BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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TRENT GARDNER & MAGELLAN (4/6) - Suite >

EXPLORERS CLUB, OU JASON ET LES ARGONAUTES

En 1997, toujours, peu après la sortie de Test Of Wills, Peter Morticelli et Mike Varney proposent à Trent Gardner, plutôt que d'entamer la préparation du quatrième Magellan, de devenir la cheville ouvrière d'un nouveau projet «all-stars», baptisé Club des Explorateurs. Notons d'ailleurs tout ce que ce patronyme, choisi comme une référence à ces associations de voyageurs défricheurs de coins encore méconnus du globe, entretient comme parenté avec le nom de Magellan ! A la différence des super-groupes initiés par Magna Carta (dont le plus célèbre est sans doute Liquid Tension Experiment), il ne s'agit pas de rassembler des musiciens de renom afin de créer une alchimie créative, mais simplement de juxtaposer des performances de musiciens reconnus. Trent Gardner est en effet le seul compositeur de la totalité des titres, travail dont il s'acquitte à l'été 1997, en écrivant, puis en élaborant les maquettes. Les textes, conceptuels mais plutôt allusifs, restent fidèles aux problématiques de Gardner, oscillant entre attitude désabusée, pessimisme, et sursauts d'espoir, éloge de la résistance à l'air du temps et appel à faire quelque chose de sa vie, laisser une trace («impact» en anglais).

Age Of Impact pochette

La réalisation de l'album, intitulé justement Age Of Impact, prend quand à elle beaucoup plus de temps, vu la difficulté d'enregistrer les parties des nombreux intervenants, et sa sortie n'intervient qu'à l'été 1998 (il fut chroniqué dans le n°27 de Big Bang). Le choix des musiciens invités à participer au projet résulte d'un mélange entre les propositions des deux patrons de Magna Carta et celles de Trent Gardner. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que le casting est impressionnant : il mêle vétérans du prog (Steve Howe, Terry Bozzio), transfuges du hard (Billy Sheehan, James Murphy), nouvelles pointures des années 90 (John Petrucci, James Labrie, Derek Sherinian), et membres de la grande famille Magna Carta (Matt Bradley, Bret Douglas, Matt Guillory, sans oublier l'inévitable Wayne Gardner).

Malheureusement, le résultat évoque la fable de La Fontaine, «La grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf», car si l'objectif de Trent Gardner était d'aboutir, selon ses mots, à un «UK des années 90», on ne peut pas dire qu'il soit atteint, du fait de démonstrations techniques bien trop chargées et gratuites. Trent Gardner, contrairement à un Waters, a en effet laissé une grande marge de manœuvre à ses invités, multipliant les plages solistes, pour le meilleur (les soli de Guillory, par exemple), mais aussi pour le pire (John Petrucci aligne les notes comme une porsche les kilomètres, jusqu'à arriver à saturation, sur le final de «Last Call» en particulier). Ajoutons à cela un mixage de Kevin Elson mal équilibré, qui sabote la section rythmique Terry Bozzio-Billy Sheehan, et on ressort de cet album avec un goût de déception à la bouche.

Il convient malgré tout de relativiser, car les atouts de ce premier volet sont bien réels. Les titres hard-prog à la Magellan sont généralement efficaces, à défaut d'être très variés («Fate Speaks»), et on a même droit à des compositions plus calmes : la ballade «Fading Fast», qui offre une prestation de Petrucci d'un lyrisme exacerbé et une intervention vocale de Trent Gardner d'une grande sincérité; et le morceau «Time Enough», évocateur de Queensrÿche, chanté par D.C. Cooper, sur lequel on trouve un des meilleurs enchaînements solistes de l'album, avec en particulier le trombone très émouvant de Gardner, la basse de Sheehan et la guitare acoustique de Steve Howe. Même le ventre mou du disque, «No Returning», offre un solo endiablé de flûte, œuvre de Michael Bemesderfer, qui témoigne une nouvelle fois de l'influence de Jethro Tull sur Trent Gardner. Age Of Impact est en tout cas - pour l'instant - le seul album dirigé par Trent Gardner qui fasse partie des meilleures ventes de Magna Carta, sans doute du fait des nombreux invités de prestige qui y figurent.

LE BRAS DROIT DES CARRIÈRES SOLO

Si l'on excepte sa brève apparition sur un morceau de Feeding The Machine, album solo du guitariste James Murphy (qui lui rend ainsi l'invitation faite lors du premier Explorers Club), sur lequel il tempère quelque peu le propos ambiant âpre et agressif, Trent Gardner a participé aux disques de plusieurs artistes, en s'y investissant pleinement, et en développant certaines idées créatives qui lui tenaient à cœur.

Keep It To Yourself pochette

Le premier concerné est James Labrie, le chanteur de Dream Theater, qui faisait partie des invités de l'Explorers Club, et venait de signer chez Magna Carta sous l'intitulé Mullmuzzler (problèmes de droits avec Warner obligent). Pour son premier album solo, Keep It To Yourself, sorti en 1999, Trent Gardner lui compose deux morceaux, correspondant avec lui pour ce faire par téléphone et mail. Ces deux titres s'avèrent très intéressants, figurant clairement au sommet de l'album. «Beelzebubba», avec sa ligne de basse bien appuyée, est ainsi dominé par des arrangements de cuivres - dont le fameux trombone - auxquels Wayne Gardner a mis la patte, donnant un côté légèrement décalé au morceau. Mais le plus remarquable est «As A Man Thinks», judicieusement placé en conclusion de l'album. Dépassant les huit minutes, il se révèle très élaboré et prenant, en particulier pour les parties vocales de James Labrie (ouvrant le morceau a capella), alternant passages sous tension, à la rythmique bien secouée, et accalmies, dominés par les claviers (joués par Trent en personne) et quelques sonorités synthétiques. L'aspect original de ces deux morceaux est renforcé par les textes, censés refléter les pensées d'un individu, donc décousus, et qui abordent la situation perturbée du monde actuel, incitant le narrateur à basculer dans la folie...

Mullmuzzler 2 pochette

Pour le second album, Mullmuzzler 2, paru en 2001, Trent Gardner ne compose que le titre d'ouverture, «Afterlife», annoncé comme la première partie d'une tétralogie. Il y joue également des claviers, avec ses sonorités synthétiques qui lui plaisent tant. Etait-il majoritairement pris par son travail sur les nouveaux Explorers Club et Magellan ? Toujours est-il que le résultat est nettement moins original, aussi bien musicalement (les lignes vocales laissent néanmoins transparaître son influence) que sur le plan des textes (œuvre de Labrie), qui évoquent avec sobriété la sortie sereine d'une séparation amoureuse.

Glossolalia pochette

Mais son travail le plus conséquent, c'est avec Steve Walsh, de Kansas, qu'il le mène, s'engageant dans cette collaboration à compter de l'été 1999, pour un album, Glossolalia, qui sort l'année suivante. L'initiative en revient une fois encore aux patrons de Magna Carta, chez qui Steve Walsh venait de signer. Trent Gardner y laisse la totalité des parties vocales à celui-ci, assurant pour sa part les claviers, un peu de trombone, et surtout, participant à la composition de sept titres sur dix (avec Marty Bolin pour deux d'entre-eux) et co-produisant l'album avec Walsh. Il a également amené dans ses bagages son frère Wayne en tant que musicien additionnel. Parmi les autres interprètes, on peut relever la présence de Virgil Donati (Planet X) à la batterie, et de Billy Greer, de Kansas, à la basse.

A l'écoute de l'album, on reconnaît assez vite la patte de Trent Gardner, avec un gros travail sur les arrangements : des riffs de guitare incisifs qui jaillissent souvent brutalement, et une énergie explosive sur plusieurs titres («Glossolalia», «Haunted Man»); une inventivité vocale entourant la prestation de Steve Walsh sur «Serious Wreckage»; et toujours ces nombreux sons de claviers, percussions synthétiques et bruitages sonores caractéristiques (l'introduction attrayante du long «Smackin' The Clowns»), dont une utilisation d'orchestrations (violons), une première pour Gardner. Pourtant, bien que la plupart des titres ne manquent pas d'intérêt et de rebondissements («Glossolalia», «Serious Wreckage», ou les deux morceaux de dix minutes, «Kansas» -sic !- et «Smackin" The Clowns»), et élargissent davantage la palette musicale de Trent Gardner, toujours inventif, on reste légèrement frustré par cet album, qui vise surtout l'efficacité mais manque en partie de substance sur le fond. La dominante rock met en valeur la voix d'airain de Walsh, mais pêche plus ou moins par manque d'originalité, surtout pour les ballades, ce que ne parvient pas complètement à masquer l'indéniable soin formel. Cette expérience mérite en tout cas le détour, et fut considérée comme une chance et un honneur pour Trent Gardner, le marquant à tel point qu'il invita Steve Walsh dans ses deux projets collectifs ultérieurs, Leonardo et surtout Raising The Mammoth, dans lequel il se taille la part du lion sur les parties chantées.

LEONARDO : UN ABOUTISSEMENT ?

Leonardo pochette

Nous ne reviendrons pas en détails sur Leonardo - The Absolute Man, dont nous avions dit le plus grand bien dans Big Bang n°41 l'année dernière. Il convient toutefois de souligner l'énorme travail que ce projet a constitué pour Trent Gardner. Si l'idée initiale est venue de Peter Morticelli, il s'en est saisie avec passion, effectuant des recherches sur le personnage de Léonard de Vinci (contemporain du navigateur Magellan, avec qui il partageait la soif de connaissances), puis écrivant seul l'ensemble de la partition, qu'il a ensuite transformé en maquette, se chargeant pour ce faire de la totalité des lignes vocales. Son travail sur les textes, généralement en vers, est particulièrement abouti et soigné. Le temps est venu ensuite de passer à la réalisation collective de l'album, en s'efforçant de faire venir tous les invités du projet, qui ont enregistré leurs prestations en ordre séparé, la confection finale de l'album s'apparentant à la composition d'un puzzle.

On imagine sans peine la masse colossale de travail que ce Leonardo a nécessité ! A la fois au four et au moulin, Trent Gardner, en plus d'être le chef d'orchestre, joue du clavier et du trombone, incarne Verrocchio, le mentor de Léonard, et surtout assure l'assise des chœurs massifs de l'album. On peut mettre ce dernier en parallèle avec le concept de l'Explorers Club, vu le casting rassemblé pour l'occasion, l'aspect vocal étant ici largement privilégié. Aucune performance n'affaiblit l'ensemble, bien au contraire, et on peut simplement souligner la grande qualité de celles de James Labrie (clef de voûte de l'ensemble) ou de Mike Baker, très lyrique. Cet opéra-rock est véritablement harmonieux et cohérent, en plus d'offrir une grande variété d'atmosphères et de styles, du dépouillé «With Father» au plus énergique «Reins Of Tuscan», de l'intense «Shaping The Invisible» au rythmé «Inventions», de la ballade «First Commission» aux splendides vocalises de «End Of A World», pour n'en citer que quelques-uns. Tout au plus peut-on souligner quelques faiblesses instrumentales dues à certains interludes moins consistants. Mais l'ouverture, «Apparition», confirme à elle-seule la parfaite santé musicale de Gardner.

Si la réussite artistique est totale, faisant de cette œuvre le chef d'œuvre d'alors du compositeur, le disque, sorti en plein été, fut mal distribué, et peina à rencontrer son public, alors qu'il possédait un potentiel certain lui permettant de dépasser le seul public des mélomanes progressifs. Nulle surprise, donc, si aucune représentation en live de l'album n'a à ce jour été donnée, alors que tel était le souhait de Gardner... Leonardo est en tout cas le meilleur disque à conseiller pour tous ceux qui souhaiteraient commencer à découvrir l'univers de Trent Gardner. Il s'agit assurément d'une de ses meilleures réalisations, sa Joconde à lui, comme l'évoque le verso du disque, où Mona Lisa a comme un air de famille avec Trent Gardner ! Pour finir, il convient également de noter que la pochette de Leonardo, superbe, est l'œuvre de Dave McKean, un artiste qui s'était également chargé de celles des deux Mullmuzzler, du Glossolalia de Steve Walsh et du tribute à ELP (avec talent, là aussi). Avec lui, Trent Gardner a peut-être trouvé son Roger Dean, puisqu'il lui a confié le design de ses deux nouvelles œuvres...

CONCLUSION : LE MEILLEUR RESTE-T-IL A VENIR ?

A regarder le parcours de Trent Gardner en seulement une douzaine d'années, on a de quoi être impressionné par sa productivité et la qualité globale qui s'en dégage. Si les premiers albums de Magellan, certes originaux, s'avèrent manquer en partie d'équilibre, la diversité des expériences et des défis auxquels Trent Gardner a été confronté n'ont fait que le stimuler et lui ont permis de mûrir, au point qu'en moins de deux ans, il nous a livré carrément trois œuvres majeures, LeonardoRaising The Mammoth et Hundred Year Flood, trois joyaux progressifs. Pourtant, le succès ne sera pas nécessairement au rendez-vous.

Parmi les éléments qui entravent une plus grande reconnaissance de Trent Gardner, et l'empêchent de connaître la célébrité d'un Dream Theater ou d'un Spock's Beard, on ne peut éviter de citer, à côté de la complexité de bien des mélodies, les efforts somme toute limités déployés par sa maison de disques. Magna Carta, qui est pourtant consciente du potentiel de son protégé vu les tâches polyvalentes qu'elle lui assigne, mais semble se désintéresser de la nécessaire promotion et diffusion internationale de ses disques, autrement que sur le marché américain : qui, en Europe, est parvenu à mettre facilement la main sur Leonardo, une œuvre pourtant prometteuse, ou sur le nouvel Explorers Club, sorti en août mais toujours pas distribué sur le vieux continent ? Et nous ne parlons pas de l'absence de toute tournée, qui permettrait sans doute d'élargir un public potentiel nécessairement plus étendu. Les moyens réduits de Magna Carta sont bien sûr à invoquer, mais ils n'expliquent pas tout. Si l'organisation de concerts des deux Explorers Club ou du Leonardo relève a priori de l'exploit, au vu des emplois du temps chargés des multiples intervenants, la mise en place d'une série de prestations de Magellan (associé éventuellement à d'autres groupes de Magna Carta, ainsi que Trent Gardner l'envisageait il y a quelques années) est plus facile à réaliser. Le nouveau Magellan, distribué par Roadrunner (une association qui renoue avec celle qui prévalait dans les premières années du label), augure peut-être d'une nouvelle orientation. Le cas échéant, il faudrait souhaiter à Trent Gardner une ouverture vers une maison de disques qui serait prête à investir davantage sur lui. Espérons en tout cas que le destin de Trent Gardner ne ressemblera pas à celui du navigateur Magellan, qui ne connut qu'une gloire posthume...

L'évidente qualité de ses deux nouvelles réalisations (et surtout du Magellan) permet en tout cas de dire que l'heure de la reconnaissance a sonné pour Trent Gardner. Souhaitons que le public - et en premier lieu celui du microcosme progressif dans toute son étendue - réponde à son tour présent... La barre artistique est désormais placée haute, mais Trent Gardner possède assurément le talent nécessaire pour la franchir une nouvelle fois. De quoi nous contenter dans les années à venir par la poursuite de sa circumnavigation musicale, tant il est vrai que le voyage lui-même compte davantage que la destination...

Jean-Guillaume LANUQUE

(Remerciements à Jean-Luc BARATAUD et Anne GROSJEAN
pour leur aide de traducteurs !)

(dossier publié dans Big Bang n°46 - Octobre 2002)

Publiée en 2002, cette rétrospective se concluait initialement par la chronique du dernier album de Magellan en date, à savoir Hundred Year Flood. Nous vous invitons à la consulter, ainsi que celles de tous las albums postérieurs de Magellan, à travers les liens suivants :

Magellan - "Hundred Year Flood" (2002)

Magellan - "Impossible Figures" (2003)

Magellan - "Simphony For A Misanthrope" (2005)

Magellan - "Innocent God" (2007)

Enfin, pour compléter ce dossier, il convient de mentionner les albums réalisés par Trent Gardner en collaboration avec Jack Foster III :

Jack Foster III - "Evolution Of JazzRaptor" (2004)

Jack Foster III - "RaptorGnosis" (2005)

Jack Foster III - "Tame Until Hungry" (2007)

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