BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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TRENT GARDNER & MAGELLAN (5/6) - Suite >

- EXPLORERS CLUB -
CARNETS DE ROUTE...

EXPLORERS CLUB - "Age Of Impact"
Magna Carta - 1998 - 53:29

Age Of Impact pochette

Par rapport aux autres projets 'all-stars' dont Magna Carta s'est fait depuis quelques mois une spécialité, le «Club des Explorateurs» de Trent Gardner, le leader (claviériste, compositeur et chanteur) de Magellan affirme d'emblée son ambition : il ne s'agit pas ici de confronter les talents des participants prestigieux réunis pour l'occasion, entreprise qui pourrait rapidement tourner à la démonstration stérile, mais de les mettre au service d'un propos musical et littéraire, ce projet collectif primant sur la satisfaction personnelle de chacun.

Sur le papier, la profession de foi est plutôt séduisante. Le 'casting' prestigieux réuni pour l'occasion - John Petrucci, James LaBrie et Derek Sherinian (Dream Theater), Bret Douglas (Cairo), D.C. Cooper (Royal Hunt), Matt Bradley et Matt Guillory (Dali's Dilemma, dernière signature en date de Magna Carta), la section rythmique Billy Sheehan-Terry Bozzio, et même Steve Howe ! - est alléchant. Et les durées des cinq morceaux (de 8 à 16 minutes) finit de convaincre de l'importance de l'événement.

Entretien avec Trent GARDNER

Trent Gardner

Comment est né le projet Explorers Club ?

Ça remonte à environ trois ans. Mike Varney et Pete Morticelli, les responsables de Magna Carta, ont fait le constat que j'ai toujours été plus intéressé de composer que de jouer. Peu après l'achèvement de Test Of Wills, ils m'ont demandé si j'étais intéressé d'écrire un album pour un groupe comprenant Terry Bozzio, Billy Sheehan et John Petrucci ! Vous imaginez aisément ma réponse ! D'un point de vue logistique, cet album fut très difficile à faire, chacun a ses propres trucs à faire. J'ai passé le mois de juin 1997 à composer, et juillet à finaliser le tout et enregistrer des démos pour chacun des participants, afin qu'il puisse se familiariser avec la musique. Par la suite, je suis resté en contact étroit avec chacun, et j'ai coordonné le projet, ce qui ne fut pas une mince affaire !

Cet album ayant été écrit avec des musiciens précis en tête, cela a-t-il influencé l'écriture ?

Certainement. Dans le cas de John Petrucci, c'est évident. Connaissant ses capacités, je voulais lui donner l'occasion de se débrider complètement, et c'est ce qui s'est passé ! Il m'a dit depuis que c'était l'une des choses les plus difficiles qu'il ait faites dans sa carrière. Plus généralement, j'ai voulu faire quelque chose de différent de ce que Wayne et moi aurions fait si nous avions été seuls. J'ai donc créé des canevas relativement ouverts, des parties rythmiques solides, des séquences d'accords, etc., qui permettent à chacun de s'exprimer...

Tu sembles très actif en ce moment..

C'est vrai ! Evidemment, en ce moment je suis très pris par la promotion d'Explorers Club, et nous sommes en train de réfléchir à l'éventualité de lui donner un prolongement scénique. Ça ce décidera dans les mois à venir. Mon principal projet en ce moment est un opéra rock inspiré par la vie de Léonard de Vinci, et je pense que c'est ce que j'ai écrit de meilleur à ce jour. C'est un peu l'opposé d'Explorers Club, beaucoup de claviers et moins de guitares ! J'ai terminé de le maquetter cet été, et j'espère l'enregistrer cet automne. J'aimerais bien faire appel à Steve Walsh et, pourquoi ne pas rêver, Geoff Tate, pour le chant. Ça devrait sortir au début de l'année prochaine. Autrement, je finis de travailler sur un 'tribute' à ELP; Robert Berry arrange cinq morceaux, moi les cinq autres. Il y a tout un tas d'excellents musiciens : Geoff Downes, Mike Portnoy, Pat Mastelotto de King Crimson, Doane Perry de Jethro Tull, John Wetton, James LaBrie, et Simon Phillips. Enfin, il y a un projet assez fou avec Magellan, mais je ne peux pas vraiment vous en dire plus pour l'instant...

Quel est ton regard sur la scène hard-prog américaine actuelle et ses perspectives ?

Au risque de vous étonner, je ne crois pas qu'elle puisse vraiment continuer encore longtemps. J'ai l'impression qu'on frôle la saturation ! A terme, restera les meilleurs, Dream Theater, Fates Warning et quelques autres. Je pense que le prog va repartir dans l'autre direction, vers plus d'harmonie et de mélodie. C'est en tout cas ce que je souhaite...

Hélas, sur disque, les bonnes intentions affichées tournent court. Tout d'abord, loin de s'effacer modestement, les invités n'ont de cesse de vouloir accaparer l'attention de l'auditeur en se livrant à des démonstrations ostentatoires de leur talent. Hôte prévenant, Gardner les a visiblement laissés se faire plaisir, au risque d'une certaine esbroufe. Age Of Impact s'écoute ainsi comme une succession de morceaux de bravoure, vocaux et guitaristiques surtout, dont l'unité de façade ne fait guère illusion. Rien n'interdit cependant de s'en délecter...

Pour ce qui est de la musique, il est probable que les amateurs des deux premiers albums de Magellan, déjà déconcertés par le dernier-né, Test Of Wills (1997), le seront encore plus par Age Of Impact. Comme il confie dans les notes de pochette, Trent Gardner a considérablement simplifié son écriture, et mis un bémol à l'outrance qui était autrefois son ressort de prédilection. Force est pourtant de constater que cette sobriété nouvelle affadit quelque peu son propos. D'autant que la présence dominante, écrasante presque, des guitares au détriment des claviers, oriente l'ensemble vers une orthodoxie 'hard-prog' dans laquelle le talent considérable de Gardner n'a pas vraiment l'opportunité d'exprimer son originalité. Pire encore, la longueur des morceaux, a priori garante d'une grande ambition, relève finalement plus du cliché que d'une nécessité artistique, imposant une uniformité dans laquelle la musique n'a finalement pas plus à gagner que dans le sempiternel schéma couplet/refrain.

Pour clore le chapitre des critiques, parlons enfin du ratage majeur de l'entreprise : la rythmique. On avait fait tout un plat de l'association de Billy Sheehan, bassiste vedette du heavy-metal américain, et Terry Bozzio, qui en matière de rock progressif n'a plus à faire ses preuves, de Zappa aux Lonely Bears en passant par UK. Certes, le mixage de leurs parties est en soi catastrophique (basse et grosse caisse sont quasi inaudibles, le reste de la batterie est comme en sourdine), mais même si l'on fait abstraction de ce problème technique, le duo, loin de propulser l'ensemble, ne fait que l'alourdir, le clouer au sol. Une écoute au casque innocente en partie Bozzio, faisant apparaître un travail conséquent; il demeure que sa prestation semble extrêmement laborieuse.

il serait toutefois injuste de s'en tenir à ces constats pour le moins mitigés. Si ce disque déçoit, c'est avant tout relativement aux très hautes ambitions qu'il affichait. Confronté au reste de la production hard-progressive du moment, Age Of Impact tient plutôt la route ! Mais il ne parvient pas vraiment à transcender cette catégorisation et à s'imposer comme une réussite notable du courant progressif dans son ensemble. Réalisée par Magellan en son temps, cette performance n'est donc pas hors d'atteinte pour Trent Gardner; celui-ci doit seulement trouver le contexte le plus propice à l'épanouissement complet de son talent...

Frédéric BELLAY

(chronique et entretien publiés dans Big Bang n°27 - Septembre 1998)

EXPLORERS CLUB - "Raising The Mammoth"
Magna Carta - 2002 - 59:51

Raising The Mammoth pochette

Age Of Impact, premier volet de l'Explorers Club, avait globalement laissé dubitatif, la direction hard-prog du projet n'ayant pas fait l'unanimité, et les délires parfois gratuits de certains intervenants desservant les réelles bonnes idées. Avec ce second épisode, on assiste à plusieurs changements majeurs, susceptibles de faciliter une adhésion plus large. L'équipage qui accompagne Trent Gardner est ainsi modifié et allégé, permettant d'éviter une certaine dispersion. Si l'on retrouve Terry Bozzio à la batterie et James Labrie au chant, on remarque l'arrivée de John Myung, bassiste de Dream Theater et The Jelly Jam; de Steve Walsh, désormais un des chouchous de Gardner; de Gary Wehrkamp, pilier de Shadow Gallery, et de Kerry Livgren, tête pensante de Kansas, à la guitare rythmique principalement; de Mark Robertson, claviériste virtuose de Cairo; et même de Marty Friedman, ancien guitariste des groupes de trash Cacophony (sic !) et Megadeth ! Mais contrairement à ce que cette dernière recrue pourrait faire craindre, le style privilégié dans ce Raising The Mammoth est clairement plus progressif que celui du premier volet, avec une très large présence des claviers, et une ambiance crépusculaire.

Les textes que Trent Gardner a rédigés pour ce second volet de son projet collectif confirment cette atmosphère plutôt sombre. Reprenant une thématique proche de celle de Age Of Impact, dans un style très dense, ils partent d'un constat pessimiste, celui d'un individu archétypique qui se complait dans l'immobilisme («Passage To Paralysis»), puis brossent un tableau de la situation tragique du monde actuel, et du conditionnement dont nous sommes victimes de la part des États et des Églises («Broad Decay»), avant de conclure de façon quelque peu obsessionnelle sur la nécessité de réagir, d'acquérir une carrure psychologique suffisamment large («Vertebrates») pour s'efforcer de provoquer le changement, de «secouer le mammouth», l'inertie de la société actuelle. Le titre choisi pour l'album (et directement inspiré par la découverte, il y a quelques années, en Sibérie, d'un mammouth parfaitement congelé) peut également être interprété comme la volonté de porter le progressif à un sommet, de lui faire retrouver le chemin d'un large public. Et pour ce faire, Trent Gardner ne s'embarrasse pas de concessions.

L'album est ainsi divisé en deux grands ensembles, le premier structuré en trois parties (de onze à quinze minutes chacune), le second étant un instrumental d'une vingtaine de minutes lui-même première partie d'une totalité dont la suite est à venir. Curieusement, sur le CD, chaque titre est découpé en plusieurs pistes (de 6 à 16), ce qui atténue quelque peu l'homogénéité de l'ensemble, et ne facilite donc pas nécessairement l'approche de l'auditeur novice, contrairement à leur finalité première. La disposition des titres est en tout cas plutôt bien pensée, «Raising The Mammoth 1» étant assurément le plus accessible, grâce au chant notamment. Il commence avec le foisonnant «Passage To Paralysis», la suite qui se rapproche le plus du style du premier Explorers Club et de Magellan pour le versant instrumental. Les deux parties suivantes s'avèrent plus apaisées, voire planantes, la plus réussie étant sans doute «Vertebrates», de par ses lignes vocales travaillées, interprétées en duo par Labrie et Gardner, et sa deuxième moitié purement instrumentale, avec des développements de claviers parfaitement maitrisés et séduisants. «Broad Decay» apparaît au contraire légèrement moins inspiré, plus conventionnel et étiré à l'excès, mais aussi plus facile d'accès, grâce à des mélodies agréables, qui possèdent une épaisseur sous-jacente perceptible au fil des écoutes.

Les divers invités tirent avec succès leur épingle du jeu, des trois guitaristes évitant les excès de virtuosité, à Terry Bozzio, toujours très actif, en passant par John Myung qui, pour être moins technique que dans Dream Theater, assure néanmoins une partition qui s'assimile à merveille à l'ensemble. Il faut à cet égard saluer le choix de Mark Robertson, particulièrement inspiré tout au long de l'album. Trent Gardner continue pour sa part d'expérimenter de nouvelles sonorités, de nouvelles approches (l'intro légèrement «magmaïenne» de «Passage To Paralysis»), réussissant à slalomer autour de l'auto-plagiat.

Quant à la seconde grande partie du disque, «Raising The Mammoth 2» - énigmatiquement sous-titré «AKA Prog-O-Matic» -, elle offre un morceau mastodonte, «Gigantipithicus», imposante ziggourat instrumentale, pour l'interprétation de laquelle Trent Gardner a même battu le rappel d'un vieux complice de Magellan, le bassiste Hal Imbrie. Son approche nécessite plus de patience, mais on a de quoi être impressionné par une telle entreprise, ode à la démesure du progressif et à la richesse des claviers. Après un démarrage légèrement difficile (la guitare noyant un peu le fil directeur en dissertant à l'excès, et certains thèmes manquant d'inspiration), la suite trouve sa vitesse de croisière, avec des claviers tour à tour pompeux et «emersoniens», inquiétants, débridés (le solo de piano évoque celui de «Reins Of Tuscan» sur Leonardo), cérémonieux (deux passages à l'orgue), entraînants (la piste 43) ou caressants (très belle partie de piano de la plage 38).

L'objectif de créer un «UK des années 90», invoqué en son temps pour Age Of Impact, trouve avec cette pièce imposante davantage de légitimité, tant sa variété est remarquable (et même frustrante, de par la durée limitée de la plupart des thèmes). Cependant, le principal regret vis-à-vis de ce Raising The Mammoth vient d'une production et d'un mixage (pourtant réalisé par Terry Brown) déficients, maltraitant en particulier le travail de Bozzio, rendant pratiquement inaudibles certains arrangements, et écrasant un ensemble musical qui aurait incontestablement gagné à absorber davantage de souffle. Pour un éventuel troisième volet, outre des progrès sur ce plan, on aimerait enfin voir ce que donnerait l'interprétation des partitions de Trent Gardner par des musiciens travaillant ensemble, collectivement, et non de manière isolée, sans jamais se rencontrer, ce qui bride une possible émulation.

Jean-Guillaume LANUQUE

(chronique publiée dans Big Bang n°46 - Octobre 2002)


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