BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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NATIONAL HEALTH

"Une musique d'utilité publique"

"It's Free With National Health" : telle est la phrase prononcée par feu Alan Gowen à la fin de Missing Pieces, CD paru début 1996 chez East Side Digital (Etats-Unis) et Voiceprint (Royaume-Uni), et réunissant des enregistrements inédits datant d'avant le premier album officiel de ce groupe essentiel de la scène progressive anglaise des années 70 en général, et de l'École de Canterbury en particulier. Évidemment, ce n'est pas vrai : écouter la musique de National Health n'est pas remboursé par la sécurité sociale ('national health', en anglais...), mais il n'en demeure pas moins qu'on se sent beaucoup mieux après y avoir Jeté une oreille. Alors, embarquement immédiat pour l'Angleterre à la découverte, détaillée comme il se doit, d'un jalon majeur de l'histoire du rock progressif...

Racines

Dans l'école musicale passionnante que constitua, dans les années 70, la scène dite de Canterbury, National Health, et avant lui Hatfield And The North qui gravitait autour du même noyau de musiciens, représenta l'aboutissement ultime d'une démarche initiée à la fin des années 60 par les pionniers que furent Caravan et Soft Machine.

L'esprit Canterbury, en quoi consiste-t-il exactement ? Pour l'amateur de rock progressif 'classique', la principale différence est l'utilisation d'éléments issus du jazz, et d'autres musiques à vocation expérimentale... Sans oublier, et l'apparent paradoxe donnant sa saveur si particulière à l'ensemble, une bonne dose d'humour 'british', équivalent musical du 'nonsense' cher, par exemple, aux fameux Monty Python...

Revenons l'instant d'un petit rappel sur les pionniers du mouvement, Caravan et Soft Machine. A leurs tout débuts (elles publièrent leurs premières œuvres à quelques mois d'intervalle, en 1968-69), ces deux formations jouaient une musique assez similaire, faisant se côtoyer - dans un joyeux bain de folie psychédélique - vocaux 'pop', harmonies sophistiquées, et digressions jazzy encore empreintes de légèreté, voire de naïveté. Au fil des années, les 'Softs' choisiront la voie du jazz, puis de la fusion; Pye Hastings et sa bande, moins 'sérieux', tenteront leur chance avec une musique glissant progressivement vers la variété. Deux évolutions antagonistes qui laisseront, dans un cas comme dans l'autre, de nombreux déçus. Déçus qui, heureusement, auront entre-temps trouvé leur compte auprès d'une seconde génération de groupes : Hatfield And The North (1973-75), puis National Health (1975-80).

Nous aurons sans doute l'occasion de revenir sur Hatfield And The North dans un numéro futur. Pour résumer, disons que sa musique était une synthèse quasi-parfaite, a priori impossible sur le papier, mais fort probante sur disque, des voies respectives explorées - lorsque leur créativité était à leur apogée, c'est-à-dire vers 1970-71 - par Caravan et Soft Machine.

Le guitariste Phil Miller avait d'ailleurs fait partie de Matching Mole, groupe formé par Robert Wyatt à son départ/éviction de Soft Machine; le bassiste-chanteur Richard Sinclair avait imprimé de sa marque les plus grands albums de Caravan; le claviériste Dave Stewart était issu de Egg, trio classico-rock décalé et faussement sérieux, et Khan, fantastique formation progressive menée par son vieil ami Steve Hillage; quand au batteur Pip Pyle, cet ami d'enfance de Phil Miller avait participé à la première formule de Gong.

Le quatuor devait enregistrer deux fabuleux albums - Hatfield And The North (1974) et The Rotters' Club (1975) - où se combinent comme rarement créativité débridée, sophistication musicale extrême et excellence technique. Hatfield devait hélas finir miné par des difficultés financières qui auraient raison de la détermination de Richard Sinclair et contraindraient ses collègues à dissoudre le groupe.

Dans ce préambule, il faut également évoquer le parcours du claviériste Alan Gowen. Celui-ci, après avoir un temps été envisagé pour succéder à David Sinclair comme claviériste d'Hatfield, avait fondé en 1972 le groupe Gilgamesh, en compagnie de Phil Lee (guitare), Neil Murray (basse) et Mike Travis (batterie). Les musiciens de Gilgamesh et Hatfield And The North se lieront rapidement d'amitié : les deux groupes donneront plusieurs concerts commun (en octette !), puis Dave Stewart co-produira le premier album de Gilgamesh, en 1975. Celui-ci présente certaines similitudes avec l'École de Canterbury, tout en s'en démarquant, notamment par ses racines jazz, bien assimilées au niveau du style et des arrangements, mais qui génèrent une certaine froideur. On est forcément séduit par l'originalité et la variété de la musique proposée, mais celle-ci reste un peu trop introvertie et "intellectuelle" pour toucher profondément.

Profession de foi

L'idée de départ de National Health, née suite aux concerts communs d'Hatfield And The North et Gilgamesh en 1973-74, était la création d'un 'big band' offrant des possibilités optimales en termes d'arrangements. Imaginé par Dave Stewart et Alan Gowen alors que tous deux étaient encore impliqués dans leurs propres groupes, il devint réalité à la dissolution de ceux-ci, au printemps 1975.

Dans le courant de l'été, la formation est constituée, ou presque : il s'agit d'un septette comprenant deux claviéristes (Stewart et Gowen donc), deux guitaristes (Phil Miller et Phil Lee, leurs ex-acolytes respectifs), un bassiste (Mont Campbell, ancien membre et principal compositeur d'Egg), une chanteuse (Amanda Parsons, l'une des trois Northettes) et... pas de batteur ! Le choix de Pip Pyle, allant a priori de soi, est rejeté : il aurait risqué de donner au nouveau groupe l'allure d'un simple Hatfield amélioré... Bonne poire, il prêtera néanmoins son concours en attendant le recrutement d'un titulaire définitif, puis passera le plus clair de 1975-76 à jouer du jazz en semi-pro.

Finalement, grâce à l'entremise de Virgin, c'est rien moins que Bill Bruford qui tiendra les baguettes (lorsque son emploi du temps chargé, notamment avec Genesis, lui en laisse le loisir) pendant cette première période, qui fait l'objet du CD Missing Pieces, regroupant diverses démos et autres sessions pour la BBC, enregistrées entre septembre 1975 et septembre 1976.

Campbell : pas de la soupe !

Utilisées à l'époque pour démarcher auprès des maisons de disques, ces bandes étaient donc restées inédites, et les compositions qu'elles contenaient jamais utilisées. Il y a, pour certaines, une raison très simple : elles étaient l'œuvre de Mont Campbell. Et comme ce dernier quitte le groupe dès juin 1976, ses œuvres sont alors, comme il est de rigueur, exclues du répertoire, jamais rejouées par la suite et encore moins reprises sur un album ultérieur.

Les réécouter aujourd'hui montre à quel point les penchants classisants et l'obsession rythmique du bassiste influençaient en profondeur la personnalité musicale de National Health. Elles en exploitent en effet pleinement la dimension orchestrale, avec des parties de guitares et claviers très écrites (les musiciens semblent lire des partitions). Un effectif aussi lourd ne pouvait certes se dispenser d'un minimum de rigueur. Il n'en découle pas moins une certaine rigidité, une froideur qui, bien que tempérées par un humour présent en filigrane, peuvent rebuter les moins téméraires.

Ces trois compositions - "Paracelsus" (5:36), "Agrippa" (8:23) et "Zabaglione" (7:48) - constituent peut-être la facette la plus ambitieuse, mais aussi la plus académique, de l'École de Canterbury. Pour autant, il serait injuste de ne voir en Campbell qu'un intello cultivant la complexité pour elle-même : l'une de ses compositions, "Starlight On Seaweed", non enregistrée à l'époque mais recréée aujourd'hui par Dave Stewart et Barbara Gaskin, est une chanson magnifique, sans pour autant renier la sophistication caractéristique de son auteur.

Puis il n'en resta plus que six...

National Health devra rapidement renoncer à certaines de ses ambitions. En effet, dès la fin 1975, Phil Lee déclare forfait, peu avant la première tournée du groupe. Le temps de celle-ci, il sera remplacé par Steve Hillage, mais par la suite Phil Miller assurera seul le rôle de guitariste. Ce changement ne sera évidemment pas sans effet. Le rôle de cet instrument s'en trouve libéré, et Miller, jusqu'alors un peu bridé, retrouve un style plus proche de celui qui était le sien dans Hatfield And The North. Quant aux claviers, leur jeu est moins figé, et Stewart et Gowen développent une complémentarité plus affirmée. Se partageant les parties de piano électrique, qui constituent la fondation harmonique des compositions, ils se répartissent les rôles en tant que solistes : Stewart assure les chorus d'orgue (trafiqué, il va sans dire !), tandis que Gowen se réserve ceux de moog.

Les morceaux écrits par la suite, tout en demeurant très sophistiqués, gagnent en accessibilité, notamment du fait du rôle accru d'Amanda Parsons au chant. Un esprit dans lequel Stewart se sent indéniablement plus à l'aise. Ses compositions pour National Health, y compris les toutes premières - "The Lethargy Shuffle & The Mind-Your-Backs Tango" (9:19) et "The Lethargy Shuffle Part 2" (4:36) -, vont toutes dans ce sens, reposant toutes sur des lignes mélodiques fortes et mémorisables.

"Clocks And Clouds" (6:47), enregistré en septembre 1976, marque les débuts de bassiste de Neil Murray (ex-Gilgamesh, entre-temps dans Colosseum II). Il s'agit d'une très belle chanson de Dave Stewart (qui persévérera dans ce registre dans les années 80, dans le cadre de son duo avec Barbara Gaskin) d'essence typiquement britannique qui n'aurait pas déparé au sein d'un album d'Hatfield And The North. Il est d'ailleurs à noter que Richard Sinclair la chantera à plusieurs reprises sur scène avec National Health en 1977, lorsqu'il viendra prêter concours au groupe en manque de vocaliste. Les musicologues noteront au passage que plusieurs motifs mélodiques proviennent d'une composition antérieure, "The Towplane & The Glider" (5:12)... pourtant créditée à Gowen !

Jours troublés

Fin 1976, il devient clair que Bill Bruford n'a plus suffisamment de temps à consacrer à National Health. Malgré l'échec (pour raisons purement contractuelles) de son trio avec Rick Wakeman et John Wetton, il nourrit des projets d'album solo et de groupe. Tous deux verront le jour en 1977 (Feels Good To Me et UK). C'est évidemment Pip Pyle, décidément pas rancunier pour un sou, qui le remplace.

Cette période (début 1977), qui aurait dû voir enfin National Health prendre son essor, marque en fait le terme du projet original échaffaudé par Stewart et Gowen deux ans plus tôt. Ce dernier décide en effet de partir. Comme Gowen quelques mois plus tôt, il ne se reconnaît plus dans ce que le groupe est devenu, ou tend à devenir. Amanda Parsons déclare également forfait. Cependant, par fidélité à leurs collègues, tous deux participent à l'enregistrement du premier album, au printemps 1977. En effet, sans pour autant disposer d'un contrat avec un label, le groupe a trouvé l'opportunité d'enregistrer à moindres frais; lorsque le disque sortira finalement, début 1978, National Health aura bien changé...

D'un point de vue formel, National Health est sans conteste l'œuvre la plus aboutie du groupe. Normal, puisqu'elle constitue l'aboutissement de près de deux ans de travail. Elle est aussi, de par ses qualités mélodiques et instrumentales, une œuvre majeure du mouvement progressif dans son entier. Tout y est luxueux, à commencer par la richesse des arrangements qui, outre le sextette de base, font intervenir Jimmy Hastings (flûte et clarinette) et John Mitchell (percussions). De "Tenemos Roads" (14:32) et son riff d'orgue entêtant (c'est aussi le seul titre à posséder des textes) à la conclusion éthérée d'"Elephants" (14:32), en passant par la complexité de "Borogoves" (10:41), on ne peut cependant manquer de s'arrêter et considérer ce qui est, à mon humble avis, l'une des plus magnifiques pièces de musique jamais enregistrées (ça y est, je deviens pompeux !) : "Brujo" (10:13). Difficile de ne pas tenir feu Alan Gowen, son compositeur et son plus brillant soliste (deux improvisations de moog proprement bouleversantes !), dans la plus haute estime une fois son audition achevée (ou... répétée !). Le titre fait référence au nom d'un sorcier vaudou, et il est vrai que ce morceau produit un effet envoûtant qui va croissant au fil des écoutes. C'est là l'apothéose, en forme de parachèvement, de cette première période de National Health : il réunit l'ambition artistique, la beauté mélodique (la voix sublime de Parsons, la flûte d'Hastings, les synthés de Gowen...), l'excellence technique et la variété instrumentale qui, vous l'admettrez, sont ce qui fait l'essence du rock progressif.

 
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