BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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PINK FLOYD (4/12) - Suite >

LA CONSÉCRATION

En ce début d'année 1970, le Pink Floyd est un groupe presque arrivé. Les musiciens ont désormais les moyens de leurs ambitions et sont à même d'offrir, sur scène comme sur vinyle, les idées les plus étranges qui germent dans leurs esprits. Mais il leur manque encore cet énorme succès que chacun sent à leur portée, en particulier leur maison de disques qui les pousse à sans cesse aller de l'avant.

Cette reconnaissance, Pink Floyd sent qu'elle ne pourra venir que d'une œuvre assez ambitieuse et novatrice pour marquer les esprits. C'est ainsi que, dans la foulée des séances de Zabriskie Point, le groupe s'attèle à l'écriture d'une longue composition épique qu'il va présenter le 18 janvier 1970 lors d'un concert au Fairfield Hall de Croydon (banlieue de Londres) sous le titre de «The Amazing Pudding». Quelques jours plus tard, Pink Floyd se produit pour deux soirs au Théâtre des Champs-Elysées à Paris, concerts qui entérineront rhistoire d'amour durable entre le groupe et la France (concrétisée l'été suivant par des apparitions dans divers festivals), et dont le premier sera diffusé à la radio et fera logiquement l'objet d'une large diffusion pirate. Au programme, outre la nouvelle pièce de résistance, un morceau intitulé provisoirement «The Violent Sequence», première mouture de ce qui deviendra trois ans plus tard «Us And Them».

Cet «Amazing Pudding», c'est évidemment «Atom Heart Mother», ce dernier intitulé (inspiré par une coupure de presse) étant suggéré au cours des séances d'enregistrement par Ron Geesin, compositeur contemporain (par ailleurs ami de Mason et collaborateur de Waters sur l'obscur Music From The Body) appelé à la rescousse pour assurer les arrangement de cuivres et de chœurs de l'œuvre. Interrompues par une nouvelle tournée américaine (avril-mai 1970), lesdites séances s'étendront sur près de six mois, l'album étant finalement publié le 10 octobre, nanti de sa fameuse pochette 'à la vache'... Ce sera pour Pink Floyd l'album de la consécration et du 'crossover'; le disque qui le verra débarquer dans tous les foyers et lui faire conquérir toutes les tranches d'âge. Ce sera d'ailleurs le premier numéro un du groupe en Angleterre (contre seulement n°55 aux Etats-Unis), où il écoulera tout de même pas loin de 700.000 galettes, et son premier disque d'or en France.

Revenant quelques années plus tard sur Atom Heart Mother et Meddle, deux albums construits selon la même formule (une pièce unique sur une face, plusieurs morceaux distincts sur l'autre), Roger Waters devait déclarer non sans lucidité : «Ces deux albums sont à moitié réussis. J'aime les morceaux «Atom Heart Mother» et «Echoes», mais les autres faces sont un fouillis indescriptible». C'est malheureusement, dans un cas comme dans l'autre, assez vrai...

Non qu'il faille retenir uniquement de ces albums leurs longues fresques, et jeter le reste à la poubelle. On note simplement, dans le choix des morceaux plus courts, un manque de rigueur qui amène des compositions de qualité à cohabiter avec d'autres plus que dispensables. Dans Atom Heart Mother, ce matériau superflu se trouve concentré dans l'instrumental en trois parties baptisé «Alan's Psychedelic Breakfast». On notera au passage que le Alan en question n'est pas, comme on l'a souvent dit, Alan Parsons, qui officie sur l'album comme ingénieur du son, mais un roadie du groupe, Alan Stiles, qui tient d'ailleurs ici son propre rôle...

Principal attrait de cette pièce, musicalement mollassonne et peu inspirée, ses effets sonores, qui préfigurent d'une certaine manière Dark Side Of The Moon. On peut en effet y entendre le fameux Alan se préparer en 'direct-live' un 'breakfasf typiquement anglais avec toasts et marmelade («T'as entendu ? Là, il allume le gaz ! Et là, il fait griller les œufs ! Extra, non ?»). Un titre d'intérêt purement historique, très représentatif de l'esprit de cette époque et en particulier de celui du Floyd qui utilisait en permanence ce genre de procédé sur scène. Musicalement, c'est donc, a peu de choses prés, le degré zéro, si l'on excepte le somptueux final où Wright et Gilmour rivalisent de talent pour faire décoller le lourd vaisseau malgré le martèlement pachydermique de Mason...

Le reste de la face B n'est pas inintéressante. On peut y entendre «Summer '68» de Rick Wright, dernière tentative dans la lignée de ses pop-songs psychédéliques des débuts, cette fois alourdie au-delà du raisonnable par des parties de cuivres un tantinet pompières, et où il campe une fois de plus (voir notamment «Paintbox») ce personnage de noctambule un peu décalé, observateur désabusé d'un milieu branché qu'il s'empressera de fuir, fortune faite, pour le calme de son île grecque... David Gilmour confirme son talent naissant de compositeur avec un «Fat Old Sun» charmant quoiqu'un peu paresseux. Et Roger Waters nous gratifie, avec «If», d'une de ses chansons les plus touchantes.

Puis il y a la première face, le fameux «Atom Heart Mother». Il est difficile de considérer ce 'magnum opus' - totalement instrumental - d'un seul bloc, car le bon, voire l'excellent, y côtoie le moins bon, avec au passage quelques fautes de goût notables. L'architecture globale du morceau est assez bien maîtrisée, et les thèmes souvent inspirés (mention spéciale à «Breast Milky», qui débute par un très beau duo orgue/violoncelle, prolongé par un solo de guitare qui voit Gilmour ébaucher le style lyrique qui fera bientôt sa gloire). C'est plutôt, comme pour «Summer '68» du côté des arrangements de cuivres que l'on pourra critiquer une certaine lourdeur. On regrettera aussi quelques digressions quasi bruitistes aujourd hui assez datées. Mais dans son ensemble, l'œuvre demeure impressionnante, et fera par ailleurs beaucoup pour démocratiser auprès du grand public l'idée d'une musique rock ambitieuse. «Atom Heart Mother» sera joué sur scène pendant près de deux ans, et a plusieurs occasions, bénéficiera du renfort d'un orchestre et/ou d'un chœur. Lors de sa venue à Paris pour la Fête de l'Huma en septembre 1970, le groupe se verra renforcé par le Voices Of East Harlem Choir (auteur, selon Gilmour, d'une prestation peu mémorable), et lors de certains concerts de la tournée américaine du même mois par un chœur et une section de cuivres. La set-list de la tournée laisse assez rêveur : «Astronomy Domine», «Fat Old Sun», «Cymbaline», «Atom Heart Mother», «Embryo», «Green Is The Colour» / «Careful With that Axe, Eugene», «Set The Controls...» et «A Saucerful Of Secrets».

Fin 1970, on commence à parler d'une collaboration entre Pink Floyd et les ballets Roland Petit, un épisode qui fera couler beaucoup d'encre, parfois fielleuse, par chez nous. Petit voulait absolument travailler avec le groupe, mais n'avait pas de projet artistique précis, hormis une vague idée d'adaptation de l'œuvre de Marcel Proust, A la Recherche du Temps Perdu, ce qui n'excitera pas trop nos amis anglais (peut-être effrayés par la perspective de s'en farcir les sept épais volumes ?). S'ensuivra une réunion épique et bien arrosée (avec, entre autres, Roman Polanski et Rudolph Noureïev), où un Waters médusé se verra proposer nombre de projets aussi divers qu'incongrus (un Frankenstein sera même évoqué). «D'abord Proust, puis Aladin, et puis quoi encore ?!»...

Au départ très ambitieux, le projet se verra reporté à plusieurs reprises : initialement programmées pour début juin 1971, les représentations auront finalement lieu à Marseille en novembre 1972, puis au Palais des Sports de Paris en janvier et février 1973, et Pink Floyd n'y jouera rien d'inédit, seulement quelques vieux chevaux de bataille scéniques, et l'interaction avec la troupe de danseurs sera quasi inexistante... Il s'agira néanmoins d'un gros succès public et médiatique.

LA MATURITE

Début janvier 1971, les musiciens de Pink Floyd se réunissent à Abbey Road pour commencer à concevoir le successeur d'Atom Heart Mother. Le premier résultat de ces séances de travail sera une première mouture de «Echoes», baptisée «Nothing, Parts 1-36». Comme cet intitulé provisoire le laisse deviner, il s'agit d'une mise bout à bout de divers fragments issus d'improvisations collectives, le point de départ étant une note de piano accidentelle de Wright, que Waters aura l'idée lumineuse de transformer grâce à une cabine Leslie d'orgue Hammond. Une fois l'architecture instrumentale de l'ensemble posée, le texte connaîtra plusieurs incarnations successives, le thème général glissant d'une histoire de science-fiction à une odyssée sous-marine. Après avoir été joué sur scène sous le titre de «Return Of The Son Of Nothing» (!), le morceau ne trouvera son intitulé définitif qu'en septembre 1971.

Entre-temps, le groupe s'est efforcé de trouver matière à remplir ce qui deviendra la première face du futur Meddle. Dans un premier temps (avril 1971), il va se replonger avec délices dans les petits plaisirs de l'expérimentation. Ce sera le légendaire (et inédit) projet Sounds Of Household Objects. Le but du jeu ? Une œuvre composée et jouée sans l'aide d'aucun instrument classique. Casseroles et boîtes de conserves sur lesquels on tape, tuyaux plastiques dans lesquels on souffle, bombes aérosols, bouts de scotch sur lesquels on tire violemment et qui produisent des sons accordés en fonction de leur longueur, basse fabriquée avec un seau en plastique, des élastiques et un briquet pour le pontet ! Après quelques semaines de laborieux efforts et trois ou quatre morceaux, les musiciens vont finalement se résoudre à reprendre leurs instruments, et la face A telle qu'elle nous est connue sera enregistrée, de manière plus conventionnelle, en juillet et août. Comme nous le verrons plus loin, le projet Household Objects sera relancé trois ans plus tard, sans plus de succès. On serait quand même curieux d'entendre ce que le quatuor a pondu pendant ces quelques jours de folie créatrice...

Publié le 30 octobre 1971 aux États-Unis, soit deux semaines avant sa sortie européenne (pour cause de tournée nord-américaine du 15 octobre au 20 novembre), Meddle a été qualifié depuis par Nick Mason (décidément un puits de sagesse) de «premier véritable album de Pink Floyd». Il est vrai que cet opus, aboutissement logique (mais provisoire, comme toujours avec le Floyd) de l'évolution suivie depuis la fin de l'époque Barrett, marque la naissance du 'son Pink Floyd', concept flou et pourtant très évocateur pour tout un chacun. Au centre de cette idée, il y a évidemment le jeu de guitare de David Gilmour, qui ne prend vraiment son essor que sur Meddle, et tout particulièrement «Echoes». Ses envolées lyriques, soutenues par les généreuses nappes de claviers de Rick Wright, symbolisent ce Pink Floyd éternel qui, en dépit de la variété de styles visités d'album en album, restent le signe de ralliement ultime des amateurs du groupe.

Le même Gilmour est en outre confirmé dans son rôle de chanteur principal, preuve que Waters, s'il est désormais l'auteur de la totalité des textes (Wright a fini par admettre que les siens étaient trop mauvais), sait encore déléguer à plus compétent que lui (cela vaut aussi pour certaines parties de basse, fretless notamment, tenues par Gilmour). La voix du guitariste, souvent prise en défaut sur scène, fait par contre merveille sur disque, et des morceaux comme «A Pillow Of Winds» ou «Fearless» lui doivent une bonne partie de leur charme. Waters n'officie lui-même que sur «San Tropez», oubliable sucrerie jazzy qui, avec le morceau suivant, «Seamus», blague de potache bluesy, conclut la première face en la dévaluant considérablement. Elle avait en effet démarré sur des chapeaux de roue avec l'instrumental «One Of These Days», superbement frappé, avec son incroyable riff de basse (pour l'anecdote, c'est Mason, ou en tout cas sa voix traitée par un effet sonore, que l'on entend hurler «one of these days I'm going to cut you into little pieces !!» au milieu du morceau, une menace s'adressant en fait à un animateur de radio de l'époque nommé Jimmy Young, auquel le groupe vouait manifestement une rancune tenace), qui restera longtemps au répertoire des concerts floydiens.

Et puis il y a donc «Echoes», magnifique épopée qui s'étend sur un peu plus de 23 minutes, et qui pour la première fois (et d'une certaine manière, la dernière) allie le savoir-faire atmosphérique de Pink Floyd, tendance planante (cette séquence centrale où Gilmour, grâce à un 'bottleneck' et plusieurs pédales d'effets, réussit à imiter avec sa guitare le cri des mouettes...) et une quasi perfection structurelle, avant que cette dernière ne tourne à l'obsession jusqu'à prendre parfois le dessus sur toute autre considération. Le seul moment un peu faible du morceau est son deuxième quart, improvisation bluesy répétitive qui aurait gagné à être réduite de moitié. Mais tout le reste, de la montée en puissance subtile de l'introduction à celle, plus haletante, qui précède l'ultime retour au thème chanté (par les voix superbement mêlées de Gilmour et Wright), en passant par les envolées sublimes de la guitare, qui à l'occasion se démultiplie en de savants contrepoints, on touche du doigt la perfection, sans pour autant rompre avec l'économie de moyens qui distingue la première époque de Pink Floyd de la suivante, marquée par la surenchère technologique.

A bien des égards, Meddle allait s'avérer être un album charnière : le groupe a puisé pour la dernière fois dans l'imaginaire de la science-fiction pour produire un morceau authentiquement progressif (celui qui, avec «Shine On You Crazy Diamond», aura exercé la plus grande influence sur le genre). De plus il s'agit sans doute, à l'exception peut-être de «Shine On You Crazy Diamond», de la dernière œuvre réellement collective (au sens que revêtait ce terme jusqu'alors chez lui) de Pink Floyd : la photo intérieure de la pochette, où les quatre posent sagement assis en rangs d'oignons, est à cet égard, significative.

Les quatre musiciens étaient sans doute conscients d'être arrivés à un moment charnière de l'existence du groupe, car le film Live At Pompeii, tourné début octobre 1971 dans un amphithéâtre romain, au milieu des ruines de la ville dévastée en l'an 79 de notre ère par l'éruption du Vésuve, affiche clairement sa volonté de conclure une époque. Pink Floyd est sans doute conscient d'avoir atteint ses objectifs d'origine, d'être désormais un groupe en pleine possession de ses moyens. Il est temps de passer à autre chose, sans renier toutefois son passé. En sauvegardant pour l'éternité, dans le plus beau des écrins (le choix du lieu de tournage fut réellement une idée de génie), le meilleur de son répertoire des années 1968-71, le groupe tourne la page avec une suprême élégance. Le film (présenté au festival d'Edimbourg en septembre 1972 et sorti en salles en 1974), lui, reste pour tout amateur du groupe une source de bonheur musical inépuisable. Merci, Pink Floyd...


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