BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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TRENT GARDNER & MAGELLAN (6/6)

QUAND LE HARD PROG
RENOUVELLE L'OPERA ROCK...

- OUVERTURE -
Le mariage problématique du rock progressif et de la musique classique...

Dès les années 60, et avant la naissance officielle du courant progressif, certains groupes s'essayèrent à injecter des éléments issus de la musique classique dans leur propos, les Beatles en premier lieu. Le rock progressif allait poursuivre et amplifier cette démarche, soit dans l'esprit (le caractère complexe et ambitieux des compositions), soit dans l'incorporation d'un orchestre symphonique ou à travers la reprise de thèmes classiques. On pense bien sûr aux entreprises de Deep Purple (Concerto For Group And Orchestra) ou Pink Floyd (Atom Heart Mother) pour le premier cas, à The Nice et ELP (Pictures At An Exhibition) pour le second.

Le mode d'expression de l'opéra, inventé au début du XVIIème siècle en Italie, ne pouvait rester longtemps à l'écart des velléités conquérantes d'un rock en plein essor. Avec Tommy, en 1969, les Who inventèrent l'opéra-rock (si l'on met de côté la tentative restée dans l'ombre des Pretty Things un an plus tôt). Mais à y regarder de près, peu d'opéras-rock virent le jour les années suivantes, à condition de s'entendre sur la définition à en donner. Plutôt que de retenir des critères de forme (présence d'un orchestre symphonique en particulier), mieux vaut insister sur des éléments de fond : une progression dramatique articulée en plusieurs morceaux, voire en plusieurs actes; des personnages incarnés par divers chanteurs et/ou chanteuses, et bien sûr une base instrumentale rock. Tout au plus peut-on considérer les albums concepts comme les héritiers des livrets d'opéras. Réaliser un opéra-rock restait sans doute un rêve pour bien des musiciens, mais les moyens nécessaires décourageaient certainement les vocations.

Il faut attendre les années 90 pour voir se manifester un renouveau de l'opéra-rock (peut-être lié aux progrès symphoniques des claviers), en particulier avec les projets d'Ayreon, The Final Experiment puis Into The Electric Castle. On peut également citer Abraham de Quasar L.S., Merlin - The Rock Opera de Fabio Zuffanti, Beethoven's Last Night du Trans-Siberian Orchestra (combo parallèle des musiciens de Savatage), ou même, pour le versant variété, les comédies musicales (rappelons que Eric Woolfson, le complice d'Alan Parsons, réalisa en 1990 une comédie musicale sur Freud, Freudiana). Mais force est de constater que ce regain d'intérêt prend des formes plutôt proches, voire très proches du hard-prog. La démarche de Rhapsody et de Lucas Turilli n'est-elle pas tributaire à sa façon de l'opéra, avec son aspect narratif et ambitieux, voire chargé, musicalement ? Le récent Avantasia - The Metal Opera, chroniqué dans le numéro 39 de Big Bang, confirme à l'envie ce constat, tout comme les deux nouvelles parutions dont il sera question ici.

Elles ont toutes deux la particularité d'être principalement l'œuvre d'une seule personne, véritable architecte de l'ensemble. Trent Gardner est le plus connu des amateurs de prog, puisqu'en plus d'être le leader du groupe pionnier de hard-prog Magellan, il est la cheville ouvrière du super-groupe Explorers Club, et le collaborateur de bien des «tributes» et artistes (James Labrie, Steve Walsh). Nikolo Kotzev fait à côté de lui plutôt figure d'inconnu. Ce multi-intrumentiste russe (guitariste, claviériste et même violoniste) est le leader du groupe Brazen Abbot, adepte d'un style de hard FM proche du Deep Purple le plus commercial; il officie également à l'occasion sous la casquette de producteur, ainsi pour le dernier album du groupe de heavy-metal Saxon, Killing Ground. C'est justement lui qui prit en charge l'enregistrement et le mixage de son opéra. L'ambition dont ils ont tous les deux fait preuve mérite d'emblée d'être saluée, même si elle a donné naissance à des œuvres de qualité inégale.

- ACTE I -
Léonard De Vinci et Nostradamus, entre Histoire et Légende

Nostradamus pochette

Bien des points communs relient ces deux œuvres, à commencer par leur choix de la structure de l'opéra. Nikolo Kotzev a ainsi pris le parti de décliner son Nostradamus en trois actes, à la longueur décroissante. Trent Gardner, par contre, a préféré alterner morceaux chantés (souvent sur une rythmique hard ou simplement rock) et pièces instrumentales généralement courtes, entre une et deux minutes, qui représentent des transitions entre les différents moments de la vie de Léonard (huit morceaux sur dix-huit); l'une d'entre-elles s'intitule d'ailleurs «Aria For Italy», clin d'œil évident à l'opéra classique. D'autre part, les deux albums possèdent une ouverture instrumentale à dominante symphonique, là encore typique de l'opéra traditionnel. Nikolo Kotzev pousse même le vice jusqu'à utiliser un ensemble orchestral de 35 instruments, tandis que Trent Gardner, peut-être par manque de moyens, se contente de ses claviers (et d'un peu de trombone, trop rare dans l'album !), mais avec une réussite certaine. Son «Apparition» est également plus développée, et voit se succéder divers thèmes qui seront repris tout au long de l'album.

De plus, les concepts abordés se placent tous deux à la même époque, celle des XVème et XVIème siècles, siècles de transition à bien des égards, transition culturelle, artistique, scientifique, religieuse...; et chaque opéra-rock est centré sur un des personnages les plus prestigieux de cette époque d'ébulition. Mais à l'instar du dieu Janus de la mythologie gréco-romaine, ces deux portes-drapeaux constituent deux faces antagoniques du XVIème siècle : Nikolo Kotzev s'est intéressé à Michel de Nostre-Dame dit Nostradamus (1503-1566), qui symbolise plutôt un Moyen-Age tourné vers l'astrologie et la magie, tandis que Trent Gardner a privilégié Léonard de Vinci (1452-1519), prototype même de l'humaniste, ce nouvel homme tourné vers la connaissance scientifique et l'avenir, l'anticipation. Néanmoins, bien que fort différentes, ces deux figures historiques se sont également retrouvées en butte à l'hostilité et à l'archaïsme d'une Église catholique arcboutée sur ses certitudes bornées : Léonard fut suspecté de nécromancie, et Nostradamus de sorcellerie. Une famille, celle des Médicis, fait même le lien entre les deux albums, puisque Laurent de Médicis, dit le magnifique, qui apparaît dans Leonardo, est l'arrière-grand-père de Catherine de Médicis, présente dans Nostradamus...

Dans les deux cas, les maitres d'œuvre ont effectué un travail sérieux et approfondi de documentation historique, d'où des livrets bien garnis et présentés (en particulier celui de Nostradamus). On aurait simplement aimé connaître les ouvrages consultés, ne serait-ce que pour avoir d'éventuelles idées de lectures ultérieures ! Conséquence de cette recherche, un gros effort a été fait sur les paroles, souvent écrites en vers, et qui s'avèrent être plus denses et complexes sur Leonardo. Trent Gardner a ainsi retracé certains épisodes ou aspects essentiels de la vie de Léonard de Vinci, alias James Labrie, par le biais de dialogues qui comprennent jusqu'à cinq interprètes (seul «Shaping The Invisible» est un monologue de Léonard) : le départ pour Florence et la séparation d'avec son père dont il était le fils illégitime («With Father», «Reins Of Tuscan»); la confection de son chef d'œuvre qu'est La Joconde («Mona Lisa»); une réflexion sur son souci de représentation de l'invisible, à travers la peinture ou la musique, justement («Shaping The Invisible»); son départ pour Milan et la création de son premier atelier («Apprentice»); les commandes d'inventions militaires pour Ludovic le More, duc de Milan («Inventions»), ou ses dernières années en France au service de François 1er («Heart Of France»). La narration est inexistante (excepté pour «Introduction To François 1er», dans lequel s'exprime un héraut... en français !), ce qui rend la reconstitution de la vie de Léonard plutôt délicate pour qui n'en est pas familier. On dispose d'un résumé biographique dans le livret signé de Trent Gardner, mais il reste succint; et on regrettera l'absence de quelques illustrations de Léonard de Vinci lui-même (mais peut-être y a-t-il là un problème de droits), bien que figurent sur le CD et dans le livret (en particulier sur la pochette) les fameux entrelacs de vinchi qui constituent l'emblème de Léonard, inspirés des joncs qui poussent dans la campagne toscane.

Nikolo KotzevNikolo Kotzev a au contraire choisi d'entrecouper chaque morceau d'explications écrites sur l'évolution de la vie de son héros. Ce dernier, incarné par Joe Lynn Turner, voit son existence brossée de manière fort peu linéaire, puisque le déroulement des trois actes mêle épisodes de sa vie et quelques-unes de ses célèbres prophéties écrites dans des almanachs au cours des années 1550. Ainsi, si la première chanson de l'opéra, «Pieces Of A Dream», dresse le tableau du royaume de France sur lequel règne Henri II depuis la mort de François 1er en 1547, le suivant, «Desecration», évoque la profanation de la sépulture de Nostradamus en 1791, au moment de la Révolution, avant que l'on ne revienne au XVIème siècle. Suivent alors, entre autres événements, la naissance de Nostradamus («Home Again»), la prévision de la venue du premier antéchrist («The Eagle»), ses efforts de médecin face à l'épidémie de peste qui débute en 1526 dans le Languedoc («Plague») et son jugement par l'Inquisition («Inquisition»), à laquelle il n'échappe que grâce au soutien de la reine Catherine. L'acte II, ensuite, va de l'écriture de la plus célèbre prophétie de Nostradamus, celle qui semble annoncer la mort du roi Henri II («The King Will Die»), jusqu'à sa réalisation («Chosen Man»), en passant par le second mariage de Nostradamus («Try To Live Again») et le début des guerres de religion («War Of Religions»). Quant à l'acte III, il évoque certaines des dernières prophéties de Nostradamus (dont «The End Of The World»), la protection que lui accorde la reine devenue régente («Because Of You») et la mort de Nostradamus («I'll Remember You»).

On ne peut cependant manquer de relever certains partis pris discutables dans le traitement de la vie des deux personnages. Ainsi, Trent Gardner a choisi de faire de Mona Lisa, le modèle supposé de La Joconde sur lequel les analyses des historiens varient, un personnage réel, qui semble plus être un objet d'amour (platonique) pour Léonard qu'une allégorie, et de ne pas développer le côté apparement homosexuel de son héros, en particulier avec Salaï, son fils adoptif. La légende et le mythe sont tellement liés à la vie de Léonard de Vinci que la vision de Gardner, qui n'a de toute façon pas la prétention d'être une référence historique, reste une interprétation artistique portée par un véritable souffle.

Le cas de Nostradamus est plus problématique. Il est vrai que ses pseudo-prophéties ont fasciné des générations d'astrologues et de devins, et même constitué le sujet du dernier album de Solaris, Nostradamus - Book Of Prophecies. Si elles sont propices à la fiction et à des développements artistiques, il n'en reste pas moins que leur interprétation a varié au fil des siècles et du déroulement réel de l'histoire. N'aurait-il donc pas mieux valu s'en tenir aux textes volontairement obscurs des quatrains de Nostradamus, en laissant l'auditeur se faire sa propre interprétation, plutôt que d'accréditer, ici l'anticipation de Napoléon 1er («The Eagle»), là celle de la seconde guerre mondiale, jusqu'à l'invasion de l'URSS par Hitler ! («Word War II»). Quant à sa vie, les lacunes documentaires que nous avons quant à ses divers épisodes font pour le moins du récit de Kotzev un mixte entre histoire et fiction romanesque.

- ACTE II -
La Partition Enchantée

Les optiques musicales qui ont été choisies s'avèrent fort différentes, malgré une parenté certaine avec le hard. Nostradamus est ainsi clairement tributaire à la fois du hard-rock des années 70 et de celui, plus FM, des années 80, type Whitesnake, par exemple. L'exemple le plus extrême de ce dernier style est constitué par les quelques ballades qui émaillent chaque acte de l'opéra : «Henriette», témoignage d'amour qui évoque le tube sirupeux de Brian Adams «Everything I Do I Do It For You» (c'est dire !), et dont l'unique point positif est un solo de violon (malheureusement le seul de l'album); «Try To Live Again», un duo particulièrement chargé et indigeste, «Because Of You» et «I'll Remember You», toutes deux caricaturales, ou «Chosen Man», qui l'est à peine moins. Mais ce côté AOR se retrouve dans bon nombre d'autres morceaux, sur un couplet, un refrain ou toute une partie de la composition (les passages les plus lents de «Pieces Of A Dream», par exemple). On oscille pour le reste entre compos typiques de Deep Purple («Caught Up In A Rush», «I Dont Believe») ou de Rainbow («Home Again», apparenté au Rainbow de 1979, ou «The King Will Die», plus proche de la période Dio). Cette dichotomie affaiblit en tout cas considérablement la portée de l'œuvre.

Mais la particularité de Nostradamus, et qui le différencie de Leonardo, ce sont bien sûr les arrangements orchestraux. Lorsqu'ils sont surtout à base de violons, associés à une rythmique rock, ils évoquent les travaux contestés d'un Rick Wakeman dans les années 70, comme dans la seconde partie de l'«Overture» ou sur le mitigé «The End Of The World». Le côté plutôt ampoulé de ces moments est en partie dépassé lorsque l'orchestre est plus totalement et harmonieusement mis à contribution, souvent en cohésion avec les choeurs : ainsi en est-il dans l'enchainement «War Of Religions»/«The Inquisitor's Rage», ou sur «Plague», sans doute les sommets de l'album.

Leonardo pochette

Leonardo, quant à lui, relève à la fois du prog et du hard-prog, mais un hard-prog capable de bien des nuances, proche en cela - et ce n'est pas un hasard ! - du style des albums de Magellan, avec des riffs plombés posés par Wayne Gardner et des lignes vocales (celles des chœurs, en particulier) partant souvent dans les aigus. Rappelons tout de même que cet album était initialement prévu pour être le cinquième de Magellan. Les morceaux purement hard sont donc rares («Apprentice», «Inventions»), et Trent Gardner a su varier les atmosphères au sein d'une même composition. «Mona Lisa» voit ainsi se succéder chant soliste accompagné au piano, partie plus hard extrêmement mélodique (qui semble inspirée du «Bohemian Rhapsody» de Queen), retour au piano, et final hautement festif presque FM.

Certains morceaux sont même entièrement dénués d'aspects hard, comme les deux ballades «First Commission», acoustique à deux voix plutôt sympathique, ou «This Time, This Way», véritable single potentiel, qui s'avère très séduisante, et sur laquelle Lisa Bouchelle confirme son grand talent vocal. «Shaping The Invisible», pour lequel Leonard est surtout accompagné de piano puis de claviers, se révèle également très délicatement électrique. Les instrumentaux relèvent quant à eux d'un symphonisme relativement sobre, des émouvantes vocalises de «Mother Of God» à «Il Divino» et son solo de clavier. Le bref «Aria For Italy» peut même être vu comme un hommage à ELP, avec son clavier dissonnant.

Nostradamus et Leonardo ont en tout cas fait le choix de privilégier le chant plutôt que la musique, ce qui explique la place relativement limitée des parties purement instrumentales. Deux morceaux de Nostradamus le sont, et ceux de Leonardo, pour être plus nombreux, demeurent avant tout des transitions assez courtes, exception faite de l'ouverture de l'album. De même, les soli restent limités. Nikolo Kotzev en réalise plusieurs à la guitare, sans véritable esbrouffe technique, mais il s'agit du seul instrument qui y ait droit (l'unique solo apparent de clavier sur «I Don't Believe» est couvert par la voix de stentor de Jorn Lande). Leonardo en offre un peu plus, qui gagnent en qualité ce qu'ils perdent en longueur, comme celui de piano, très jazzy, sur «Reins Of Tuscan», ou de synthé sur «Inventions».

Les musiciens qui officient sur les deux albums sont d'ailleurs moins connus que les chanteurs. Tout au plus peut-on relever que le bassiste John Leven, le batteur Ian Haugland et le claviériste Mic Michaeli, qui jouent sur Nostradamus, sont d'anciens musiciens du groupe de hard FM Europe. Trent Gardner, de son côté, a encore une fois puisé dans les ressources offertes par ses collègues et amis signés par Magna Carta, en utilisant les services de trois des cinq membres de Dali's Dilemna : Jeremy Colson pour la batterie, dont il faut saluer la performance, et les frères Reyes, Patrick et Steve, respectivement à la guitare et à la basse.

On remarquera pour finir que dans les deux cas, le choix a été fait de ne pas se baser sur des instruments ou des styles de composition propres au XVIème siècle, contrairement par exemple à la démarche d'un Patrick Broguière avec ses Châteaux de la Loire. L'orchestre utilisé par Nikolo Kotzev s'inspire ainsi beaucoup plus de l'esprit du XVIIIème siècle dans ses arrangements (Mozart, Vivaldi), avec des accents moyen-âgeux sur «Introduction» (crédité à tort dans le livret comme un instrumental, une inversion faite avec «Home Again»). Tout au plus peut-on citer une imitation de clavecin sur «Reproach» ou sur le poignant «Inundation» de Leonardo. Le résultat démontre en tout cas le caractère intemporel de ces deux personnages, Nostradamus revenant régulièrement à la une de l'actualité avec ses prophéties aux multiples interprétations, et l'œuvre de Léonard de Vinci s'inscrivant définitivement dans le patrimoine de l'humanité.

- ACTE III -
Les Maîtres-Chanteurs du Hard-Prog

Le chant se taillant donc la part du lion à travers ces deux œuvres, le choix des interprètes était crucial. Il faut à cet égard reconnaître que le casting est de qualité, à l'instar des réalisations récentes d'Ayreon ou de Tobias Sammet. Voilà aisément de quoi nous consoler de ne pas entendre Geoff Tate, de Queensrÿche (un groupe auquel une rétrospective sera consacrée dans un prochain Big Bang), comme Trent Gardner le souhaitait au départ. Nikolo Kotzev, cohérent avec ses choix musicaux, s'est alloué les services de deux anciens chanteurs de Deep Purple, le talentueux Glenn Hughes (qui incarne le roi Henri II de Valois) et Joe Lynn Turner, ce dernier ayant en plus officié au sein du Rainbow de Ritchie Blackmore, tout comme Dougie White (le conteur de l'histoire, mais en chanson), membre du groupe Cornerstone. Ce dernier se rattache plutôt à la jeune génération, avec Göran Edman, ancien chanteur d'Yngwie Malmsteen et du groupe Kharma, et le brillant Jorn Lande, gosier de zinc de la formation phénomène Ark. Tous deux incarnent d'ailleurs des archétypes, Edman un soldat et un fantôme, et Lande un inquisiteur, un rôle qui lui sied à merveille.

Le principal regret que l'on peut formuler concerne la portion congrue réservée aux chanteuses de ces opéras-rock, tout spécialement Nostradamus, puisque Alannah Myles (Anne Gemelle, la seconde épouse de Nostradamus), célèbre grâce à son tube «Black Velvet», ne chante que sur deux morceaux, et la chanteuse canadienne Sass Jordan sur un seul ! On peut, bien sûr, et à juste titre, invoquer la situation d'infériorité faite à la femme de cette époque pour justifier cette sous-utilisation, mais Sass Jordan incarne tout de même Catherine de Médicis, la reine de France ! Pour Leonardo, la belle Michelle Young (qui a chanté sur trois albums de Glass Hammer et sur le Jabberwocky de Nolan et Wakeman, en attendant leur Hounds Of Baskerville), interprète de Caterina, la mère de Léonard, et Lisa Bouchelle (chanteuse de Mastermind sur Angels Of The Appcalypse), alter-égo de Mona Lisa, sont bien plus présentes, en duo sur «First Commission» et «This Time, This Way», et également par le biais des brèves mais multiples interventions vocales prévues par Trent Gardner sur certains morceaux.

Ce dernier a également recruté ses interprètes dans le milieu du hard, mais progressif. L'écurie Magna Carta est sans aucun doute la plus représentée, de Josh Pincus (leader et chanteur du groupe Ice Age), alias Laurent de Médicis, à Bret Douglas (Cairo) pour François 1er, Chris Shryack (Under The Sun) pour Ludovic Sforza, duc de Milan, ou encore Mike Baker (Shadow Gallery) et Robert Berry (chanteur et guitariste de l'éphémère projet 3 avec Emerson et Palmer). Quelques figures ayant un peu plus de bouteille sont également présentes : ainsi, Steve Walsh de Kansas, qui joue Calco, conseiller du duc de Milan et dont le dernier album solo avait été réalisé avec Trent Gardner; ou Davey Pattison, ancien chanteur du groupe de hard-rock Gamma, mené par Ronnie Montrose, qui incarne le père de Léonard. Trent Gardner s'est quant à lui réservé le rôle de Andrea del Verrocchio, le mentor de Léonard, ce qui nous permet d'apprécier son timbre si recqnnaissable; on peut sans doute voir dans cette présence vocale une certaine identification avec ce personnage, artiste complet et maître d'œuvre lui-aussi...

Certaines prestations sont en tout cas à signaler absolument. Sur Nostradamus, celle de Jorn Lande, bien sûr, qui apporte toute sa passion et son énergie au service d'une intolérance fanatique, sur «Inquisition» tout particulièrement. Pour Leonardo, Steve Walsh se distingue tout spécialement, de même que Josh Pincus ou Michelle Young. Il faut également saluer Mike Baker, de Shadow Gallery, alias Melzi, disciple et exécuteur testamentaire de Léonard, dont les interventions sont particulièrement brillantes. Les morceaux mettant en scène plusieurs intervenants possèdent souvent une force supérieure, avec des échanges qui imitent parfois ceux de l'opéra classique, comme sur «Plague» ou «The End Of The World» de Nostradamus. On regrettera néanmoins sur ce dernier opéra des passages parfois trop forcés, qui s'avèrent pénibles sur la longueur. Leonardo apparaît de ce point de vue plus nuancé, et des morceaux comme «Mona Lisa», «Apprentice», le rutilant «Heart Of France» (qui reprend le thème musical de «With Father») ou «Reins Of Tuscan» mêlent à plaisir les lignes vocales et les timbres qui rivalisent en intensité. Un des sommets de cette luxuriance vocale est sans conteste le trop court (deux minutes) «End Of A World», qui conclut de bien belle façon Leonardo, et dans lequel les voix des différents chanteurs forment de véritables entrelacs sur deux vers en italien inspirés des rébus chers à Léonard de Vinci.

Dans les deux cas, on pouvait a priori s'inquiéter du choix qui avait été fait pour le rôle principal. Joe Lynn Turner est loin d'être le plus charismatique des chanteurs présents sur Nostradamus, et les limites vocales de James Labrie bien que meilleur en studio que sur scène, créaient un doute sur sa capacité à assumer un premier rôle. Pourtant, si Turner aurait sans doute mérité d'intervertir sa place avec Glenn Hughes, par exemple, Labrie se fend d'une performance plus que probante, qui confirme tout le bien qu'on pouvait penser de lui depuis Scenes From A Memory de Dream Theater, à croire que Gardner sait lui écrire des lignes vocales personnalisées (souvenons nous du brillant «As A Man Thinks», sur le premier Mullmuzzler).

Les chœurs sont un des autres points forts de ces deux albums, et un élément supplémentaire qui les rattache à l'opéra classique. On regrettera toutefois de ne pas connaître leur composition précise, d'autant que Kotzev comme Gardner utilisent plusieurs groupes de chœurs : si le peuple et l'inquisition, dans Nostradamus, s'avèrent à peu près équivalent dans leurs sonorités très amples (évoquant même Magellan au début de «Desecration» !), Gardner a introduit une nuance entre les citoyens de Florence et la cour de François 1er d'une part, relativement similaires, et les étudiants de Léonard d'autre part, beaucoup plus graves. Quoi qu'il en soit, les interventions des choristes sont généralement réussies, insufflant une réelle profondeur aux albums, ceux de Leonardo ponctuant régulièrement les morceaux, tandis qu'il arrive à ceux de Nostradamus de tenir la charpente de certaines compositions, telles «The End Of The World» ou «World War II».

- FINAL -
Le Crépuscule de l'Opéra-Rock ?

Le résultat final s'avère donc intéressant, même s'il est nécessaire dans les deux cas de prendre le temps de digérer des textes chantés relativement denses. Leonardo apparaît en tout cas plus homogène, plus cohérent et réussi que Nostradamus, inégal et parfois emphatique, qui pâtit quelque peu de sa trop grande longueur, malgré de vrais bons moments. L'œuvre de Trent Gardner - assurément sa meilleure à ce jour - s'écoute ainsi d'une traite, sans que l'on n'éprouve de lassitude grâce au dosage entre moments plus riches et passages plus tranquilles. Le mixage de Terry Brown (devenu un collaborateur attitré de Gardner), qui a pris plusieurs mois, contribue également beaucoup à cette qualité sonore. Plusieurs écoutes sont néanmoins nécessaires pour bien saisir toutes les nuances des compositions et se familiariser avec des airs souvent complexes (un morceau comme «This Time, This Way» est un bon contre-exemple) et des paroles parfois très élaborées («Shaping The Invisible», tout particulièrement). L'album parvient en tout cas à transcender les limites des styles musicaux illustrés, et peut sans doute réconcilier amateurs de prog traditionnel et de hard-prog. De ce point de vue, on peut dire que Nostradamus représente plutôt les opéras-rocks du passé, tandis que celui de Trent Gardner s'ancre beaucoup plus dans une démarche que l'on peut espérer être d'avenir.

Quelles seront les suites données à ces deux œuvres ? S'il n'est a priori pas question d'offrir dans l'immédiat un prolongement scénique au Nostradamus de Nikolo Kotzev, Trent Gardner espère quant à lui y parvenir avec son Leonardo, comme en témoigne l'intitulé «original cast recording» qui figure sur la pochette. Après tout, un opéra n'est-il pas conçu avant tout pour le live ? Le challenge mériterait d'être tenté, surtout avec des costumes, sans pour cela aller jusqu'à en faire une représentation au Stade de France ! Une illustration visuelle, sous forme de film ou de dessin animé, serait également un débouché intéressant. On peut toutefois s'interroger sur les moyens qui seraient nécessaires à un tel suivi. Gardner avait déjà imaginé pouvoir réaliser des concerts de son Explorers Club, mais à ce jour, rien n'a pu être réalisé. Et lorsque l'on voit les efforts apparement limités de Magna Carta pour distribuer et faire la promotion de Leonardo, on a de quoi s'interroger... Espérons en tout cas que cette formule de l'opéra rock, historique ou non, tentera d'autres musiciens, nous promettant ainsi des œuvres que l'on espère enthousiasmantes.

Jean-Guillaume LANUQUE

(article publié dans Big Bang n°41 - Octobre 2001)

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