BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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PINK FLOYD


En musique comme ailleurs, les jugements sont toujours potentiellement soumis au révisionnisme. Aussi certaines certitudes, au sein de la sphère progressive, finissent par s'établir à partir d'une vision déformée ou partielle de l'impact qu'un groupe pouvait avoir à une époque donnée.

Le cas de Pink Floyd est à ce propos particulièrement exemplaire, dans la mesure où sa gestation coïncida avec l'origine de cette mouvance musicale, et qu'il y devint très vite un phénomène de masse sans équivalent. L'appréciation de son œuvre demeure encombrée de paramètres extra-musicaux pas toujours rationnels. Ainsi, le succès d'hier continue d'assurer chez certains l'estime d'aujourd'hui. Pour d'autres, à l'inverse, le groupe s'est perverti dans le commerce à grande échelle, le syndrome de l'icône incendiée fonctionnant à plein régime.

Concernant l'affiliation même du groupe, elle semble, encore aujourd'hui, dans le milieu progressif, demeurer incertaine. Un peu comme si la réussite commerciale la rendait forcément suspecte... Pourtant, pour ceux qui ont vécu la période ascensionnelle du groupe, la question ne se pose même pas. Tout comme il n'y avait pas lieu de se la poser à l'époque quant à la nature d'autres musiques fondatrices (King Crimson, Soft Machine...).

Il est forcément difficile aujourd'hui d'imaginer, pour qui n'a pas pleinement vécu ces années-là, l'ampleur de la passion qui entourait Pink Floyd. Y a-t-il d'ailleurs encore aujourd'hui un groupe pour lequel le terme «fan» prend un sens aussi aigu ? C'est peu probable, dans le sens où, de toute façon, aucun n'est confronté à une telle popularité...

Aussi, lorsque l'on se pose la question des fondements des musiques progressives, il ne paraît pas bien sérieux de la traiter qu'à la seule lumière des qualités intrinsèques des musiques de l'époque et du mérite que l'on peut leur accorder vu de notre fenêtre. Personne n'a inventé l'idée progressive (on peut du reste démontrer, de façon argumentee, qu'elle a d'une certaine manière toujours existé). Par contre, certains ont su, mieux et plus vite que d'autres, lui associer des formes d'actualité ou, mieux encore, radicalement tournées vers le futur. La multiplication des formations progressives n'est pas seulement venue d'une soudaine capacité créatrice brusquement mise en mouvement par des gens talentueux : elle s'est développée aussi et surtout à partir d'une aspiration à susciter l'engouement du public, la réussite des uns générant la vocation des autres.

De ce point de vue, le rôle de Pink Floyd au sein du mouvement progressif fut éminemment positif. Mais la question n'est pas tant d'analyser les causes d'un succès observé par ailleurs chez d'autres, comme les Beatles ou les Rolling Stones, que de comprendre en quoi les spécificités progressives de sa musique y contribuèrent. Il est un fait notable, qui laisse le quatuor anglais dans la marge progressive, qu'aucune autre formation n'a jamais pu reproduire que partiellement ses recettes musicales (même un groupe comme RPWL, qui fait très fort en la matière, reste bien sage). L'influence de Pink Floyd fut pourtant bien réelle, mais le plus souvent développée à partir de vecteurs isolés (psychedélisme, space-rock, musiques planante et électronique, voire même tout simplement pop avec le Alan Parsons Project).

En fait, avec le recul, il semble que le facteur le plus marquant ne fut pas vraiment la musique elle-même, en tout cas pas dans la totalité de ses composantes, mais plutôt les idées nouvelles qu'elles sous-tendaient (que ce soit par l'utilisation inhabituelle des instruments traditionnels, l'usage des technologies instrumentales les plus modernes, le développement des light-shows, ou le concept de «spectacle total»...).

Aujourd'hui le côté expérimental des premiers albums peut paraître désuet à certains. Il n'empêche qu'à leur sortie, ils signifiaient carrément le rêve à l'état pur. Le public demeurait sans repères pour appréhender ce qu'il entendait. Le «nouveau 33 de Pink Floyd», c'était un saut vers l'inconnu, la quête d'une autre dimension qui rejoignait l'espérance de changements dans la société. Il y avait effectivement un terrain idéologique favorable pour cette attitude réceptrice, à l'exact opposé de celle du public d'aujourd hui, qui achète un CD pour y retrouver ce qu'il connaît déjà.

Si le groupe a joué un rôle majeur dans la propagation des autres musiques, on peut légitimement considérer que c'est aussi le succès insolent de ses nobles desseins qui a déclenché la contre-offensive. Il n'était en effet pas question de tolérer que s'installe, à force de confrontation avec l'élite, une avant-garde concurrente de l'institution musicale contemporaine. Il fallut donc faire de sa popularité un élément de discrédit culturel, d'autant que les textes du groupe à partir de Dark Side of the Moon s'avéraient critiques vis-à-vis des aspects les plus cyniques de notre société. La pub pour Gini (dont on peut noter au passage que l'affiche offrait un parallèle photographique avec le Sirius de Stockhausen) vint opportunément nourrir ce mouvement de dénigrement.

L'institution ne s'est malheureusement pas arrêtée là. On sait ce qu'il est advenu de "l'aura médiatique" de toute musique ambitieuse à vocation populaire... Maintenant, devant la nullité croissantes des formes musicales actuelles jetées en pâture au 'petit peuple', devant l'absence persistante d'évolution significative (ne serait-ce que pour lancer une nouvelle tendance), l'exaspération est peut-être proche. Peut-être retrouvera t-on alors l'esprit qui à présidé à la gloire de Pink Floyd : un esprit de découverte qui emmènera certainement une formation en particulier vers les sommets, entraînant le reste de la troupe dans son sillage...

Mais plutôt que de rêver, retournons sans plus tarder à cette époque bénie où tout a commencé...

Laurent MÉTAYER

 
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