BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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TRENT GARDNER & MAGELLAN (3/6) - Suite >

DES HOMMAGES AUX GRANDS ANCIENS...

Pour faire connaître ses groupes au public progressif, Magna Carta décide très tôt de miser sur le principe des tribute, albums de reprises dédiés aux ténors des années 70, inaugurant ainsi une mode qui allait s'amplifier, pour le meilleur et pour le pire. Trent Gardner y voit également, outre l'hommage donné à ses idoles, un challenge personnel lui permettant d'exploiter ses capacités et sa créativité, et d'affiner son style. Les reprises qu'il dirigea, soit sous le nom de Magellan, soit sous son nom propre pour les deux derniers disques en date (sur Rush et ELP), apparaissent ainsi comme très éloignées de la simple répétition scolaire pour le moins stérile, voire égocentrique. D'ailleurs, pour disposer d'une plus grande liberté artistique et d'un contrôle accru sur son travail, Trent Gardner se crée son propre studio d'enregistrement, le Sasquatch studio (du nom d'une créature imaginaire, pendant du Yéti pour les Montagnes Rocheuses), après la sortie de Impending Ascension.

The Moon Revisited pochette

Le premier exercice dans le genre est effectué à l'occasion du tribute inaugural de Magna Carta, The Moon Revisited, dédié à l'album Dark Side Of The Moon de Pink Floyd, rejoué en totalité par des combos du label. L'heure est alors au respect presque obsessionnel de l'œuvre originale, ce qui fait que l'interprétation du célèbre «Money» par Magellan (composé en cette occasion des frères Gardner, du batteur Tim Downer et du saxophoniste Ken Stout, avec même la participation de Sarah, l'épouse de Trent), enregistrée en février 1995, demeure très proche de la version de 1973. On note toutefois une volonté, de la part de Trent Gardner, d'aller partiellement au-delà, avec certaines sonorités de claviers plus contemporaines, une prestation vocale qui fait preuve de digressions sensibles, et un final plus personnel, mais qui ne dure que trop peu de temps. Il convient toutefois de préciser que Trent Gardner avait composé plusieurs versions alternatives de «Money», non retenues par les producteurs, mais qui, selon lui, étaient bien plus différentes de l'original. Le leader de Magellan prête également sa voix à la version collective du court final «Eclipse», orchestrée par Robert Berry, sans originalité particulière.

Tales From Yesterday pochette

La seconde participation à ce type d'expérience est nettement plus convaincante. Sur Tales From Yesterday, en effet, un disque consacré aux géants de Yes, Magellan réalise une reprise relativement inattendue : plutôt que de choisir un des classiques du groupe, Trent Gardner jette son dévolu sur «Don't Kill The Whale», le «hit» écologique de Tormato, un morceau qui ne fait guère l'unanimité chez les amateurs de Yes. Enregistré en juin 1995 par Trent et Wayne, à l'aide d'une batterie de nouveau synthétique, cette version rallongée de deux bonnes minutes par rapport à l'original est à la fois percutante (les rythmiques de guitare très hard, une batterie avec double grosse caisse !) et pleinement fidèle à l'esprit de Yes, variant les atmosphères, avec des claviers tantôt planants (ouvrant et concluant la composition), tantôt débridés (le solo de Trent Gardner est redoutable !), sans oublier des chœurs entremêlés particulièrement réussis, assurés par le seul Trent. Seul le solo original de Steve Howe reste du domaine de la reproduction un peu trop scolaire.

Supper's Ready pochette

A peine un mois plus tard, Magellan enregistre une contribution pour le tribute à Genesis, Supper's Ready. Et cette fois, pour la seconde fois, les frères Gardner utilisent les services d'un véritable batteur, Roger Patterson (doublé, toutefois, par des sonorités synthétiques). Il ne sera pas intégré de manière permanente au groupe, mais son utilisation répétée annonce le recrutement d'un vrai batteur pour le nouvel opus de Magellan, alors en préparation. Comme pour Yes, Gardner choisit de reprendre, non un titre de l'âge d'or de Genesis, mais un morceau de leur période la plus commerciale et la moins consensuelle, «Mama». Bien que son apport soit moins marqué que pour «Don't Kill The Whale», on sent tout de même l'empreinte de Magellan sur cette interprétation, puisqu'après une introduction très fidèle, la guitare rythmique se fait plus hard, avec des arrangements de claviers supplémentaires qui rendent le morceau plus pêchu. La voix de Trent Gardner imite de surcroit plutôt bien celle de Phil Collins. L'expérience demeure cependant moins intéressante que pour Yes.

To Cry You A Song pochette

Ce n'est pas le cas de la participation de Magellan à To Cry You A Song, hommage à Jethro Tull. Le groupe se fend en effet de deux titres, une reprise du célèbre «Aqualung» (enregistrée en novembre 1995), et une composition originale instrumentale de Trent Gardner, «A Tull Tale» (enregistré le 1er avril 1996), qui a la lourde tache d'ouvrir le disque. C'est là un signe clair de la grande admiration que voue Trent Gardner à Ian Anderson, lui aussi leader de son groupe, chanteur, musicien et compositeur (il figurait déjà dans les remerciements de Hour Of Restoration). Le morceau inédit est d'ailleurs très réussi, malgré sa brièveté (un peu plus de deux minutes), avec une prestation de Stan Johnson à la flûte parfaitement fidèle à l'esprit du Tull, appuyée par les claviers de Trent Gardner et quelques percussions partiellement synthétiques qu'il affectionne (inspirées de celles de Genesis sur Duke, on les retrouvera entre autre sur Age Of Impact ou Leonardo). Quant à la reprise d'«Aqualung», pour laquelle Trent Gardner est entouré de son frère et à nouveau de Roger Patterson à la batterie, elle est d'une grande fidélité, accentuant simplement par des sonorités plus modernes et appuyées de claviers et de guitares le côté déjà rock de l'original. Le final du titre est particulièrement enlevé, avec des claviers majestueux tout droit tirés de Hour Of Restoration.

Working Man pochette

Pour l'hommage aux Canadiens de Rush, Working Man, supervisé par Mike Portnoy, qui sort en 1996, Trent Gardner seul joue un rôle limité dans la reprise de «Freewill», extrait de l'album Permanent Waves (1980). Il n'y assure en effet que les claviers, qu'il a enregistré au studio Sasquatch, pour une prestation sommaire et en retrait. Cet hommage à Rush fait également se croiser une première fois les noms de Trent Gardner et de Terry Brown, producteur de leurs premiers albums, qui s'était occupé du mixage de ce tribute. Ils collaboreront ensemble pour Leonardo et Raising The Mammoth.

Encores, Legends And Paradox pochette

Mais le plus gros travail dans ce type d'exercice imposé reste l'hommage à Emerson, Lake and Palmer, Encores, Legends And Paradox (alias ELP), paru en 1999. Les dix morceaux tirés de l'âge d'or du groupe (1970-1974) furent ventilés entre Robert Berry et Trent Gardner, à charge pour eux d'en réaliser de nouvelles versions avec l'aide d'intervenants extérieurs (dont l'inséparable Wayne Gardner à la basse). Si l'on excepte «Bitches Crystal», qui reste globalement fidèle à l'original (avec tout de même les sonorités diverses de claviers typiques de Gardner), les nouveaux arrangements proposés par Trent Gardner s'avèrent particulièrement consistants et percutants. L'instrumental «Tocatta» se voit ainsi lifté dans une approche plus électrique, quasiment apocalyptique, enrichi de la guitare de l'ex-Yes Peter Banks, et servi par la batterie de Pat Mastelotto, la basse entêtante de Wayne Gardner et les soli de Matt Guillory, leader de Dali's Dilemna. «A Time And A Place» bénéficie de la guitare de Martin Barre (nouveau clin d'œil à Jethro Tull) et surtout de l'orgue de John Novello, du groupe Niacin, qui boostent le morceau; Trent Gardner a même transformé la fin de la composition pour en faire un passage planant, mettant en valeur la voix de James Labrie. De même, pour «The Sheriff», la conclusion, chantée de façon très rythmée par Trent Gardner, fait la liaison entre ELP et Magellan. Quant à «The Endless Enigma» (qui synthétise en fait les deux parties du morceau original et l'interlude au piano, «Fugue»), également chanté par Gardner, accompagné ici par Mike Portnoy à la batterie, il est aussi une relecture dans le style Magellan et Explorers Club (l'introduction se rapproche de celle de «Fading Fast»), à grands coups de claviers surjoués par Trent lui-même et d'une basse gonflée; le final, qui voit la participation de Geoff Downes, est tout spécialement jouissif. La version qui figure sur le disque est pourtant racourcie par rapport à celle qui a été enregistrée, nous privant, semble-t-il, d'une partie de clavier marquante...

Sounds Like Christmas pochette

Pour être tout à fait complet, et en attendant d'hypothétiques tributes à King Crimson, Kansas ou à d'autres grands noms du progressif, il convient de mentionner également la participation, à l'été 2001, de Trent Gardner, en tant que chanteur uniquement, au projet The December People, concocté par Robert Berry et parrainé une fois de plus par Magna Carta. L'album qui en a résulté, Sounds Like Christmas, reprend l'idée d'hommage à des grands groupes ou artistes, mais en l'adaptant cette fois à une tradition très américaine, le business des chants de Noël. Robert Berry a en effet repris des chansons traditionnelles en les réarrangeant «à la manière de...» Yes, Queen, ou autre Kansas. Trent Gardner chante ainsi «What Child Is This ?» dans le style du Genesis de The Lamb Lies Down On Broadway, une curiosité agréable, et participe au final du disque, «Merry X-Mas (War Is Over)», imitation des Beatles, avec Lisa Bouchelle, Mike Baker ou Robert Berry. On reste en famille !

«TEST OF WILLS», LE RENDEZ-VOUS MANQUÉ ?

Test Of Wills pochette

Toutes ces participations à des projets collectifs ont bien sûr retardé la mise en chantier du nouvel opus de Magellan. Celui-ci voit finalement le jour en 1997, avec un logo plus rutilant et une pochette composée d'une photographie datant de l'époque du premier conflit mondial. Son titre parle pour lui : cette mise à l'épreuve des volontés tend à avertir l'auditeur que ce nouvel album sera déstabilisant pour celui qui attend une réédition de Hour Of Restoration ou d'Impending Ascension. Pour l'occasion, la composition du groupe a été modifiée de façon conséquente. Hal Imbrie ne fait ainsi plus partie de l'aventure (la basse est désormais assurée par Wayne), et un véritable batteur a enfin été recruté. Il s'agit de Brad Kayser, une tête entièrement nouvelle, puisqu'il n'était pas présent sur les tributes auxquels le groupe avait participé. Son jeu - il a même droit à un solo de batterie en introduction de «A Social Marginal» - enrichit incontestablement le propos du groupe, même s'il manque ponctuellement de finesse (en particulier sur «Critic's Carnival», sous-titré «The Solano County Engineering Archives, vault 1», et dont, curieusement, les paroles ne figurent pas dans le livret). La section rythmique dans son ensemble sort d'ailleurs grandie du mixage, la basse étant bien audible et travaillée. Trent Gardner, quant à lui, en plus d'assurer le chant et les claviers, joue d'un instrument complètement atypique dans le progressif, et carrément extra-terrestre dans le hard-prog : le trombone. C'est d'ailleurs sur cet instrument qu'il avait abordé la musique au lycée, jouant alors dans des groupes plutôt orientés vers le jazz. La flûte (utilisée de la même manière que Ian Anderson) fait également son apparition chez Magellan, sur «Jacko» et «Critic's Carnival», où elle est véritablement échevelée. Autre point positif de ce disque, enregistré au studio Sasquatch par Trent Gardner, sa production, œuvre du groupe lui-même, très claire et percutante, parfaitement adaptée au contenu musical.

Car, par rapport à Hour Of Restoration et Impending Ascension, ce Test Of Wills est beaucoup plus pêchu, carrément volcanique et incandescent. Le mixage privilégie en effet volontiers les guitares électriques, qui en deviennent quasiment obsédantes sur certains morceaux, d'autant que le clavier est parfois relativement peu présent («Gameface», «Test Of Wills», «Critic's Carnival»). Ces titres offrent ainsi peu de prises à l'auditeur, ce qui dessert en partie l'album. Un morceau comme «Test Of Wills», par exemple, mérite pourtant d'être redécouvert, de par ses divers rebondissements et ses partitions de trombone, parfaitement bien intégrées, tout comme, dans une moindre mesure, «Critic's Carnival», l'autre longue pièce de l'album, moins variée. Certaines compositions, toutefois, s'avèrent plus proches d'Impending Ascension, avec des claviers un peu plus pénétrants («Crucible», «Preaching The Converted» surtout, sans aucune guitare, et au final vocal efficace). Parmi les morceaux plus sobres, on peut également relever deux autres réussites : «Walk Fast, Look Worried», morceau basé sur la guitare acoustique, avec une montée en puissance centrale, qui montre un Trent Gardner mélodiste particulièrement inspiré; et «Jacko», sur lequel c'est un piano sautillant qui accompagne un chant particulièrement expressif.

Le chant, justement, encore plus assuré, est toujours très présent, littéralement tourbillonnant sur «Preaching The Converted». Seul un modeste titre, «Bully Pulpit (Part 1)», est instrumental, se composant d'une juxtaposition de sons de claviers curieux et d'une guitare électrique comme provenant d'un vieux lecteur de vinyl. Les textes, sombres et pessimistes, sont pour leur part davantage ancrés dans l'actualité. Ainsi, «Social Marginal» est une critique de la mentalité charitable et condescendante; «Jacko» traite de la différence et de l'intolérance qui en découle, avec ce personnage de Jack, traité comme un monstre et exploité pour sa difformité; de même, «Preaching The Converted» est une dénonciation de la musique comme business, à travers laquelle transparait même une critique de ce progressif qui a tendance à tourner en rond... D'autres morceaux paraissent plus personnels, exaltant la volonté de s'en sortir en croyant à ses rêves («Gameface»), et exorcisant des tendances plus dépressives (la peur de mourir dans «Walk Fast, Look Worried», l'échec du couple avec «Crucible», le refuge possible dans la dépression sur «Test Of Wills»).

Cet album, qui, aux yeux de certains critiques (et peut-être de son géniteur), devait permettre à Magellan de connaître enfin la reconnaissance qu'il méritait, ne fut pas le triomphe escompté, malgré son indéniable qualité artistique. Les fans de prog le trouvèrent bien trop agressif, avec peu de moments où respirer, tandis que les adeptes de hard étaient plutôt décontenancés par ses refrains parfois difficiles à mémoriser («Test Of Wills»), son aspect et ses structures peu conventionnelles.


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