BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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PHIDEAUX (2/4) - Suite >

Actuellement installé à Los Angeles, Phideaux Xavier est issu d’une famille de trois enfants originaire de Hastings, une bourgade moyenne de l’état de New York, dans laquelle il a grandi. C’est d’ailleurs au cours de son enfance qu’il se lie d’amitié avec la plupart des musiciens qui vont l’accompagner au long de son parcours. Dès l’adolescence, il commence à composer et à jouer au sein de petites formations, entouré notamment des chanteuses Molly Ruttan et Linda Ruttan-Moldawsky. Ces dernières se voient respectivement confier les postes de batteur et de bassiste au sein de son premier groupe, baptisé Mirkwood, et déjà décrit comme «progressif» (nous sommes alors au début des années 80). Avec l’arrivée de la chanteuse/claviériste Valerie Gracious, la formation prend le nom de Sally Dick & Jane, et s’oriente vers une esthétique punk/rock beaucoup plus en vogue, tout en se produisant pendant la première moitié des années 80 dans diverses boîtes de New York, sans léguer le moindre enregistrement.

Phideaux Xavier

Lorsque cette expérience s’achève, Phideaux commence à travailler sur un premier projet d’enregistrement solitaire, tout en poursuivant à l’université de New-York des études couronnées de succès dans le domaine de la production audio-visuelle. Au terme de ce cursus, notre «song-writer» obsessionnel reviens vite à sa passion, et monte une formation acoustique, The SunMachine, en compagnie notamment d’une autre amie d’enfance, la violoniste/chanteuse Ariel Farber, qui collaborera également à certains de ses projets récents. Grâce au renfort de nombreux instrumentistes, The SunMachine œuvre dans un style presque radical pour l’époque, essentiellement acoustique, en incorporant flûtes, violon, guitare 12 cordes, percussions, mettant en lumière une grande ouverture d’esprit et des racines «folk», perceptibles sur l’ensemble des albums ultérieurs de Phideaux.

C’est de cette époque que date le premier CD de Phideaux, intitulé Friction (1992), et qualifié pudiquement par son auteur d’«ambitieuse démo». On n’en saura d’ailleurs guère plus sur cet album produit au compte-goutte, puisque celui-ci est désormais introuvable, et que Phideaux lui-même ne semble guère désireux d’en diffuser aujourd’hui le contenu, sans doute moins abouti que ses productions actuelles. Toujours-est-il que celui-ci s’entoure déjà de multiples collaborateurs, car si certaines pistes sont bel et bien solitaires, la plupart font appel aux services des membres de The SunMachine, et l’on y retrouve en outre ses ex-compagnes de Sally Dick & Jane. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette démarche reflète une personnalité fidèle, certes relativement individualiste, mais qui ne trouve son plein épanouissement qu’à travers la richesse et l’intimité d’une communauté d’amis soudés.

L’épisode The SunMachine durera jusqu’en 1994, date à laquelle Phideaux fait la connaissance du batteur Rich Hutchins, ex-membre du groupe noisy-core gothique New-Yorkais Live Skull, et qui demeurera le seul participant inamovible à ses futurs projets. Les deux compères s’associent alors au sein d’un groupe nommé Satyricon (aucun rapport avec son homonyme black-métal norvégien), et élaborent une série de titres qui serviront plus tard d’ossature à au moins un album de Phideaux (patience, nous y venons…). Car cette collaboration pourtant fructueuse se trouve momentanément interrompue à la fin des années 90, alors que Phideaux, pour des raisons professionnelles (outre ses activités musicales, notre ami doit en effet concilier un travail de réalisateur pour la télévision américaine), quitte la région de New York pour s’installer à Los Angeles, signant du même coup l’arrêt de mort de l’éphémère Satyricon.

Fiendish pochette

Il faut attendre 2002 pour que Phideaux Xavier, avec le concours du guitariste Gabriel Moffat (par ailleurs mari de la chanteuse Molly Ruttan – presque une histoire de famille, décidément !), commence sérieusement à élaborer de nouvelles maquettes. Ce travail se concrétisera définitivement avec le retour providentiel de Rich Hutchins, et aboutira à la sortie d’un premier album, Fiendish, fin 2003 (et non courant 2004, comme inscrit à tort sur le copyright de la pochette), sous le patronyme de Phideaux.

On ne peut manquer d’être frappé, à l’écoute de cette première réalisation professionnelle, par la qualité très organique du son, dominé par des instruments essentiellement analogiques ou acoustiques, allant de l’orgue, du Mellotron, au Theremin, en passant par la guitare sèche ou le piano, voire même le violoncelle, le hautbois et le cor, présents à quelques reprises, notamment sur le coda instrumental atmosphérique très envoûtant de «100 mg». Tranchant sur cet arrière-plan capiteux, la guitare électrique semble sourdre comme une crue lourde et limoneuse, se répandant en plaintes mordantes, tandis que le chant détaché de Phideaux Xavier, secondé par Valerie Gracious le temps de chœurs du plus bel effet, confère aux compositions une tonalité trouble et désabusée.

Musicalement, pourtant, cet album ne se distingue guère par une sophistication très poussée. Au contraire, les titres proposés honorent un format «pop-song» sans grande surprise, dans un registre certes souvent assez raffiné (sur l’habilement construit «Little Monster», ou encore sur «100 mg» et son final très climatique), mais frôlant l’inconséquence à quelques reprises («Hellphone», ou l’éthéré «Space Brother» placé en conclusion du disque). On ne relèvera pas non plus de haut fait d’arme sur le plan instrumental (pas plus que sur les autres albums de Phideaux, soit dit en passant), aucun solo vraiment digne d’être noté en dehors de quelques chorus étroitement ajustés, d’une qualité cependant tout à fait honorable. Tout au plus peut-on souligner la finesse du jeu de batterie de Rich Hutchins, dont l’agilité syncopée se double d’une légèreté particulièrement bienvenue.

C’est en effet à un autre niveau que se situe la réussite de Fiendish, œuvre à double-fond qui, au-delà de sa mise en forme un peu brute, dégage une poésie obscure et lancinante, porteuse d’une inquiétude pénétrante. Baignées de ténèbres accueillantes, dans lesquelles on se laisse engloutir avec une funeste volupté, les compositions tissent des climats extrêmement prenant, évoquant un psychédélisme en demi-teinte que n’aurait pas renié Syd Barrett ou le Jefferson Airplane de «Today» ou «Comin’ Back To Me». Le premier morceau, «Fragment», est à ce titre une véritable pièce d’orfèvrerie, dotée d’une ligne mélodique envoûtante et chaloupée, émaillée d’entêtantes ponctuations électriques. Lyrique sans être pompeux, prodigue avec circonspection (malgré une baisse de régime assez sensible dans sa deuxième partie), Fiendish jette les bases d’un style très personnel, et s’avère être, à bien des égards, une introduction idéale à l’univers de Phideaux

Ghost Story pochette

Satisfait de cette première mise en jambes discographique, Phideaux s’estime alors suffisamment expérimenté, et bien entouré, pour mener à terme un projet d’album avorté quelques années auparavant. Produit et mixé par Gabriel Moffat, Ghost Story est en effet constitué de chansons composées à l’époque du groupe Satyricon, en collaboration avec Rich Hutchins, et voit la participation d’un nouvel arrivant, le claviériste/guitariste Mark Sherkus, ainsi que du bassiste Sam Fenster, déjà membre de The SunMachine. Le line-up s’arrêtant là, ce nouvel album est donc caractérisé par un effectif plus réduit, et sonne de fait comme le produit d’un véritable groupe, plus brut et effilé que son prédécesseur, mais aussi nettement plus «rentre-dedans».

A vrai dire, si l’évolution de Phideaux s’était prolongée dans ce sens, celui-ci n’aurait aujourd’hui guère sa place dans nos colonnes. Marqué par une mise en forme plus sommaire et une interprétation s’embarrassant peu de subtilité, avec un feeling occasionnellement très années 80 (surtout sur le titre d’ouverture, sorte de new-wave/punk saturée d’électricité, sur lequel il serait toutefois trompeur de s’arrêter), il est même assez frappant de voir ce disque fréquemment déprécié par les chroniqueurs progressifs. Pourtant, celui-ci est peut-être aussi le plus cohérent, le plus constant en terme d’inspiration que Phideaux ait jamais produit, proposant quelques-unes de ses chansons les plus fines et les plus émouvantes, même s’il faut un peu gratter la surface pour le percevoir.

De la ballade rock «A Curse Of Miracles» au nostalgique «Kiteman», en passant par l’onirisme pénétrant de «Universally», les titres qui nous sont offerts s’avèrent être dans leur ensemble de formidables petits bijoux d’écriture, à la fois concis et hautement mélodiques, révélant une sensibilité d’écorché vif (un peu à l’image de la pochette…). On mettra particulièrement en exergue l’excellent «Beyond The Shadow Of Doubt» et sa lente montée en puissance, nerveuse et tendue, authentiquement «progressive» malgré une construction relativement simple. S’il est effectivement difficile de conseiller cet album en priorité au public progressif, il ne me paraît tout de même pas complètement aberrant de le considérer comme le sommet créatif de la discographie de Phideaux, sans doute le plus équilibré et intéressant de bout en bout. Pour peu que l’on tolère, bien sûr, quelques incartades en dehors de notre genre de prédilection…


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