BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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PAIN OF SALVATION (4/4)

ENTRETIEN AVEC DANIEL GILDENLÖW

Daniel Gildenlöw

Pourrais-tu nous décrire la genèse de Be ? Comment ce projet initialement conçu pour la scène s'est-il transformé en un album studio ?

En fait, il a toujours été prévu que Be serait enregistré en studio, mais nous avons eu l'opportunité de le jouer d'abord en public, et on a pensé que ce serait une bonne idée de faire l'inverse de ce qu'on fait d'habitude, c'est-à-dire studio puis concert. Et cela s'est révélé très utile, surtout pour les autres membres du groupe, car pour une fois, ils ont pu se familiariser avec la musique dans son ensemble avant d'entrer en studio, alors que d'ordinaire, ce n'est pas le cas. La musique n'existe que dans ma tête, et lorsque l'on enregistre, ils n'ont qu'une vision partielle des choses puisqu'ils les découvrent au fur et à mesure. Cette fois, ils ont pu entendre toute la musique avant, et se l'approprier.

Le livret est particulièrement copieux, mais il n'est pas toujours très simple de comprendre les tenants et les aboutissants du message de Be. Pourriez-vous nous en faire un résumé ?

C'est un concept très vaste. Respirez un bon coup, et on y va ! (rires). Comme vous l'avez dit, c'est assez complexe. Tout a plus ou moins commencé en 1996, quand je me suis penché sur tous les mythes de la Création que l'on trouve dans les diverses civilisations. Je me suis aperçu que, malgré les apparentes différences, il y avait beaucoup de similarités entre eux si l'on faisait abstraction des mots. On ne peut pas tout exprimer avec les mots. Quand, par exemple, on essaie de raconter un rêve bizarre que l'on vient de faire, on s'entend le raconter mais en même temps, on a cette impression que les mots ne transmettent pas vraiment ce qu'on a ressenti pendant le rêve. Les mots que l'on utilise tous faussent partiellement le message que l'on veut faire passer. Ce que j'ai essayé de faire, c'est de passer outre les mots qui exprimaient ces mythes pour atteindre les schémas qui les sous-tendent, un peu comme ce que l'on nomme fractales en mathématiques et qui désigne des schémas se répétant à différents niveaux. Si on pense à un arbre, par exemple, on a la forme de l'arbre, puis si l'on considère une branche, on y retrouve de nouveau la forme de l'arbre, et plus loin encore, les nervures des feuilles rappellent encore la forme de l'arbre. La nature a répété le même modèle. On retrouve ça dans toutes les parties de l'univers, jusque dans les structures des sociétés. Si on regarde les albums de POS, c'est un peu la même chose : ils sont comme les fractales de la même histoire, ils traitent des mêmes thèmes, mais chacun à son niveau et chacun à sa façon. L'album Be est celui qui explore le plus large éventail. En réfléchissant à tout ça, je me suis rendu compte qu'il y avait un dessein plus profond dans l'univers, dont on fait tous partie sans forcément s'en rendre compte. Je me suis donc penché sur différents domaines, comme la religion, la science et la philosophie. Au départ, on a l'impression que ces trois modes de pensée se contredisent, comme par exemple la religion et la science qui sont souvent contradictoires. Mais en réalité, quand on les débarrasse de tous les mots qui les entourent, on arrive à quelque chose qui est au-delà du langage, et subitement, tout prend un sens et on se rend compte que ces trois modes de pensée parlent de la même chose. Dans une théorie, on va avoir l'explication du Big Bang, dans une autre le jardin d'Eden, mais au-delà des mots, c'est l'expression d'une force créatrice qui est en jeu. Ce qui était frustrant pour moi, c'est qu'au fur et à mesure que je développais le concept, je me rendais compte qu'il faudrait bien que je mette des mots pour le transmettre, et du coup, tout le concept s'écroulait et je me retrouvais à nouveau limité par le langage. Par exemple, un des aspects importants du concept, c'est cet esprit qui s'éveille au début de l'album [«Animae Partus»], c'est comme une naissance et c'est ce qui a donné dans la religion l'idée de Dieu. Pour la science, ce serait la force créatrice qui est à l'origine de l'univers. Ce que j'ai essayé de montrer, c'est que c'est au-delà des valeurs humaines et des mots.

Vous explorez à travers les morceaux une variété de styles plus étendue que par le passé, musique celtique, classique, blues, etc. Qu'est-ce qui vous a incité à faire ce choix d'une telle diversité musicale ?

Cette diversité s'est imposée naturellement. Pour les précédents albums, on peut considérer qu'on regarde une histoire à partir d'un point de vue donné. Par exemple, dans l'album The Perfect Element, le présent de l'histoire se situe dans la chanson-titre. On considère donc les choses en regardant en arrière. C'est la même chose dans Remedy Lane. C'est comme quand dans la vie, on regarde son passé et que les choses sont modifiées et influencées par l'endroit d'où on les regarde. Il semble naturel que les souvenirs se ressemblent car ils sont vus à travers le même filtre. Alors que dans le concept de Be, le point de vue est changeant, et on n'a pas de présent de référence. Je pense qu'inconsciemment, c'est pour cela qu'il y a une plus grande variété dans les morceaux car les points de vue de départ sont différents.

Comment se fait-il que tous  les titres soient écrits en latin ?

C'est en rapport avec ma volonté de libérer les différentes théories de leurs mots. En fait, il y a plusieurs raisons : d'abord, j'aime les sonorités du latin, et ensuite, cela donne plus de licence poétique. Utiliser une langue morte m'a donné plus de liberté, comme par exemple de faire des fautes de grammaire sans que cela ne choque les gens, alors que si j'avais fait ça en anglais, les gens auraient été gênés ou perturbés. Une autre raison est que c'est une langue qui est plus riche d'interprétations. Par exemple, dans l'expression «Animae Partus» (qui correspond à l'éveil de l'esprit), le titre du prologue, le mot anima peut signifier un dieu, mais aussi le souffle, le vent ou l'esprit, ce qui donne une plus grande marge d'interprétation. Ce n'est pas encore aussi large que le concept que j'avais en tête, mais c'est déjà beaucoup mieux que si j'avais utilisé l'anglais qui est une langue qui nous est plus familière, et dont on a plus l'habitude de traduire les mots. Si on prend un autre exemple, qui est la chanson «Nihil Morari», on a encore une grande variété d'interprétations. Le mot nihil se traduit par rien, mais aussi par ce qui reste quand on a tout enlevé, c'est-à-dire le vide. Quand à morari, il signifie les restes, comme par exemple ceux d'un cadavre. Quant on traduit l'ensemble en anglais, cela peut donner «il ne reste rien», ce qui donne encore une autre utilisation du terme reste, et on a donc la possibilité d'avoir trois interprétations différentes du même titre.

A l'heure où sort le cinquième opus studio de votre groupe, quelle vision portez-vous sur vos œuvres antérieures ? Remedy Lane est-il toujours votre préféré, comme c'était le cas la première fois que nous vous avons interviewé ?

Evidemment, maintenant, mon album préféré c'est Be. Ça peut paraître bizarre, ou même prétentieux parce que j'ai toujours pensé que le dernier album que l'on faisait était le meilleur et ce pour une raison très simple : j'écris toujours la musique que j'ai envie d'entendre, et cet album est exactement la musique que j'ai envie d'entendre en ce moment, alors qu'elle n'existait pas jusqu'ici. Ce serait quand même bizarre de faire un album et de dire qu'il est moins bien que celui d'avant, parce qu'alors, pourquoi le sortir ? (rires). Ce qui motive, c'est de faire quelque chose d'encore mieux que la fois d'avant. Mais c'est aux gens de décider quel album ils préfèrent. Pour être honnête, je pense que je dirai toujours que le dernier album est le meilleur.

Vous vous êtes ces derniers temps personnellement engagé de manière croissante au sein des Flower Kings.

Oui, c'est agréable d'être seulement un rouage dans la machine, et pas l'élément moteur comme je le suis dans POS. C'est très enrichissant par bien des aspects.

Vous avez plusieurs casquettes : compositeur, guitariste, batteur, chanteur... Que vous apportent chacune d'entre-elles, et avez-vous des préférences pour certaines ?

J'aime beaucoup la batterie parce que c'est ce qui m'amuse le plus, mais je pense que je ne pourrais pas vivre sans chanter. Après l'album One Hour By The Concrete Lake, j'ai eu de sérieux problèmes de cordes vocales, et je n'ai pas pu chanter pendant un an. Avant cela, je ne savais pas trop si j'étais plutôt guitariste ou chanteur. Après cet incident, je me suis dit, c'est sûr, je suis chanteur. Je pourrais vivre sans jouer de la guitare, mais pas sans chanter. Un peu plus tard, sur la tournée de The Perfect Element, je me suis cassé des doigts, et je n'ai pas pu assurer la guitare pendant la tournée. Je ne savais même pas si je pourrais rejouer un jour de la guitare. A ce moment là, je me suis dit que j'étais aussi guitariste et que je ne pourrais jamais m'en passer ! (rires).

Vous ne vous êtes épanouis jusqu'à présent que dans le cadre collectif de groupe. Ressentez-vous le besoin de réaliser un album solo, et à quoi pourrait-il ressembler ?

Je ferai probablement un album solo, et j'ai différentes idées. L'une d'entre-elles serait de jouer de tous les instruments. Ce qui serait différent, c'est que quand on joue dans un groupe, même si les autres musiciens ne sont pas là et ne participent pas à l'écriture des morceaux, ils sont présents à notre esprit quand on compose, et ils influencent donc indirectement l'écriture des chansons. Je ne sais donc pas à quoi ressemblerait une musique que j'écrirais juste pour moi. J'avais aussi l'idée de faire un album qui serait uniquement vocal. Ce serait quand même un album de chansons, mais qui montrerait que l'on peut utiliser la voix comme un instrument à part entière tout en continuant à faire de la musique.

Vous avez tourné avec feu TransAtlantic, et vous aviez failli participer au projet OSI. Aimeriez-vous actuellement prendre part à un projet de super-groupe ? Si oui, avec quels musiciens en particulier souhaiteriez-vous travailler ?

La semaine dernière, dans une interview, on m'a posé la question, et j'ai répondu Lisa Dalbello, ce qui me semble être un très bon choix car c'est d'abord une excellente interprète, mais elle écrit et produit également très bien. Elle fait partie des artistes actuels que j'apprécie le plus.

Quels sont justement les artistes actuels que vous admirez le plus, et les disques récents que vous écoutez (pas nécessairement dans le progressif) ?

J'écoute très peu de musique progressive, et encore moins de metal progressif. Ce n'est vraiment pas mon truc ! En ce moment, j'écoute beaucoup le groupe suédois Paatos, ainsi qu'un autre groupe suédois, Ritual. C'est vrai qu'ils sont tous les deux suédois, mais c'est un hasard, car au début, je ne savais même pas qu'ils l'étaient ! J'ai aussi acheté la b.o. du premier «Kill Bill», parce qu'elle regorge de très bonnes chansons.

Vous avez récemment sorti un disque live, l'acoustique 12:5. En plus de nous éclairer sur le mystérieux sens de son titre, pouvez-vous nous dire si un DVD de ce concert est à l'étude ?

Si on a gardé le titre de l'album secret, c'est parce qu'on voulait voir combien de solutions les gens allaient trouver. C'était très drôle et très intéressant de voir un peu les différentes suggestions émises. En fait, le titre vient du fait que l'album a été enregistré un 12 mai. C'est aussi simple que cela ! (rires). Je voulais un titre très simple et très dépouillé, à l'image de la musique de l'album. Il n'y aura pas de DVD du 12:5, mais un DVD de Be devrait sortir d'ici la fin de l'année, qui est un enregistrement intégral du concert donné il y a un an. Ça va être plutôt cool !

Quels sont les projets de Pain of Salvation ? Une tournée est-elle prévue ?

La semaine prochaine, je pars en tournée avec les Flower Kings, ce qui peut paraître curieux, mais on ne savait pas trop quand l'album serait fini, et la tournée avec les Flower Kings a été repoussée, parce que la semaine dernière, avec POS, nous étions au festival Prog Power. De toute façon, dans la vie, ce n'est jamais le bon moment ! Ces deux dernières années, par exemple, j'ai été occupé en permanence par diverses choses. Il faut essayer de faire pour le mieux quand les choses se présentent. L'album Be va sortir, normalement le DVD devrait sortir en décembre, et ensuite on s'occupera d'un prochain départ en tournée.

Le prochain enregistrement du groupe sera-t-il le très attendu «The Perfect Element part II» ?

On me pose constamment cette question ! Si ça continue, il ne verra jamais le jour ! (rires). Ça ne serait pas une bonne idée de le sortir après Be parce que c'est aussi un album très orchestral, donc ce ne serait pas très logique. Certains pourraient alors en conclure que c'est le nouveau style de POS... On fera donc au moins un album avant le fameux "The Perfect Element part II", mais c'est bien, parfois, d'attendre, non ?! (rires). De toute façon, comme on l'a dit tout à l'heure, chaque album de POS est meilleur que le précédent, donc...

(entretien élaboré par Jean-Guillaume LANUQUE, réalisé et traduit par Christine FORTIN - publié dans Big Bang n°55 - Octobre 2004)

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