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PINK FLOYD (5/12) - Suite >

CHAMPIONS DU MONDE !!

Vers la fin des séances d'enregistrement de Meddle, Roger Waters avait écrit l'ébauche d'une chanson intitulée «Dark Side Of The Moon». Celle-ci, qui devait finalement prendre le titre de «Brain Damage», allait constituer le point de départ du nouveau projet de Pink Floyd, Eclipsed, dont l'essentiel de la musique sera écrit en six semaines, dans un local de répétition de la banlieue de Londres, en décembre 1971 et janvier 1972. Cette suite conceptuelle sera jouée pour la première fois sur scène à Brighton le 20 janvier 1972, avant d'être présentée à la presse, puis au public, lors d'une série de quatre concerts au Rainbow Theatre de Londres le mois suivant.

L'œuvre, qui retrouvera bientôt son titre de Dark Side Of The Moon, témoigne d'une volonté manifeste de Waters d'en finir une bonne fois pour toutes avec les délires 'science-fictionnesques' et les textes psychédéliques. Bienvenue dans le quotidien et le réel ! Le thème général, c'est tout simplement la vie. La vie, et bien sûr la mort. Et aussi toutes sortes de choses comme l'argent, le temps qui passe, souvent trop vite, le bonheur, la communication difficile entre les gens...

Cette thématique universelle ne suffit aucunement à expliquer le succès commercial extraordinaire obtenu par Dark Side Of The Moon. Joué sur scène pendant un an avant sa publication en album, ce concept ne déclenchera l'hystérie collective qu'une fois mis en son, avec le talent que l'on sait, par Alan Parsons. Entre-temps, Pink Floyd se sera prêté à deux expériences d'un genre qui sera bientôt incompatible avec son statut de dinosaure du rock : la concrétisation, finalement peu ambitieuse, de sa collaboration avec Roland Petit; et l'enregistrement en février-mars 1972 d'une nouvelle (et dernière) bande originale de film, celle de La Vallée, à nouveau pour Barbet Schroeder.

Le quatuor mettra moins de huit jours pour enregistrer, au Château d'Hérouville (en région parisienne), ce qui est généralement considéré comme le maillon le plus faible de sa discographie. Ce n'est pas que Obscured By Clouds soit foncièrement mauvais, mais il est vrai qu'on y sent Pink Floyd légèrement déconcentré, comme s'il s'était offert une petite récréation sans prétention. De «sans prétention» à «sans ambition», il n'y a hélas qu'un pas... Bref, le résultat ne marquera pas les mémoires, et si quelques morceaux figureront tout de même au programme des tournées suivantes («When You're In» et le morceau-titre), ou si l'on peut se délecter de la joliesse d'un «Wot's... Uh The Deal ?», l'album vaut surtout, voire exclusivement, pour l'excellente prestation de David Gilmour à la guitare. Vibrants lamentos, accords rageurs, solos survitaminés et inspirés, c'est un véritable festival. Il faudra attendre Animals pour le retrouver aussi incisif.

Au final, un album qui peut laisser l'amateur de prog pur et dur quelque peu dubitatif, mais somme toute agréable et d'une grande unité de ton (ce qui n'avait encore jamais été le cas jusqu'alors). Et un album qui démontre que même lorsque le quatuor s'en tient au minimum syndical, comme c'est le cas ici, il possède désormais une identité propre et un son reconnaissable entre tous... Quant au film, à l'affiche duquel on trouve notamment Jean-Pierre Kalfon et Bulle Ogier, il ne laissera guère de traces et ne permettra pas à Schroeder de renouer avec le succès de More, préférant quitter la France pour les États-Unis (on lui doit notamment Le Mystère Von Bulow avec Jeremy Irons).

Reprenant une formule inventée par le manager, le Peter Grant de Led Zeppelin, la tournée de présentation d'Eclipsed va se dérouler en deux parties. Une première dans des salles de taille normale, avant la sortie annoncée de l'album. Et une deuxième dans des stades gigantesques alors que celui-ci a déjà commencé son ascension vers les sommets des charts. Une ascension d'autant plus irrésistible que, poussé par ses managers, le groupe a accepté à contrecœur de sortir «Money» en single. On connaît la suite ! Boostés par ce hit imparable qui va squatter les ondes de la planète pendant plusieurs mois, les records tombent tandis que les ventes s'envolent. Dark Side Of The Moon, numéro 1 partout dans le monde, est resté la bagatelle de 600 semaines dans les charts américains et a dépassé les trente millions d'unités écoulées. Ce qui le place dans le tiercé gagnant des disques les plus vendus de toute l'histoire de la musique, juste derrière le Thriller de Michael Jackson et le Abbey Road des Beatles.

Que dire sur cet album qui ne l'ait déjà été ? Elément indispensable de toute discothèque pop/rock respectable, Dark Side Of The Moon fait aujourd'hui partie des icônes de la culture occidentale, et même ceux qui sont peu familiers de son contenu connaissent au moins «Money» et ses fameux sons de caisse enregistreuse (qui prendront avec le recul une connotation presque cynique !). Bref, il fait partie des meubles, et il est par conséquent facile d'oublier que sa réussite n'allait pas forcément de soi, et qu'elle fut le résultat d'une combinaison exceptionnelle de talents.

On notera déjà que chaque morceau, ou presque, contient une idée forte et originale (ces fameux 'gimmicks'), des boucles hypnotiques de VCS-3 dans «On The Run» aux vocalises de la soprano Clare Torry sur «The Great Gig In The Sky», en passant par l'introduction spectaculaire de «Time» ou les envolées de synthé de l'instrumental «Any Colour You Like». Et puis tous les morceaux sont bons : signalons en particulier «Us And Them», marqué de la patte caractéristique de Rick Wright, et «Time», seule composition signée par la totalité du groupe, magnifiée de surcroit par un solo de guitare d'anthologie.

Musique inspirée, somptueusement mise en forme - rappelons le rôle crucial d'Alan Parsons, qui poursuivra d'ailleurs sa collaboration avec Pink Floyd en tournée - mais aussi agrémentée de textes qui sont bien plus que le prétexte à de belles parties chantées. Crédité comme unique auteur, Roger Waters s'affirme enfin comme un parolier de premier plan, capable de concilier beauté esthétique et profondeur du fond. Si cette dimension put échapper à une bonne partie du public non-anglophone, elle fit certainement beaucoup pour le succès de Dark Side Of The Moon en Angleterre et aux États-Unis, où les réflexions de Waters sur des thèmes aussi universels que la vie («Breathe»), la mort («The Great Gig In The Sky»), l'inéluctabilité du temps qui passe («Time») ou la futilité de l'argent («Money»), toucheront une corde sensible.

Impossible en tout cas de souscrire à la théorie selon laquelle Pink Floyd, avec cet album, aurait sciemment pondu une œuvre calibrée en vue d'un succès américain, voire mondial. Cette réécriture de l'histoire a posteriori serait pour le moins présomptueuse. On saluera plutôt la rencontre rare (mais pas impossible) entre une œuvre ambitieuse et de qualité et le plus large public. Certes, Dark Side Of The Moon a plus à voir dans l'absolu avec le rock en général qu'avec le progressif en particulier, mais cela ne saurait constituer une faiblesse ou une frustration, tant le contenant semble en parfaite adéquation avec le contenu. Chapeaux bas, Messieurs les Floyd !!

Pour en finir avec cet album, il convient de rappeler son rôle historique dans l'explosion du marché des chaînes haute-fidélité dans les années 70. Combien de personnes auront découvert l'univers du groupe en achetant simplement le disque qui mettait le mieux en valeur les capacités de leur nouveau matériel ? Plusieurs mois durant, il sera impossible de se rendre dans un auditorium hi-fi sans y entendre les fameuses pendules de «Time» ou la caisse enregistreuse de «Money». Difficile de faire mieux en matière de publicité ! Dark Side Of The Moon, l'étalon absolu des disques rock en matière de production, est d'ailleurs l'un des rares à avoir connu, à l'instar de nombre d'opus classiques, la consécration d'une réédition au format CD sur support plaqué or.

LE SPLEEN DES ANNEES WATERS

Le triomphe artistique et commercial de Dark Side Of The Moon allait combler au-delà de toute attente les rêves d'enfants des quatre musiciens. Mais ceux-ci ne se doutaient sans doute pas qu'ils étaient en train de vivre leurs derniers instants de bonheur collectif. Si la musique et les textes de Waters sont de plus en plus prépondérants dans le processus créatif, ce leadership assumé et bien vécu par tous ne fait que renforcer l'efficacité d'un groupe dont tous les membres partagent peu ou prou idées et motivations. La prochaine étape sera nettement moins consensuelle et marquera le début d'un processus douloureux qui finira par aboutir à la séparation, dix ans plus tard.

Les musiciens flirtent alors avec la trentaine, mais cette relative maturité ne va pas les empêcher de connaître les affres conséquents à ce genre de succès. D'autant que la presse anglaise, qui n'aime rien tant que de brûler en place publique ce qu'elle a adoré, trouve d'un seul coup toutes les tares à ce groupe qu'elle a placé au panthéon : musique prétentieuse et creuse, jouée par des bourgeois puant l'arrogance et l'autosatisfaction. Peu regardante sur la méthode, elle ira jusqu'à affubler le pauvre Gilmour du sobriquet de 'dirty hair'. Ambiance...

Ce sont quatre types littéralement sonnés qui se retrouvent à Abbey Road au printemps 1974, avec en ligne de mire une tournée française programmée pour la seconde moitié de juin, pour envisager la suite. Mais quelle suite ? En fait, les Floyd sont au milieu du gué et ne savent plus trop quoi faire, ni même s'ils en éprouvent seulement le moindre désir. Seul Waters, dont le succès personnel de «Money» a encore accru le dynamisme et la confiance en soi, semble désireux d'aller de l'avant. La peur de ne pouvoir mieux faire, la lassitude de toutes ces années de travail ininterrompu et de coexistence plus ou moins pacifique, plombent les semelles des autres. Un premier disque sera malgré tout mis en chantier, reprenant l'idée ébauchée trois ans plus tôt d'une musique à base de bruitages, mais les bandes, jugées peu satisfaisantes, seront finalement mises au placard. De toute façon, personne n'en était satisfait.

Pink Floyd part donc outre-Manche sans nouveaux morceaux, mais lorsque plus tard dans l'année se profile une longue tournée à travers le Royaume-Uni, le besoin d'un renouvellement de répertoire se fait impérieusement ressentir. Les quatre musiciens se réunissent alors dans un studio de répétitions dans le quartier de King's Cross. Là, renouant avec la méthode d'écriture par assemblage de séquences issues d'improvisations, qui s'était avérée si concluante pour «Echoes», le groupe va réunir assez de matière pour un album complet. C'est grâce à David Gilmour que la machine se remet en marche : les quelques notes de guitare toutes simples, mais sublimes, qui ouvriront «Shine On You Crazy Diamond», vont inspirer ses collègues, et une première version du morceau, d'un seul tenant et longue d'environ vingt minutes, est composée. Waters et Gilmour ont également composé chez eux, chacun de leur côté, et leurs ébauches vont donner naissance à deux autres chansons : «Raving And Drooling» et «You Gotta Be Crazy». Tout au long de la tournée anglaise (début novembre à mi-décembre), ces trois morceaux sont présentés comme les composantes d'un futur nouvel album.

Cette logique imparable va se trouver mise à mal avec le démarrage pour le moins laborieux des séances d'enregistrement, en janvier 1975. «Tout le monde semblait extrêmement las», raconta Waters peu après la sortie de l'album. «Nous avons continué comme si de rien n'était pendant quelques semaines, puis il est venu un moment où je ne pouvais plus supporter cette hypocrisie. Mon sentiment était que le seul moyen de rester motivé par ce projet était d'y intégrer d'une manière ou d'une autre le contexte dans lequel il était réalisé... J'ai donc suggéré de mettre de côté les deux autres chansons, et de diviser «Shine On...» en deux parties, entre lesquelles nous intégrerions des chansons traitant de l'atmosphère au sein du groupe. C'est ainsi que «Welcome To The Machine», «Wish You Were Here» et «Have A Cigar» sont nés...».

Ce dernier morceau sera intégré au milieu de «Shine On...» dès la tournée américaine d'avril 1975, qui sera suivie d'une seconde en juin. L'apparition de Pink Floyd au festival en plein air de Knebworth le 5 juillet (l'une des plus spectaculaires de sa carrière) sera son dernier concert avant janvier 1977. Traumatisé par le récent périple américain du groupe, lors duquel il a pu constater avec effroi l'impossibilité de communiquer véritablement avec son public, Waters confie alors qu'il a perdu tout désir de jouer sur scène, et envisage au moment de la sortie de Wish You Were Here d'entamer immédiatement la réalisation d'un autre album, reprenant les deux morceaux laissés de côté.

Il n'est pas étonnant de retrouver la trace des constats désabusés de Waters dans Wish You Were Here, disque du remords et de la nostalgie. Remords de l'éviction de Barrett, toujours pas réellement digérée dix ans plus tard (le 'diamant fou', c'est évidemment lui), et nostalgie d'une époque révolue où le succès n'était encore que plaisir facile et sans soucis. Sans doute, aussi, une manière d'appel au secours au leader du premier Floyd, l'inspirateur de toujours. Fantôme bouffi au crâne rasé, si différent que ses anciens compagnons mettront un certain temps avant de le reconnaître, ce dernier fera d'ailleurs une brève apparition au studio, à l'occasion d'un cocktail de fin d'enregistrement, avant de repartir dans sa nuit...

D'un point de vue formel, Wish You Were Here est sans doute le plus paisible que le groupe ait produit. Il y renoue avec l'aspect le plus serein de sa musique et le progressif pur jus de «Echoes», pour une bonne part grâce à la guitare de Gilmour qui n'a jamais été aussi sensuelle et inspirée. Mais tous sont encore à l'unison sur cet opus. Du sublime et planant «Shine On You Crazy Diamond (Part One)» qui ouvre l'album (les nappes synthétiques développées par Wright ont en fait été enregistrées en quatre prises successives superposées avec un VCS-3, les synthétiseurs polyphoniques restant alors à inventer...) au sarcastique «Have a Cigar» (et son fameux «Oh, by the way, which one's Pink ?»), pas un titre ne laisse l'attention de l'auditeur se relâcher une seconde. Le tout sans explosions de violences ou aspérités. C'est d'une façon plus insidieuse que directement agressive que les musiciens ont choisi d'exprimer l'angoisse profonde véhiculée par les textes; comme sur l'inquiétant et kafkaïen «Welcome To The Machine», et son utilisation pionnière des synthétiseurs (Minimoog, ARP, VCS-3 et Synthi-A : toute la gamme disponible à l'époque), ou le poignant «Wish You Were Here», chanson toute simple dans la lignée des grandes réussites du duo Waters/Gilmour...

Une fois de plus, les réactions à la sortie sont assez mitigées, la plupart des critiques estimant que le Floyd a plongé dans la facilité en resservant de vieilles recettes. Pourtant, nul doute qu'il signe là encore un grand album. Annoncé en France par la désormais célèbre campagne «le Pink Floyd nouveau est arrivé», il y fera d'ailleurs plus fort, sur le plan des ventes, que son prédécesseur (il atteint la première place des charts aux États-Unis et en Angleterre). En revanche, sur le plan humain, le moral des troupes est à un étage assez bas. D'ailleurs, comme signalé précédemment, aucune tournée ne viendra soutenir la mise sur le marché de ce neuvième album : c'est une première dans l'histoire du groupe.


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