BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Dossiers

Liens vers pages : 1 - 2 - 3 - 4 - 5

Suite >

Les GONGS de PIERRE MOERLEN

"Hommage à un grand percussionniste"
(1952 - 2005)

Lors de la création de ce site, nous avons passé en revue les anciens numéros de Big Bang à la recherche des articles que nous souhaitions proposer à nos lecteurs internautes. La rétrospective que nous avions consacrée à Pierre Moerlen en 1995 faisait partie de ceux que nous avions sélectionnés pour un petit 'lifting'. La perspective d'un prochain retour à la scène du batteur, à la tête d'un nouveau groupe, donnait une actualité supplémentaire à cet article. Et puis le choc : l'annonce du décès soudain de Pierre, au moment où il allait enfin concrétiser un projet vieux de dix ans, monter un nouveau répertoire original, l'enregistrer et le jouer sur scène. La "réédition" de notre article prend finalement la forme d'un hommage posthume, alors qu'il aurait dû annoncer un futur fastueux. Ainsi va la vie, avec son lot d'injustices... Adieu Pierre, nous ne t'oublierons pas.

Conservatoire Régional de Strasbourg, rentrée 1967. Pierre Moerlen, 15 ans, fait la connaissance d'une autre jeune apprentie percussionniste, Mireille Bauer, âgée quant à elle de 16 ans.

Pierre est issu d'une famille de musiciens : son père Maurice est organiste titulaire de la Cathédrale de Strasbourg, et professeur d'orgue, de piano et d'harmonie au Conservatoire de Mulhouse; sa mère, Anne-Marie, est professeur de musique et de piano en collège et lycée. Tous deux ont très tôt incité leurs cinq enfants à apprendre la musique : l'aînée, Michèle, joue du violon et enseigne la musique dans un collège; la seconde fille, Geneviève, est flûtiste; le frère cadet de Pierre, Benoît, est évidemment le percussionniste que l'on connaît; enfin, la petite dernière, Dominique, joue du piano et de la batterie, et est également professeur de musique.

Peu après avoir atteint l'âge de raison, Pierre commence à apprendre le piano avec son père, avant de se tourner vers les percussions à l'adolescence. Après avoir pris quelques cours avec un professeur du Conservatoire de Colmar, il part donc pour Strasbourg.

La famille de Mireille, si elle n'est pas impliquée dans la pratique musicale, n'en est pas moins mélomane. Musique classique pour ses parents, jazz pour son frère (plus âgé qu'elle de 15 ans, il a connu l'explosion be-bop des années 50), et chanson française (Ferré, Brassens..,) pour ses sœurs aînées. La petite dernière manifeste très tôt un intérêt particulier pour la batterie. Alors quand elle réalise qu'elle n'est décidément pas faite pour les études, elle pense à son cousin par alliance, un certain Jean Batigne. Jean est timbalier de l'Orchestre de Strasbourg, professeur de percussions au Conservatoire, et accessoirement fondateur et animateur des célèbres Percussions de Strasbourg, ensemble spécialisé dans la création d'œuvres dites contemporaines.

"Je n'ai jamais été quelqu'un d'autodidacte", raconte Mireille. "J'ai toujours eu besoin de cours, c'est pourquoi le Conservatoire était pour moi la seule solution pour jouer de la batterie. Par ailleurs, je sortais de pension, et soudain j'étais libre de faire ce que bon me semblait, traîner dans les troquets du coin... Bref, tout sauf bosser !".

L'ambiance du conservatoire n'est en effet pas aussi studieuse qu'on aurait pu le penser. Même si Jean Batigne exige de ses élèves sérieux et assiduité, il les encourage à ne surtout pas s'enfermer dans la musique classique, et à jouer du jazz comme du rock si l'envie leur en prend. Pierre et Mireille ne se font pas prier, attirés comme ils sont par l'explosion créatrice que connaît alors la musique rock. Pour Pierre, c'est surtout le hard-rock, avec Iron Butterfly, Vanilla Fudge, ou plus tard Deep Purple. Mireille, elle, s'intéresse à la musique répétitive de Steve Reich et Terry Riley, ainsi qu'aux premières expériences par Miles Davis et Soft Machine de ce qui va devenir le jazz-rock.

Batigne se rend compte que Pierre Moerlen est un élève particulièrement doué. Il voit en lui un possible jeune premier classique. C'est donc malgré tout avec regret qu'il voit Pierre manifester une grande attirance pour le rock. "C'était un peu, il faut l'avouer, par esprit de révolte que nous rejetions le classique", explique Mireille Bauer. "Un réflexe très adolescent, très sectaire comme on peut l'être à cet âge là...".

"Mes premières expériences musicales eurent lieu dans deux maisons de la culture à Colmar", raconte Pierre. "L'une avec un groupe de rock, l'autre avec un groupe de fusion. Parmi les musiciens que je côtoyais à l'époque, il y avait Gabriel Fédérow, qui fit plus tard partie de Magma...". Mireille suit Pierre dans ces expériences, mais préfère encore rester en retrait : "Je me rappelle d'une émission de télé à laquelle j'ai participé avec Pierre. Notre groupe s'appelait Asthme Congélateur Suspension (!), et au programme il y avait également ce groupe de Belfort, Ange, et le groupe des frères Lemoine...". Patrice et Jean-Sébastien Lemoine, respectivement organiste et bassiste, intégreront un peu plus tard Alpes, le groupe de Catherine Ribeiro et Patrice Moullet.

En 1971-72, Pierre commence à composer de la musique pour percussions, préfigurant son travail futur. "Ma musique, je ne sais pas vraiment comment la décrire", s'excusait-il lorsqu'on lui demandait de la décrire. "Elle contient un peu de tout, du rock comme du jazz ou du classique. Mais sa principale originalité, c'est évidemment l'utilisation de percussions mélodiques". Mireille, avec qui il vit désormais en couple, met à son service ses talents de musicienne. "Nous avons vécu des expériences musicales formidables tous les deux, à cette époque", se souvenait-elle avec émotion, en 1995.

Pierre Moerlen / Gong : la Rencontre

Fin 1972, Jean Batigne envoie Pierre à Paris avec la mission de chercher du travail dans le milieu classique. Mais après avoir rendu visite à quelques chefs susceptibles de l'employer, il abandonne, trouvant l'ambiance insupportable, trop "intello" et pédante. Heureux hasard, il rencontre alors les frères Lemoine sur le quai de la gare. Ceux-ci l'informent que Gong cherche un batteur après le départ de Laurie Allan. Pierre hésite : il a vu Gong en concert à Strasbourg l'année précédente, et n'a pas été particulièrement emballé par sa prestation. "Musicalement, c'était nul", se souvient Mireille sans indulgence. "La seule chose intéressante, c'était Daevid Allen et ses histoires poétiques et délirantes, c'est ça qui intéressait les gens".

Finalement, il dit oui et se retrouve parachuté dans la petite communauté alors installée à Voisine, près de Sens. Une première audition de Flying Teapot, fraîchement mis en boîte, achève de le mettre en confiance quant au potentiel créatif du groupe, et notamment la possibilité d'y intégrer les fruits de ses recherches sur les percussions.

Pierre débarque au sein de Gong au moment où se constitue la formation "classique" du groupe : Daevid Allen, Gilli Smyth et Didier Malherbe, tous trois présents depuis le début; Steve Hillage et Tim Blake, déjà présents sur l'album; et Didier Thibault dont le Moving Gelatine Plates vient de sombrer définitivement et qui remplace Francis Moze resté seulement le temps des sessions, va rapidement céder la place à Mike Howlett. Nous sommes en janvier 1973.

Cette phase un peu troublée est donc propice à un renouvellement musical, d'autant plus qu'Allen et Smyth décident de s'accorder quelques semaines de repos, ce qui va permettre aux instrumentistes de trouver leurs marques les uns par rapport aux autres.

Au printemps 1973, le quintette, baptisé ParaGong, sillonne la France pour une tournée des MJC. De ces quelques semaines de concerts aux quatre coins du pays ne subsiste (hormis quelques titres supplémentaires disséminés sur les K7 du fan-club de Gong) qu'un mini-CD, publié en 1994, venu tardivement rendre justice à cette période méconnue de l'histoire de Gong.

Peu après le retour de Daevid Allen et Gilli Smyth, Gong signe un contrat avec Virgin, et se produit à Londres devant les dirigeants du label. Richard Branson est venu accompagné de son poulain Mike Oldfield, qui cherche un percussionniste pour la première scénique de son album Tubular Bells, au Queen Elizabeth Hall, le 25 juin. Évidemment, Pierre s'avère convenir tout à fait.

Le concert permet à Pierre de rencontrer divers musiciens importants : Kevin Ayers, David Bedford, Fred Frith et John Greaves d'Henry Cow, ou encore Mick Taylor, le guitariste des Rolling Stones, qui désire déjà élargir ses horizons musicaux (pour le moins réduits au sein de la bande à Jagger). Tous sont encore marqués par le terrible accident de Robert Wyatt, trois semaines plus tôt, lors de la soirée d'anniversaire de Gilli Smyth, à laquelle Pierre était évidemment présent. Mais ce concert marque aussi le début, pour Pierre, d'une longue collaboration avec Oldfield.

De retour dans Gong, il participe aux séances d'Angel's Egg, qui comprend l'une de ses compositions, "Percolations". L'utilisation des percussions mélodiques reste cependant confinée à ce seul titre; mais le jeu de batterie de Pierre, dont l'association rythmique avec Mike Howlett fait déjà mouche, s'intègre parfaitement à l'ensemble.

Toutefois, après six mois de tournées quasi-ininterrompues, Pierre ressent à l'automne 1973 le besoin de se ressourcer quelque temps. Il retourne alors à son Alsace natale, auprès de sa chère Mireille qui, elle, profite de son absence pour pratiquer intensivement ses instruments. Elle a participé l'été précédent aux séances d'enregistrement d'Angels Egg, une expérience dont elle garde un souvenir impérissable. "C'était incroyable ! Nous étions tous disséminés, dans la forêt, dans la maison, etc... Chacun était dans son coin avec son instrument, c'était vraiment surréaliste ! Il faut vraiment rendre hommage à Francis Linon (Venus De Luxe) et François Decourbe (Whizz De Kid), car sans eux, le résultat sonore n'aurait certainement pas été aussi bon !".

L'intégration de Mireille Bauer dans la communauté ne se fait pas sans quelques difficultés d'acclimatation. "Moi, je débarquais de ma petite province, j'étais complètement étrangère à toute cette ambiance de vie communautaire. Ça a commencé avec la hiérarchie du joint : le dernier arrivé a le joint en dernier... ! Il y avait une sorte de société à l'intérieur de la société... Mais je me suis assez vite habituée, et j'ai fini par mettre des robes afghanes, et tout ça... Je tenais cependant à me démarquer des autres femmes de la communauté, dont certaines se targuaient d'être musiciens, sans en être...".

Enregistré après le retour de Pierre dans Gong, au printemps 1974 (le groupe a entre-temps déménagé pour l'Angleterre), You demeure, trente ans plus tard, un classique indémodable du rock cosmique, et le seul disque de la période Allen de Gong à laisser aux instrumentistes une place aussi importante. Une impressionnante richesse de sons, alliée à une grande originalité dans les climats - la prestation de Tim Blake est un modèle du genre - cimentée par un travail rythmique époustouflant, notamment sur "Isle Of Everywhere", à l'écoute duquel il est clair que les musiciens n'ont pas lésiné sur les substances illicites...

Ces problèmes de drogue, ainsi que des divergences plus strictement musicales, seront pour beaucoup dans la fin prématurée de ce line-up extraordinaire. Le principal de ces facteurs est le fossé croissant qui se creuse entre Daevid Allen et les instrumentistes. Comme l'expliquera Pierre, "Daevid avait des problèmes avec la tendance du groupe à évoluer musicalement. Il se sentait exclu. A mon avis, il ne l'était pas, son style était tout à fait compatible avec le nôtre. Le cosmique va bien avec le complexe, ne pensez-vous pas ?".

Malheureusement, les choses empirent pendant l'été 1974, et Pierre décide une nouvelle fois de quitter Gong, juste après avoir participé à l'enregistrement de l'excellent premier album solo de Steve Hillage (Fish Rising) aux côtés de Malherbe, Blake et Howlett (ainsi que Lindsay Cooper et Dave Stewart). Album qui fournira à Gong une bonne partie de son nouveau répertoire scénique au cours des mois suivants...

 
1/5

Haut de page