BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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TRENT GARDNER & MAGELLAN (2/6) - Suite >

MAGELLAN, OU LES GRANDES DÉCOUVERTES MUSICALES...

Lors de la création du label américain Magna Carta par Mike Varney et Peter Morticelli, tous deux issus du milieu métal (Varney travaille alors pour Shrapnel Records, spécialisé dans la production de guitar heroes comme Tony MacAlpine), à l'aube des années 90, un certain nombre d'artistes en quête de débouchés leur envoient des maquettes. Parmi celles-ci, la démo d'un titre, «Union Jack», composée par un certain Trent Gardner, qui les séduit immédiatement, au point que le premier album de Magellan devient le titre inaugural de leur catalogue ! Ce n'est d'ailleurs pas un hasard non plus si la composition qui ouvre Hour Of Restoration s'intitule... «Magna Carta» ! Ce premier album se compose donc des fameuses démos («Union Jack», «The Winner» et «Friends Of America»), et de nouveaux morceaux, composés pour l'occasion et enregistrés à l'été 1991. Le nom de Magellan est choisi comme patronyme du groupe pour ce qu'il véhicule de bagage symbolique. Le navigateur portugais Ferdinand Magalhaes, dit Magellan (1480-1521), est en effet le premier à avoir mené une expédition qui réussit à accomplir le tour du monde (lui-même ayant été tué aux Philippines avant la fin du voyage).

Wayne et Trent Gardner

Pour Trent Gardner, l'idée est de retrouver cette ambition, cette volonté d'exploration de l'inconnu, à une époque de transition qui entretient plus d'un point commun avec la notre, afin de découvrir de nouveaux horizons musicaux. La pochette d'Hour Of Restoration le reflète bien, avec ce navire à voiles fendant des cieux étoilés vers l'infini de l'espace. Mais si Trent Gardner apparaît comme le leader incontesté de la formation (il compose la quasi-totalité des morceaux), il est alors entouré par deux autres musiciens, son petit frère Wayne (né en 1965) au premier chef, dont le rôle ne doit pas être sous-estimé. A l'instar d'un El Cano, le second de Magellan, qui termina le périple à sa place, il a su se rendre indispensable, par ses bons conseils sur les arrangements et ses solides rythmiques de guitare en acier trempé. Le dernier membre de Magellan à ses débuts est Hal Imbrie, le bassiste, au son bien appuyé, surnommé «Stringfellow» (compagnon de corde) par ses camarades.

«HOUR OF RESTORATION», UN COUP DE TONNERRE DANS UN CIEL SEREIN

Hour Of Restoration pochette

Hour Of Restoration est commercialisé fin 1991. Ce premier album, bien que n'ayant pas eu le succès du Images And Words de Dream Theater, paru l'année suivante, marque néanmoins un tournant dans l'histoire du progressif. La musique, qui se base principalement sur les claviers, dans la lignée d'un ELP, puise son originalité dans l'adjonction de guitares inspirées du hard (avec une influence du heavy-metal des années 80), et de mélodies percutantes, à la Kansas, pour une symbiose génératrice d'une remarquable puissance. La pulsation électrique des guitares est ainsi comme l'océan agité sur lequel navigue un vaisseau aux multiples claviers, autant de voiles entraînant la musique vers davantage d'emphase. Quand à la voix de Trent Gardner, elle possède un timbre personnel, clairement reconnaissable, une puissance et une capacité de modulation importante, avec un placement majoritairement aigu (certaines poussées accentuant cet aspect). On pourrait invoquer un croisement des gênes de Phil Collins, surtout, de Greg Lake et d'un zeste de ceux de Jon Andersen. L'allusion à ce dernier n'est pas innocente, tant la qualité et l'importance des vocaux (Wayne Gardner et Hal Imbrie assurant les chœurs) rappellent Yes.

Les textes sont d'ailleurs particulièrement denses, poétiques, et le verbe omniprésent («Breaking These Circles» étant un extrême en la matière), Trent Gardner enchaînant fréquemment les vers avec peu de respiration, rendant l'appropriation des mélodies plus difficile, mais happant aussi l'auditeur dans ce tourbillon vocal. L'attrait de Trent Gardner pour l'histoire, sensible à travers le choix du nom du groupe, se remarque également dans les thèmes de plusieurs titres de l'album, en particulier les deux morceaux les plus épiques. «Magna Carta», qui dure pratiquement un quart d'heure, narre ainsi la conquête par la noblesse anglaise de la Grande Charte, concédée par Jean sans Terre en 1215, un texte essentiel qui constitue un frein à la mise en place de l'absolutisme royal. De même, «Union Jack» est une critique de l'intervention anglaise aux Malouines en 1982, et un appel à la fraternité entre les peuples sur une planète qui appartient à tous. La culture (littéraire, en particulier) de Gardner se double en effet d'un engagement politique, comme en témoigne aussi «Friends Of America», critique très ironique de la fierté américaine, «The Winner», qui stigmatise la course à la réussite moderne, ou «Another Burning», dénonciation (déjà !) de la guerre menée par les États-Unis au Vietnam.

La structure de tous ces morceaux est généralement complexe, avec de nombreux changements de tempo («Another Burning») et des breaks tumultueux, ce qui rend la rareté des soli parfaitement supportable. Seuls quelques très rares titres relèvent de la ballade («Just One Bridge»). L'album se termine d'ailleurs avec un bref morceau d'un peu plus d'une minute, «Turning Point», l'accalmie après la tempête sonore, une déclaration d'amour intimiste qui est aussi un appel à suivre le groupe dans ses voyages... Pour autant, cette première réalisation à la production relativement honnête n'est pas exempte de défauts. Le principal concerne la section rythmique. Le groupe utilise en effet des boites à rythme, qui, bien que mises au service de partitions variées, s'avèrent trop mécaniques, pesantes (étant de surcroit mixées en avant), et manquent de la subtilité nécessaire («The Winner» est à cet égard symptomatique), la basse de Hal Imbrie ne suffisant pas à corriger cette faiblesse. On peut également relever un relatif manque de fignolage, plus sensible sur certains morceaux. La sortie de Hour Of Restoration apparaît en tout cas comme un acte fondateur du hard-prog, dans un style très différent de Dream Theater, et marque un jalon dans le renouveau du progressif (le titre choisi pour le disque est à cet égard prémonitoire).

«IMPENDING ASCENSION», LE FRÈRE SIAMOIS ?

Impending Ascension pochette

Le succès d'estime de Hour Of Restoration lance la carrière de Trent Gardner et de son groupe, en plus de contribuer à l'essor de Magna Carta. Un deuxième album est donc rapidement mis en chantier, et enregistré pour l'essentiel entre octobre 1992 et mars 1993 (exception faite de «Estadium Nacional», mis en boite en juin 1992). Les compositions sont toujours signées de Trent Gardner (avec les contributions des deux autres musiciens, ainsi qu'il se plait à le souligner). Le titre choisi, Impending Ascension (ascencion suspendue), suscite l'interrogation : cette escalade entravée, est-ce celle du groupe, qui souhaiterait atteindre un plus large public, mais ne se sent pas encore suffisament mûr ? Doit-on y voir un lien avec la construction de la tour de Babel (voir la pochette), stoppée par Dieu pour son ambition sans limites, et avec les retournements de situation évoqués dans plusieurs morceaux («Estadium Nacional», «Storms And Mutiny») ?

Trent Gardner poursuit en tout cas, à travers ses textes, certaines réflexions qui lui tiennent à cœur, liées, pour quelques-unes encore, à l'histoire. Ainsi, «Estadium Nacional» traite de la répression féroce qui suivit le coup d'Etat de Pinochet au Chili en 1973, avec ses trop fameuses exécutions dans les stades, «Virtual Reality» de l'illusion générée par les progrès de l'informatique et de la réalité virtuelle, tandis que «Songsmith», par le biais d'une comparaison faisant du compositeur un forgeron des mots et des sons, critique l'industrialisation de la musique, qui fait disparaître le musicien en tant qu'artisan, n'en faisant qu'un exécutant de volontés purement mercantiles. On peut également y rattacher «Under The Wire», profession de foi sur la chanson comme vecteur de la poésie. Sur le plan musical, Impending Ascension est extrêmement proche de Hour Of Restoration : sonorités des instruments (la formation est d'ailleurs inchangée), compositions denses et foisonnantes, ventilation entre épiques d'une dizaine de minutes («Estadium Nacional», «Waterfront Weirdos», «Storms And Mutiny») et morceaux plus calibrés, avec également un titre très court en conclusion, «Under The Wire». On retrouve malheureusement aussi les boites à rythme (avec une double grosse caisse témoignant de l'influence heavy métal) et leurs limites artistiques, patentes sur un titre comme «Storms And Mutiny», ainsi qu'une basse sous-mixée (le final du morceau sus-cité est une exception), et quelques sonorités de claviers qui font légèrement amateur.

Néanmoins, Trent Gardner s'efforce avec cet album de poursuivre plus avant certaines directions explorées sur le premier opus du groupe, et étend encore davantage sa compétence de chanteur. «Estadium Nacional», un des meilleurs morceaux, particulièrement bien maîtrisé, fait ainsi la part belle aux claviers, avec de luxuriants arrangements et une grande ampleur vocale. «Waterfront Weirdos», qui utilise pour la première fois du piano, et traite des exclus du bord de mer, illustre également ce bouillonnement créatif, avec toutefois des thèmes parfois insuffisamment développés. Il témoigne, à travers ses paroles, de ce conflit très présent chez Trent Gardner entre l'espoir de changer les choses (en l'occurrence les inégalités sociales) et le pessimisme désabusé face à l'accumulation des échecs et l'agravation de la situation sociale. L'instrumental très Emersonien «No Time For Words» s'inscrit aussi dans cette dimension plus progressive. Au contraire, «Storms And Mutiny», qui relate les difficultés du voyage de Magellan et la contestation qu'il eut à subir de la part de son équipage, est globalement plus hard, annonçant en partie l'album Test Of Wills. Il en est de même pour «Songsmith», que l'on peut rapprocher de «Breaking These Circles», avec une voix très présente, et du très heavy «Under The Wire», l'antithèse complète de «Turning Point». Mais des breaks rageurs sont aussi présents sur «Estadium Nacional», «Virtual Reality» (avec un solo de clavier, une performance plutôt rare) et «Waterfront Weirdos», à la conclusion martiale.

Impending Ascension apparaît ainsi comme partiellement plus abouti que Hour Of Restoration, qu'il complète idéalement. Ces deux premiers albums de Magellan, malgré leurs moyens de réalisation limités, n'en constituent pas moins un véritable manifeste pour un renouveau du progressif, à enrichir par l'investigation d'autres directions, d'autres influences, ce que Trent Gardner n'allait pas tarder à faire, dans le cadre de projets parallèles.


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