BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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PAIN OF SALVATION

Pain Of Salvation

"Etre ou ne pas être humain ?"
Le monde selon Pain Of Salvation

Introduction : Shore Serenity

Parmi les groupes classés dans ce que l'on appelle par facilité le hard-prog, il en est un dont l'originalité n'est plus à prouver. Avec désormais cinq albums studio et un live à son actif, la formation Suédoise menée par Daniel Gildenlöw a acquis une indéniable reconnaissance dans le mileu, ce dont témoigne la participation de son leader à l'ultime tournée de TransAtlantic ou aux dernières réalisations des Flower Kings (sans parler de l'hommage à Led Zeppelin avec Mike Portnoy, de son rôle dans l'opéra-rock de Daniele Liverani Genius ou de sa participation finalement avortée au projet OSI).

Il faut dire qu'aussi bien sur le plan strictement musical qu'en ce qui concerne le fond de ses textes, Pain Of Salvation (que l'on peut traduire par "la douleur du salut") témoigne d'une grande richesse qui rend d'autant plus révoltant le silence de la grande presse à son égard. A notre échelle, nous n'avons d'ailleurs fait qu'effleurer en partie le phénomène, par des critiques de disques et une interview de Daniel Gildenlöw dans notre numéro 43. A l'occasion de la sortie du nouvel album du groupe, Be, annoncé comme un magnum opus, il est donc temps de creuser davantage le sujet, en retraçant la carrière de Pain Of Salvation et en renouvelant l'exercice de l'entretien téléphonique avec son sympathique, affable et passionné leader !

Plains Of Dawn : des débuts à 1998

Daniel Gildenlöw, l'homme par qui tout est arrivé, est né le 5 juin 1973 à Eskilstuna, près de Stockholm, en Suède. Il s'intéresse très tôt à la musique, devenant au début des années 80 un fan du hard théâtral de Kiss. Mais sa passion s'exerce également peu à peu sur Led Zeppelin, les Beatles, Faith No More, Pink Floyd, Queensrÿche ou des comédies musicales comme Jesus Christ Superstar. En 1984, il crée son premier groupe, Reality, qui joue des reprises et quelques compositions personnelles, signées uniquement de Daniel. Remarqué grâce à quelques concours locaux, il remporte le concours national Rock-SM en 1987, faisant ainsi suite aux permanentés d'Europe... Après plusieurs changements de noms guère convaincants, Reality devient finalement en 1991 Pain of Salvation (POS), une expression née de l'esprit de son leader et qui reflète à merveille sa vision du monde, dialectique et non manichéenne. Le batteur en est déjà Johan Langell (né le 16 mai 1975). Peu de temps après, la sortie de Images and Words de Dream Theater marque Daniel Gildenlöw, déjà nourri de multiples influences, et qui continue de composer. En 1994, le bassiste originel, Gustaf Hielm, quitte POS pour le groupe Meshuggah - dont le trash technique et complexe mâtiné de death n'est pas si éloigné que ça du prog ! - et son remplaçant n'est autre que le frère cadet de Daniel, Kristoffer (né le 27 juillet 1978). Autre nouvelle recrue, deux ans plus tard, et de taille : le claviériste Fredrik Hermansson (né le 18 juillet 1976), qui mêle avec bonheur cultures classique et metal. C'est dans cette nouvelle configuration que POS enregistre une démo, «Hereafter», avec laquelle il tente de trouver un contrat. Le problème est que le groupe ne trouve pas de label en Europe, et se trouve finalement signé par une maison japonaise, Avalon Records, ce qui lui permet néanmoins de se lancer dans la réalisation d'un premier disque.

Entropia pochette

Entropia, produit par Anders Theander, est enregistré en cinq semaines seulement au printemps 1997, Daniel Gildenlöw ne pouvant être présent lors de sa finalisation du fait de ses études en faculté. Il est le seul auteur des textes, tandis que pour la musique, il a été aidé pour cinq des treize titres par le guitariste Daniel Magdic. Ceux-ci sont classés en trois chapitres de quatre morceaux, avec une introduction constituée par «! (Foreword)». Le titre de l'album est un mixte entre l'entropie (entropy) et l'utopie (utopia). Il raconte l'histoire, dans un monde alternatif en guerre, proche du nôtre, d'une famille désunie, avec un père soldat qui ne parvient pas à la protéger et un fils en manque d'amour paternel. Quatre compositions sont relativement brèves, oscillant entre moins d'une minute et un peu plus de deux : «Welcome To Entropia» est une transition nue uniquement constituée de sonorités de percussions synthétiques; «Void Of Her» un solo de guitare électrique particulièrement lyrique qui se transforme en un thème lancinant; «Circles» un interlude acoustique apaisant; et «Leaving Entropia (Epilogue)», un moment intense habité par le chant de Gildenlöw.

Plus consistants sont les autres titres. La dominante d'ensemble est clairement metal, avec un son brut, chargé et spontané, proche de la colère d'un Rage Against The Machine sur certains passages («To The End»). Mais ce qui fait la particularité de POS, c'est le contraste très marqué entre ces moments musclés et des mélodies souvent beaucoup plus raffinées et acoustiques, voire symphoniques, servies par le piano délicat de Fredrik Hermansson. Les soli de Daniel Magdic renforcent cet aspect, dans la mesure où il ne privilégie jamais la démonstration stérile, tout en variant ses sonorités. Autre point caractéristique de POS, la voix de Daniel Gildenlöw, puissante, attachante, et surtout extrêmement mouvante et polyvalente, renforcée qui plus est par des chœurs multiples. «! (Foreword)» ou «Revival» en sont des bons exemples. «Winning A War» également, avec une splendide mélodie vocale centrale, bien qu'on le sente pour sa part plus influencé par le style d'un Queensrÿche, tandis que le très débridé «Stress» bénéficie d'arrangements quasiment zappaiens. De même, «People Passing By», avec sa basse très funky sur plusieurs séquences, se rapproche davantage des Red Hot Chili Peppers, tout comme «Nightmist», tandis que les changements de tempo et d'atmosphères sont là pour insuffler un solide bagage mélodique. En fait, à la différence d'un Dream Theater, la technique de POS est bien réelle, mais au lieu de décliner des soli impressionnants, les musiciens préfèrent brosser des tableaux variés et colorés, avec des structures travaillées et un effort mélodique permanent (le court final du violent «To The End»). En témoignent également la très belle ballade acoustique «Oblivion Ocean», ou le fragile «Plains Of Dawn» (qui explose seulement sur la fin) et sa magnifique introduction de piano. Ce premier album, brut de décoffrage, spontané et dont toutes les influences ne sont pas encore complètement digérées, n'en est pas moins une incontestable réussite, avec déjà cette originalité et cette force émotionnelle caractéristiques du groupe.

One Hour By The Concrete Lake pochette

Entropia sort en août 1997 sur le marché Japonais, et rencontre un indéniable succès d'estime. Lors de la signature avec InsideOut, le label allemand sortira l'album en Europe en décembre 1999. Dès la fin de l'année, POS se remet au travail pour accoucher d'un successeur à Entropia. Ce sera One Hour By The Concrete Lake. Pour son enregistrement à l'été 1998, le guitariste Daniel Magdic, présent depuis les tous débuts de Reality, est remplacé par Johan Halgren (né le 5 juin 1973), ancien du groupe Crypt of Kerberous, en raison de la trop grande difficulté technique des nouveaux morceaux. One Hour By The Concrete Lake est un album concept qui critique certains aspects de notre société, l'industrialisation à outrance, ses ravages sur l'environnement et sur certains peuples premiers comme les Indiens du Canada, le commerce de la mort à travers la fabrication des armes, etc... Cette fois, les compositions, dont plusieurs sont enchaînées, sont fruit du travail de la plupart des musiciens, à l'exception de six morceaux sur onze signés du seul Gildenlöw, qui garde la main mise sur les textes (il cite même ses sources en fin de livret). Comme pour Entropia, trois chapitres sont organisés après l'introduction : «Part Of The Machine» (les titres 2 à 4), «Spirit Of Man» (5 à 7) et «Karachay» (les quatre derniers morceaux). La production est partagée entre Anders Theander, toujours comme sur Entropia, et le groupe lui-même. On remarque en outre la présence d'un certain Jonas Reingold à l'enregistrement !

Si l'on met de côté le bref titre introductif et atmosphérique joué au clavier, «Spirit Of The Land», les pièces tournent pour la plupart autour d'une durée moyenne comprise entre trois et six minutes. Le son est incontestablement plus léché et policé, moins brut que sur le précédent disque, avec la composante mélodique qui se détache plus que jamais. Moins marqué metal, One Hour By The Concrete Lake laisse une plus grande place aux claviers pour s'exprimer. «Inside» et son piano le montrent fort bien, de même que son pendant final «Inside Out» (sic). Le chant toujours habité de Daniel Gildenlöw est encore plus patent que sur Entropia, capable d'exprimer moult émotions à travers sa voix si expressive en passant d'un ton délicat à une dominante plus rageuse, le tout de manière parfois parallèle («The Big Machine», «Shore Serenity»). La guitare du nouveau venu se permet pour sa part quelques soli de toute beauté, aussi efficaces qu'ils sont courts, et sur lesquels plane l'ombre de John Petrucci («Home», «Inside Out»). Les thèmes musicaux et les refrains (l'élément qui rachète un morceau un peu plus faible comme «New Year's Eve») sont toujours d'une grande sensibilité, véhiculant à la fois nostalgie et colère... On trouve même une ballade, «Pilgrim» (dont un extrait est également niché en fin d'album), avec d'appréciables arrangements de violoncelles, un premier pas vers une dimension orchestrale encore en devenir. Et ce sens des contrastes ! «Handful Of Nothing», sa rythmique typiquement hard-prog, très proche de Dream Theater, et son chant doux décalé, ou le début violent et oppressant puis le passage acoustique et complexe de «Black Hills», en sont d'excellentes illustrations. Ce second disque est donc une nouvelle réussite, même s'il ne possède ni le côté nouveau et surprenant d'Entropia, ni la cohérence éclatante d'un The Perfect Element, et si quelques petits creux dans l'inspiration peuvent être notés («Water»). Ces derniers sont toutefois corrigés par la richesse et la variété interne de chaque composition, qui font que l'on ne s'ennuie jamais à l'écoute de POS. Achevé en 1998, l'album intéresse InsideOut, qui signe le groupe dans la foulée et sort le disque début 1999 (fin 1998 en Asie, et fin 1999 pour les États-Unis). Le succès rencontré est fort logiquement bien supérieur à celui d'Entropia. Auparavant, POS a fait la première partie de Threshold afin de se faire davantage connaître.

 
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