BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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MAGMA

"Une Musique venue d'ailleurs"

En ouvrant ce dossier, nous avons pleinement conscience de le consacrer à une formation qui peut sembler un peu à la marge de notre mouvance. Son public se recrute d'ailleurs tout aussi bien auprès des amateurs de jazz que de rock. Pourtant, et bien que son leader, Christian Vander, se soit toujours défendu d'appartenir à quelque mouvement que ce soit, il est indéniablement partie prenante de ce progressif qui a renversé toutes les barrières au début des armées 70. Il en partage les ambitions musicales et certains idéaux, la réappropriation de racines rejetées par la génération précédente (la musique symphonique ou le jazz), une même arrivée à maturité en 1972 et 1973.

Mais il est vrai que Magma se distingue des Yes, Genesis et autres King Crimson, qui avaient pourtant des couleurs très diverses, par un langage musical encore plus personnel, un propos presque politique et un extrémisme sans concession. À tel point que son arrivée fut à l'origine d'un cataclysme qu'on peut difficilement se représenter aujourd'hui. Le public et les médias spécialisés, dans leur grande majorité, n'étaient tout simplement pas préparés à tant de puissance, tant de richesse, tant d'originalité. Une originalité qui vaudra au groupe une renommée dépassant largement le cadre restreint de ce que l'on appelait à l'époque le rock d'ici et qui inspirera à Philippe Druillet, l'immortel auteur de Lone Sloane, cette réflexion définitive : «Magma, c'est les Martiens en béret basque».

De la même façon qu'il en avait célébré les dix ans par les mythiques concerts de l'Olympia au printemps 1980, ou les vingt-cinq ans en 1995 à Épinay, Vander a fêté les 12, 13 et 14 mai 2000 le trentième anniversaire de sa formation avec trois soirées au Trianon de Paris. Il nous a semblé opportun, pour ne pas dire indispensable, d'en profiter pour dresser le portrait de cet homme et de son œuvre qui, depuis maintenant trente ans, continuent de proposer à nos oreilles ébahies et ravies, ce qui compte assurément parmi les créations musicales les plus novatrices de la seconde moitié du XX° siècle...

L'homme derrière la musique

Magma, c'est avant tout un homme, Christian Vander, Zebëhn Straïn Dë Geustaah pour les intimes : un batteur incomparable, inventeur d'une musique, la Zeuhl, et d'une mythologie portée par un langage extraordinaire, le kobaïen. Personnage controversé, il est certainement celui qui, en France, a suscité le plus de vocations et alimenté, jusqu'à aujourd'hui, les plus folles rumeurs. Sans avoir jamais cherché à les provoquer mais, soyons honnête, sans avoir jamais fait grand chose non plus pour les démentir.

Vander est né à la musique très tôt, avec les compositeurs slaves comme Stravinsky (en particulier, Le Sacre du Printemps et Les Noces), Prokofiev, Carl Orff ou Bartok. Mais la vraie révélation musicale, celle qui va forger son destin, c'est la découverte du saxophoniste John Coltrane : un bouleversement total, aussi bien sur un plan musical que sur un plan philosophique, et une lumière qui ne cessera de le guider même après la mort du géant. Ajouté à cela que, par l'intermédiaire de sa mère et de son beau-père, Maurice Vander, le pianiste bien connu, il a pu côtoyer, adolescent, la crème des musiciens de jazz du début des années 60. Etre porté sur les fonts baptismaux de la musique par le batteur du dieu Coltrane, Elvin Jones en personne, ou être initié aux bases du 6/8 par Chet Baker, ça le fait !, comme disent les jeunes d'aujourd'hui.

Vissé à son tabouret des journées entières et fort d'une technique époustouflante acquise dès l'adolescence, il va vite estimer qu'Elvin Jones est incomparable et a mené sa recherche sur le ternaire à un degré tel qu'il est illusoire de vouloir essayer de le dépasser. D'où sa décision de se consacrer au binaire et de l'explorer comme personne ne l'a fait avant lui. Cela lui vaudra, dans le milieu du jazz français de l'époque, un surnom un peu méprisant, le twister. En fait, il est en avance sur son temps et participe, sans le savoir, à l'évolution qui va déboucher sur le jazz-rock.

Christian Vander est un des meilleurs batteurs qui ait foulé le sol de notre belle planète, sans doute même le meilleur, si tant est que ce genre de classement puisse se prévaloir d'une quelconque pertinence dans le contexte musical. Technicien faramineux, doté d'une vitesse d'exécution et d'une puissance de martèlement sidérantes, il a pratiqué jusqu'à être capable de jouer n'importe quel coup, dans n'importe quelle position, afin d'être libre de toute entrave et prêt à jouer ce que le moment musical lui inspirera. Liberté est bien le mot, pour lui qui ne conçoit le jeu que comme une expression naturelle et spontanée : «...Donc il n'est pas question de plans. Quelqu'un qui rejoue un exercice qu'il a travaillé s'écoute faire une redite. S'il a bien prévu l'endroit où il doit faire son phrasé, c'est trop tard».

De la même façon, il a peaufiné son toucher jusqu'à pouvoir sortir de son impressionnant set de cymbales, non plus de simples accentuations dynamiques, mais de véritables notes, accordées à la musique; ou des sonorités inédites de ses toms et de sa caisse claire qu'il caresse, percute ou fouette de toutes les manières possibles et imaginables.

Pourtant, bien plus que sa technique, ce qui frappe chez lui, c'est la musicalité et la limpidité de son jeu. Il possède au plus haut degré ce don, apanage des plus grands, de toujours sembler proposer la note, le plan, qui vous transporte par son inventivité tout en vous confondant par son évidence et vous donne à entendre, même au cœur des chorus les plus frénétiques, le moindre de ses coups, le plus subtil frémissement de cymbale.

Et, comme si cela ne suffisait pas, toutes ces qualités qui en feraient déjà un batteur d'exception sont transcendées par une insatiable soif d'absolu et une recherche désespérée de la perfection. Pour Vander, chaque coup est définitif et gravé pour l'éternité : «...Quand on joue de son instrument, une seule chose importe : ne jamais se montrer inférieur à soi, par respect pour l'instrument, et de soi-même. Cela dit 'tout'».

Pour cet idéaliste forcené, la musique doit être servie avec abnégation et un don total de sa personne.  Pas un  moyen dont on use pour obtenir gloire et argent. À une époque, il ira jusqu'à considérer comme un honneur de ne pas s'enrichir avec la musique. Un sentiment que ne partageaient peut-être pas ses compagnons de galère...

Entre 1972 et 1975, il va se lancer dans une série de solos qui constituaient immanquablement l'un des sommets des concerts de l'époque et restent gravés dans la mémoire de tous ceux qui ont eu la chance d'y assister. Comme toujours avec lui, il ne s'agissait en aucun cas d'exercices gratuitement spectaculaires, mais bien d'une véritable recherche, la quête du «chorus suprême». Peu persuadé de l'intérêt de la chose, il s'était toujours refusé à graver l'un d'entre eux pour la postérité. Le maître ayant enfin donné son accord après plusieurs années de «travail au corps», Seventh Records vient d'éditer Korusz, recueil de plusieurs de ces solos, au potentiel commercial certes limité, mais qui ravira tous les amateurs.

La musique derrière l'homme

Cela pourra paraître étonnant après ce qui vient d'être dit plus haut mais, plus que comme un batteur, Christian Vander s'est oujours considéré comme un musicien à part entière, un compositeur. Et un compositeur qui ne fait pas de cadeau aux musiciens : écrivant avec une liberté totale, en suivant sa seule inspiration, sans souci d'aucune règle et sans se préoccuper de la structure rythmique des morceaux. Ce qui a pour résultat une musique très complexe et excessivement ardue à mettre en place, avec des rythmiques en 7/4, 3/4 voire 13,5/4 (!), comme la mythique introduction de Mekanïk Destruktïw Kommandöh. Quant à Köhntarkösz, le temps y a pris la place du contretemps, ce qui ne signifie pas pour autant que le contretemps a pris la place du temps, ce serait bien trop simple. De vraies folies sur un plan technique !

Une des autres particularités de cette musique, qui la rend encore plus difficile à jouer, est qu'elle n'est pas pensée de prime abord pour un groupe de rock. Quand il compose, Vander est le plus souvent dans un état second, où la musique lui est littéralement «offerte». Mais ce qu'il entend dans ces moments de transe peut tout aussi bien s'exprimer par le truchement d'un piano seul que par celui d'un chœur ou d'un orchestre symphonique. Toute la difficulté pour lui se situe dans la deuxième étape, lorsqu'il s'agit de retranscrire, dans le cadre d'une formation rock, cette musique, en essayant de perdre le moins possible de la tension et de la pureté qui habitaient l'inspiration initiale.

Une guitare peut très bien se voir alors dévolue la partition des cordes tandis que le piano devra assurer celle de la section des vents. Ce qui exige des musiciens, sinon de désapprendre leur technique instrumentale, tout au moins de faire preuve d'une grande ouverture d'esprit harmonique ou rythmique, en même temps que d'humilité. Comme l'expliquera Janik Top en 1976 : «Pour beaucoup de musiciens, [...] le travail était plus ingrat. Il s'agissait d'assurer sans faille la trame d'une musique très complexe, entièrement écrite. Pour ça, il faut des reins solides, et une foi inébranlable».

Cette méthode de «travail» n'empêche pas, par ailleurs, les apports personnels. Par générosité, et aussi parce qu'il tient à la notion de groupe, Vander, tout en gardant fermement en main la destinée de son bébé, jusqu'à en être parfois intransigeant, encouragera systématiquement ses compagnons de route à proposer leurs compositions et autorisera toujours une bonne marge de manœuvre au niveau de l'interprétation elle-même. Il a pleinement conscience que, pour obtenir le meilleur résultat possible, ceux qui servent sa musique doivent en être imprégnés et pouvoir y investir une part d'eux-mêmes.

Magma, c'est aussi une identité visuelle. Dès le début, alors que la mode est aux tenues colorées, les musiciens de la Zeuhl vont frapper les esprits avec leurs gueules renfrognées, leurs tenues noires et cet intrigant logo qui bat sur leur poitrine. Au moins ces premiers costumes auront-ils le mérite d'une indéniable élégance. Ce ne sera pas toujours le cas de ceux que Vander concoctera par la suite : longues chasubles noires ou blanches, combinaisons de cosmonautes aux épaules boudinées, casques aux formes plus ou moins symboliques, énormes lunettes en forme d'épingles à nourrice, le tout porté avec le sérieux le plus inébranlable.

Ce souci de l'effet visuel, ce désir de frapper les esprits et de préparer le public par une mise en scène en plein accord avec le propos musical iront jusqu'au design de l'instrument. Entre 1970 et 1973, Vander va officier sur une batterie en métal, spécialement construite pour lui, et dont la grosse-caisse est munie de piques chromées qui pointent vers l'avant. La signification en est claire : ce qui se passe sur et autour de cette batterie ne peut être que sauvage !

 
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