BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Dossiers

< Retour
Liens vers pages : 1 - 2 - 3 - 4 (entretien)

PHIDEAUX (3/4) - Suite >

Un an à peine s’est écoulé entre la sortie de Fiendish et celle de Ghost Story. On pourrait croire le répertoire de Phideaux momentanément tari, ou s’attendre à ce que celui-ci marque au moins une pause avant de retourner en studio, le temps de promouvoir comme il se doit ses dernières productions. Il n’en est rien. Loin d’être à cours de matériel, Phideaux se retrouve en fait avec une série de «chutes» de studio sur les bras, provenant pour l’essentiel des sessions d’enregistrement de ses deux précédents opus, et constituées de titres assez substantiels pour faire l’objet d’un album à part entière. Le plus saillant de ces morceaux n’est d’ailleurs rien moins qu’un «epic» d’une vingtaine de minutes, initialement destiné à devenir la «colonne vertébrale» de Fiendish (le titre éponyme, «Fiendish», sur le CD du même nom, devait en constituer la reprise, et en expose notamment l’un des thèmes principaux), mais qui a pris une telle dimension au fur et à mesure de son élaboration qu’il a finalement dû être écarté, sous peine d’écraser le reste de l’album. C’est ainsi que Chupacabras, du nom de cette conséquente composition, voit le jour en 2005, donnant par la même occasion une nouvelle vie à ces morceaux arbitrairement relégués.

Chupacabras pochette

Vous-vous en doutez, Chupacabras est de loin l’album le plus progressif de la discographie de Phideaux, et justifie à lui seul qu’une revue affiliée à ce mouvement consacre un article entier à son auteur. Cet opus est en effet une réussite qui dépasse de très loin son ambition première, à savoir, d’après les notes mêmes de la pochette, servir de «dépôt pour des chansons orphelines difficiles (à caser)». Non seulement les titres en question s’avèrent trouver ici une cohérence inattendue, mais on y retrouve aussi ce son profond qui faisait toute la saveur de Fiendish, cette instrumentation si riche et naturelle, rehaussée par la voix très présente de Valerie Gracious, plus gracieuse que jamais (sans jeu de mot à deux balles…).

Certes, l’album n’est pas exempt de quelques faiblesses, notamment en son milieu, sorte de «ventre mou» constitué par deux titres de moindre intérêt : le sympathique «Party», façon new-wave radiophonique, accrocheur et bien ficelé mais finalement assez inconséquent, et surtout l’insipide «Fortress Of Sand», collage instrumental de divers thèmes déjà utilisés par ailleurs, sur un mode atmosphérique rapidement lassant. C’est donc heureusement «Chupacabras», placé quasiment en ouverture du CD, qui domine les débats du haut de ses ensorcelantes vingt minutes, envoûtant de bout en bout grâce à un enchaînement de thèmes tous aussi inspirés les uns que les autres. Phideaux ne fait pourtant pas ici autre chose que ce qu’il sait déjà faire dans un contexte plus ramassé, à savoir de beaux couplet d’essence folk/rock, gorgés de sonorités acoustiques (quelques flûtes y font brièvement leur apparition), mais cette fois liés entre eux par des séquences instrumentales plus développées qu’à l’accoutumée, parées de belles mélodies profondes. Même si l’on ne relève toujours pas de grandes prises de risques instrumentales, et si quelques âmes chagrines pourront trouver une ou deux longueurs sur les refrains éthérés de la section centrale, Phideaux fait preuve de remarquables compétences pour élaborer des airs à la fois consistants et immédiats - évoquant dans cet exercice le meilleur Neal Morse -, comme sur le pétillant «Supper’s Calling» («Chupacabras» est en effet divisé en plusieurs sous-parties), ou encore ce splendide «Get My Goat», séquence presque pastorale qui constitue indéniablement l’apogée du morceau.

Cerise sur le gâteau, Chupacabras se voit couronné par deux pièces séduisantes et contrastées, dans un registre tout aussi progressif pour au moins l’une d’entre-elle. Constituée de trois pistes enchaînées, la ‘mini-suite’ «Ruffian On The Stairs», jugée trop emphatique pour figurer sur Ghost Story, est en effet habitée d’une violence presque spasmodique, à peine adoucie par un pont d’arpèges virevoltants du plus bel effet, et dont l’âpreté ne fait qu’exacerber un lyrisme expressif et profondément tourmenté. Quant à «Titan», autre morceau tiré des sessions de Fiendish, cette ballade apaisée d’une désarmante simplicité clôt le disque sur une vague d’émotion brute, sans fioritures. Bref, un album d’excellente facture qui ne déparera aucune discothèque progressive, à ranger quelque part entre Kansas et Guy Manning.

Parler, à ce stade, d’hyper-productivité ressemble à un euphémisme, surtout quand on apprend que Phideaux, avant même la sortie de Chupacabras, a déjà élaboré toutes les compositions de son successeur, et que celles-ci sont même quasiment en boîte. Par un de ces défis un peu fous dont les artistes passionnés ont le secret, ou peut-être par envie de rompre momentanément avec le travail pointilleux qu’ont exigé ses trois derniers opus, Phideaux s’est en effet mis en tête de réaliser un album en un seul jour ! C’est donc sur ses terres, à Los Angeles, entouré de ses plus fidèles collaborateurs (Rich Hutchins, Mark Sherkus, Gabriel Moffat, Ariel Farber, ainsi que la totalité des ex-membres de Sally Dick & Jane), que notre ami met son projet à exécution – avant même d’avoir achevé la production de Chupacabras ! -, au cours d’une journée pour le moins chargée, puisque treize titres au total seront composés et enregistrés dans des versions plus ou moins embryonnaires. Le disque issu de cette session marathonienne, intitulé 313 («Three Thirteen»), d’après la date de son enregistrement (le 13 mars 2004), voit le jour au printemps 2006, après tout de même un sérieux travail de mixage et d’enrichissement en studio.

313 pochette

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat est extrêmement sympathique, mais tout de même bien en deçà de ce que Phideaux aurait pu produire s’il s’en était donné le temps et les moyens. Une évidence, me direz-vous, et une objection discutable, puisque 313 est au fond le produit intègre d’une philosophie opposée aux habitudes et attentes fréquentes du public progressif. Malheureusement, son écoute révèle des titres inégaux, et surtout un déséquilibre patent, les morceaux les plus intéressants étant situés dans sa première moitié. L’intérêt va donc plus ou moins en décroissant au fil de l’album, à tel point qu’il ne reste plus grand chose à sauver passé le titre dix, «Body To Space», lui-même une reprise de plusieurs thèmes, dont celui d’ouverture. Par ailleurs, l’instrumentation utilisée, marquée notamment par un piano d’accompagnement martelé sans grande finesse, ne varie guère d’un bout à l’autre, conférant à cette collection d’instantanés «pop/rock» une regrettable uniformité sonore.

Pourtant, il y a fort à parier que ceux qui ont été conquis par le style de Phideaux voient en cet album un complément essentiel au reste de sa production, et même, pourquoi pas, une réussite dans un genre immédiat et fortement émotionnel. 313, peut-être plus encore que les autres œuvres de son auteur, est en effet sauvé par sa puissance et sa profondeur mélodique, ses arrangements chaleureux à base de chœurs féminins emphatiques, et un sens dramatique peu courant dans la scène rock dite «alternative», à laquelle il se rattache finalement beaucoup plus qu’au progressif. Quelques titres font même une forte impression, à l’instar du très beau «Railyard», doté d’un refrain céleste et majestueux, des entêtants «Never Gonna Go» et «Pyramid», traversés par une mélancolie presque solennelle, ou encore ce puissant «Sick Of Me», largement à la hauteur des meilleurs morceaux de Fiendish ou de Ghost Story. De bonnes choses donc, côtoyant des pièces plus dispensables, mais qui justifient quand même que l’on s’arrête sur cet album après avoir exploré les autres.

Toujours est-il que 313 marque un retour à une écriture plus directe et dépouillée, qui va se prolonger sur l’album suivant. Pourtant, Phideaux ne manque à l’évidence pas d’ambition, puisque The Great Leap, son opus suivant, sorti en septembre 2006 (mais dont la genèse remonte à août 2005, c’est-à-dire pendant la finalisation de 313), est sensé être le premier opus d’une trilogie ayant pour thème le totalitarisme, sous un gouvernement futuriste et imaginaire évoquant fortement le «1984» d’Orwell. En fait, pour une raison qui n’appartient qu’à lui, Phideaux a jusqu’à présent fait le choix de cloisonner le produit de son inspiration en fonction du format des morceaux élaborés, plutôt que de répartir sur un même album des titres de durées disparates, à l’instar d’un Spock’s Beard par exemple. Cette option discutable a certes l’avantage d’engendrer des albums relativement cohérents, mais d’un intérêt variable pour l’amateur de rock progressif exigeant.

The Great Leap pochette

Quoi qu’il en soit, c’est donc une nouvelle fois le versant le plus accessible de son art que Phideaux nous propose à travers The Great Leap, collection de onze chansons simples et envoûtantes comme il sait si bien les faire, alors même que celui-ci travaille actuellement sur une composition épique intitulée «Doomsday Afternoon», qui devrait s’étaler sur un album entier, un peu à la manière du Thick As A Brick de qui vous savez. On n’ose imaginer la puissance que ce titre pourrait atteindre s’il parvenait à maintenir sur toute sa durée une tension émotionnelle et une inspiration mélodique à la hauteur de celles qui imprègnent déjà The Great Leap ! Le sujet évoqué ne prêtant pas particulièrement à l’allégresse, Phideaux semble avoir en effet légèrement durci le ton, jusque dans sa manière de chanter, plus âpre et incisive qu’à l’accoutumée. Pour autant, le son, riche en tonalités chaudes et naturelles (orgue Hammond, flûtes, Theremin, sitar électrique, divers cuivres et cordes sont notamment de la partie…), retrouve le chatoiement de Fiendish ou Chupacabras, conférant à la musique une finesse et une légèreté salvatrices. S’il fallait situer The Great Leap par rapport à ses devanciers, celui-ci pourrait sans conteste être assimilé à une synthèse très réussie entre la poésie ténébreuse de Fiendish et l’urgence de Ghost Story.

Certes, une fois de plus, les titres proposés s’avèrent d’un intérêt variable (Ghost Story, de ce point de vue, étant à mon sens le plus constant…), mais leur qualité mélodique et leur force évocatrice sont dans l’ensemble assez élevées pour que les moins élaborés d’entre eux («Abducted», un rien trop délayé malgré un vigoureux pont de guitare électrique, ou encore «One Star», rock binaire assez stéréotypé) ne déparent en rien l’album. Car au delà de son apparence formelle faussement superficielle, The Great Leap respire l’intelligence, et traduit un raffinement émotif presque inversement proportionnel aux moyens mis en œuvre pour l’exprimer. Du grand art, en quelque sorte, capable d’aller droit au but tout en suggérant un chemin sinueux !

Outre l’excellent «Wake-Up» placé en ouverture du CD, rock lent et implacable, aussi pugnace qu’un poing levé vers le ciel, quelques titres se détachent assez nettement pour être soulignés, tels le très émouvant «You And Me Against A World Of Pain», et surtout «Rainboy», gracieuse ballade portée par une mélodie vaporeuse, aussi lumineuse que son thème – le réchauffement climatique – peut glacer le sang, ou le splendide «Tannis Root», d’une noirceur éthérée, presque planante. Encore une fois, quitte à me répéter, cet album n’a de commun avec le progressif que la volonté de créer une trame conceptuelle (assez lâche, soit dit en passant), ainsi qu’un attachement à une certaine sophistication instrumentale (verticale, dirons les «musicologues», beaucoup plus qu’horizontale), mais témoigne d’un savoir-faire à la hauteur des meilleures formations du genre.

C’est donc avec un vif intérêt que l’on attend la sortie de Doomsday Afternoon - prévue, si tout va bien, dans le courant du deuxième trimestre 2007 – histoire de voir ce que Phideaux sera capable de réaliser dans un cadre nettement plus ouvert. Dans l’absolu – ou dans un monde utopique, pour une fois -, il est clair que notre homme pourrait être plébiscité par un public potentiellement plus large que celui de notre microcosme. Encore faut-il le trouver... Son talent mélodique, sa prolixité et son intelligence sensitive sont en tout cas autant de qualités propres à rassembler les amateurs de rock progressif, et en font un représentant tout à fait digne de porter haut le flambeau du genre. Commençons donc par lui assurer le succès qu’il mérite à l’échelle qui est la nôtre, en espérant que l’effet «boule de neige» lui ouvrira des horizons vastes et féconds. Si les glaces ne fondent pas d’ici là...

Olivier CRUCHAUDET

A consulter également, en prolongement de ce dossier :

PHIDEAUX - "Doomsday Afternoon" (2007)

(dossier publié dans Big Bang n°64 - Hiver 2006-2007)


Haut de page