincérité ? En tout cas, personne à l'époque ne donne cher de la peau des deux survivants.

Mais les deux survivants en question, dont Waters a, à l'évidence, sous-estimé l'amour-propre, vont se mettre en tête, soutenus par Steve O'Rourke, le manager de toujours, de poursuivre l'aventure. La petite histoire dit que quand Waters a appris la décision des deux autres de tenter de réveiller le monstre assoupi, il aurait d'abord éclaté de rire avant de piquer une colère noire. Et de se lancer dans une action en justice qui va être l'occasion d'un grand déballage de linge sale en public. Au bout de trois années de combat par avocats interposés, la justice reconnaît le bien fondé des positions de Gilmour et Mason, et déboute Waters. La bagarre va alors se poursuivre sur le plan musical.

Persuadé que son génie va écraser la concurrence, qu'il juge à l'avance pitoyable, de ses anciens acolytes, Waters s'est lancé dans la réalisation de son deuxième album solo, Radio K.A.O.S. Mais dans son rêve revanchard, il a négligé un petit détail : l'importance du nom Pink Floyd. Seuls les fans passionnés, du genre de ceux qui lisent les revues spécialisées, s'intéressent à la composition des groupes et estiment important de savoir qui fait quoi sur un album. Pour l'écrasante majorité du grand public, celui qui remplit les stades, Pink Floyd, c'est... Pink Floyd. C'est à dire une entité polymorphe composée d'individualités floues. Cet aspect des choses, valable pour tous les groupes d'une certaine importance, est par ailleurs aggravé chez Pink Floyd du fait de l'absence (en partie volontaire) de leader charismatique et du parti-pris visuel de ses spectacles où les musiciens se trouvent noyés au cœur des imposants dispositifs scéniques.

De son côté, Gilmour a été piqué au vif par la réaction de Waters et est bien décidé à prouver que Pink Floyd, c'était lui aussi. Il s'attelle donc à la tâche dans sa péniche-studio londonienne, l'Astoria. Mais l'écriture solitaire d'un nouveau répertoire va rapidement s'avérer une mission impossible, en particulier du point de vue des textes. Gilmour va donc faire appel à un parolier professionnel, Anthony Moore, ancien de Slapp Happy et Henry Cow auteur ensuite d'albums solo au succès  variable, et plus connu ensuite pour sa collaboration avec Paul Young. De même, il se fait épauler pour certaines musiques par Bob Ezrin (surtout), Phil Manzanera ou Patrick Leonard (qui, ironie du sort, co-produira cinq ans plus tard le Amused To Death de Waters...), mais signant seul paroles et musique de «Sorrow».

Résultat, Waters, pourtant parti avec trois mois d'avance, va se prendre un bide colossal, alors que de leur côté, Gilmour et Mason, rejoints sur le tard (et fort opportunément) par Wright, volent de succès en succès et de record en record avec A Momentary Lapse Of Reason et la tournée qui va suivre. Soit une dizaine de musiciens encadrés par dix fois plus de roadies occupés à installer et désinstaller trois scènes différentes. Ce qui n'était pas si évident de prime abord. Le groupe ne s'est pas produit sur scène depuis six ans et a du mal, dans un premier temps, à trouver des producteurs prêts à prendre le risque de mettre sur pied une aussi colossale entreprise, qui plus est avec un groupe amputé de son membre le plus influent. Gilmour et Mason ont dû racler le fond de leurs poches pour sortir trois millions de dollars et amorcer la pompe.

Un pan qui s'avérera plus que rentable : l'argent investi pour lancer le projet va faire beaucoup de petits. Au total, de septembre 1987 à août 1988, ce sont plus de quatre millions de spectateurs qui vont assister à un show, il faut le reconnaître, assez bluffant. Dispositif scénique dit 'en araignée', révolutionnaire, lasers et effets pyrotechniques en pagaille, avion s'écrasant et bien sûr survol de la foule par l'indémodable cochon d'Animals.

A Momentary Lapse Of Reason, bien que diversement accueilli par la presse (c'est décidément une habitude), sera plébiscité par un public sans doute trop content d'avoir retrouvé un vieil ami qu'il croyait définitivement perdu. Et puis, l'album en question est loin d'être désagréable, même s'il a plus la saveur du troisième opus solo de Gilmour que d'un véritable travail de groupe. Mais il n'y a guère que les fans absolutistes de Roger Waters pour regretter ses textes acerbes et déplorer le caractère quelque peu émollient de ce Pink Floyd nouvelle manière. Il est à noter que Wright, appelé à la rescousse pour donner un peu plus de légitimité au projet, se contentera de faire de la figuration sur le disque (il n'est présent que sur trois titres, heureusement parmi les meilleurs : «On The Turning Away», «Terminal Frost» et «Sorrow»). En outre, lors de la tournée qui va suivre, il préférera un rôle de sideman au cachet, ce qui lui évitera tous les tracas et la responsabilité afférents au statut de membre à part entière.

Ce ne sera pas le cas lors de l'album suivant. Pour The Division Bell (1994), les trois larrons se sont retrouvés comme à l'époque de Meddle et ont composé ensemble. Il en ressort un album bien plus équilibré et beaucoup plus riche. Pas un chef-d'œuvre à mettre au niveau de The Wall ou d'Animals, mais un disque qui ne déshonorerait pas une carrière s'il devait s'avérer, finalement, le dernier. Espérons qu'il n'en sera rien et que le démon les reprendra tous un jour et les fera quitter leurs retraites de milliardaires du prog...

Aymeric LEROY et Jean-françois PÉNICHOUX

(dossier publié en deux parties, dans Big Bang n°39 [Mai 2001] et 40 [Juillet 2001])

A consulter également, en prolongement de ce dossier :

PINK FLOYD - "The Division Bell" (1994)

DAVID GILMOUR - "On An Island" (2006)

ROGER WATERS - "Ça Ira" (2006)


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