BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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JETHRO TULL (8/10) - Suite >

IAN ANDERSON - "Divinities : Twelve Dances With God"
EMI - 1995 - 47:03

JETHRO TULL - "Roots To Branches"
Chrysalis/EMI - 1995 - 60:04

Mais où sont donc passés les censeurs arrogants qui, il y a presque vingt ans, raillaient Ian Anderson, "Vieux schnock" décrété trop sénile pour faire du rock ? Il est à parier que tous ces rats ont depuis belle lurette quitté le navire d'une "éthique" rock en totale perdition, alors que le vieux barde à la barbe mitée est toujours là. La critique est facile, l'Art est difficile, dit-on. En tout cas, voilà une belle ironie du destin !

Notre ménestrel électrique aborde même la cinquantaine avec une vigueur toute juvénile, et plus de vingt-cinq années après ses débuts, sa verve et son dynamisme semblent absolument intacts. L'activité "tullienne" n'a jamais été aussi intense et frénétique. Jugez plutôt. Depuis 1991 et Rock Island, le dernier album studio en date, Ian "Stakhanov" Anderson nous a sorti coup sur coup un live 'unplugged' (A Little Light Music), un magnifique coffret 4CD pour fêter les vingt-cinq ans, et un double CD/compilation d'inédits remixés par ses soins (pour vous dire le respect qu'il a pour son œuvre et son public). Et le voici avec un second opus solo et un nouvel album studio de Jethro Tull. Insatiable, on vous dit !

Divinities pochette

C'est donc seulement le second album solo de Ian Anderson. D'ailleurs, la question d'un album solo pour Ian Anderson a-t-elle un sens ? Car enfin, Jethro Tull, c'est lui; il en est sa tête pensante, sa figure de proue, son âme. Alors à quoi bon ? Il n'y a méme pas la justification d'un 'trip' égotiste !

Toujours est-il que Ian Anderson semble avoir cédé à la demande d'EMI, et plus exactement de la division 'classique' d'EMI. Le projet proposé était de composer une musique instrumentale articulée autour de son jeu de flûte et d'un thème d'inspiration qui est la spiritualité dans ses diverses formes d'expression. Cela peut prêter à sourire lorsqu'on connaît la grande défiance d'Anderson à l'égard de l'institution religieuse. Cet album se présente donc comme un concerto soliste pour flûte(s) et orchestre en douze mouvements (le nombre a-t-il été choisi pour sa valeur symbolique ?). Nous sommes donc très loin de ce que l'on pouvait attendre de Ian Anderson. En comparaison, Walk Into Light (1983) pouvait être assimilé à du Jethro Tull, alors que Divinities développe une approche classisante, se détachant nettement de la sphère 'tulienne'. A la limite, on peut établir un parallèle entre les deux albums solo, sur le fait qu'ils sont tous les deux le résultat d'une collaboration avec un claviériste (Peter John Vettese sur le premier, Andrew Giddings sur le second). Pour le reste, même le jeu de flûte si spécifique chez Jethro Tull est remplacé par un jeu très "classique".

Quoi qu'il en soit, on a le vague sentiment que le thème d'inspiration est surtout un prétexte au projet et non son moteur. L'album a été composé et enregistré à divers moments de l'année 1994, entre les tournées de Jethro Tull - c'est vous dire que le projet n'était pas la préoccupation majeure d'Anderson. C'est comme s'il avait accepté un 'challenge' sans que ce dernier soit le centre d'intérêt du moment. C'est sans doute ce qui explique que cet album semble manquer de substance et de profondeur.

Attention ! Il ne s'agit pas d'un mauvais album. On y trouve une beauté formelle et polissée qui paraît superficielle, et en tout cas en inadéquation avec le thème d'inspiration. A la lecture des titres, on comprend bien que le propos est d'exprimer certains aspects de l'Islam ("In Sight Of The Minaret"), du christianisme ("In The Olive Garden"), de l'hindouisme ("in The Times Of India") ou du spiritisme africain ("En Afrique"). A l'arrivée, on se retrouve avec une musique typiquement occidentale dans sa forme et sa structure mélodique et harmonique, qui ne s'autorise pas la moindre incursion dans les musiques du monde, alors que tout l'y invitait. C'est un peu comme une musique de film qui ne pourrait prendre tout sa signification qu'avec le support de l'image, mais à laquelle on aurait supprimé l'image. C'est très joli, mais la signification reste absconse.

A la réflexion, il y a bien un morceau de Jethro Tull qui est dans la lignée de ce disque : c'est "Elegy", sur Stormwatch (1979), qui avait été composé par David Palmer. Mais on est tenté de dire qu'un morceau de ce type sur un album, c'est parfait, mais que sur la longueur d'un album, ça devient longuet et soporifique. Il n'est pas pour autant question de considérer cet album comme quantité négligeable. Il s'inscrit parfaitement dans l'œuvre de Ian Anderson, et y joue un rôle circonstanciel que nous verrons plus loin.

Si l'on excepte les deux "best-of", les deux "live" et les divers coffrets commémoratifs, Roots To Branches doit bien être le vingtième album studio du 'Tull' (appellation chic réservée aux initiés !). Cette étonnante longévité est le fait d'un immense talent capable de se renouveler à l'infini à partir de principes de base. Cela donne une œuvre atypique et personnelle, toujours fidèle à elle-même, immédiatement identifiable.

Roots To Branches pochette

Pour mieux situer ce nouvel opus dans le cadre plus vaste de l'œuvre toute entière, il convient d'effectuer un petit retour en arrière. Il faut se souvenir qu'il y a quelques années, Ian Anderson, toujours attentif à tous les nouveaux moyens d'expression, s'était essayé à la technologie et à l'électronique, comme en témoignent A (1980), Under Wraps (1984) ou son album solo Walk Into Light (1983). Mais très vite, il en a fait le tour, et réalisé que sa personnalité musicale ne se réalisait pas au mieux à travers ce domaine. Il était temps alors d'effectuer un retour aux sources et aux racines. C'est donc cette attitude qui a prévalu au cours de la phase musicale qui, grossièrement, occupe la seconde moitié des années 80. Ian Anderson renouait, avec Crest Of A Knave ("armoiries d'un valet"), avec une certaine imagerie médiévale qui a toujours été associée à l'imaginaire 'Tullien', alors qu'il célébrait un rock direct et authentique sur Rock Island (1989) et qu'il revenait même à ses premières amours "bluesy" sur Catfish Rising (1991), comme au bon vieux temps de This Was.

Il apparaît que Jethro Tull aborde désormais une nouvelle phase dans son œuvre. Tout se passe comme si, après le retour aux sources et après avoir fait le point avec les divers coffrets et live parus depuis 1987, Ian Anderson s'engageait dans une synthèse de ce qui a été réalisé au cours des années 70, de Benefit (1970) à Stormwatch (1979). On peut parler de synthèse, mais également de redistribution des différents éléments mis en place au cours de cette décennie. On pourrait en effet s'amuser à reconstruire chacun des morceaux à partir de compositions antérieures. Ce serait long, fastidieux et finalement un peu stérile. Il est plus intéressant de dégager quelques prindpes généraux.

La première remarque concerne la voix d'Anderson. Il y avait des problèmes il y a quelques temps : son timbre de voix semblait altéré, avec une dérive 'knopflerienne' sur Crest Of A Knave, la situation semblant même critique sur Rock Island. Fort heureusement, il a retrouvé son timbre et sa conviction. Il évoque bien Mark Knopfler sur "Another Harry's Bar", mais c'est plus un clin-d'oeil qu'autre chose.

Le deuxième élément concerne le retour d'une certaine assise 'symphonique'. Andy Giddings prolonge, dans Roots To Branches le rôle qui était le sien sur Divinities. Il reprend quelque peu le rôle d'orchestrateur que tenait David Palmer durant la décennie glorieuse de Jethro Tull. Mais attention, le symphonisme chez Jethro Tull est très particulier. Il ne s'impose pas en tant que tel, mais apparaît en filigrane, intimement intégré à l'édifice sonore et à son service. Ce n'est pas une sorte d'alibi culturel, mais bien une nécessité de l'œuvre. Giddings apporte ici une touche symphonique subtile, parfaitement intégrée dans les arrangements.

Un des aspects les plus remarquables sur cet album est la science des arrangements, Ian Anderson déploie la quintessence de son savoir-faire en ce domaine, poussant le jeu assez loin. Chaque composition est un modèle du genre. On a rarement rencontré chez le Tull une écriture aussi dense et reserrée, avec ses structures rythmiques toutes en breaks, des contrechants de flûte omniprésents, une précision diabolique de la guitare de Martin Barre dans ses riffs et ses mélodies, et les arrangements de cordes ou de claviers. C'est foisonnant d'idées, tant et si bien que la plupart des morceaux ne prennent toute leur signification qu'au bout de quelques écoutes, comme ces images en '3D' qui, à première vue, ne laissent apparaître que des tâches de couleurs, et qui font apparaître, lorsqu'on les fixe, une image en relief. Rock, folk et symphonisme sont intimement liés dans chaque composition, avec parfois quelques petits débords jazzy ou bluesy.

A l'heure où les maisons de disques sortent à tour de bras "best-of" et autres "tribute-to", Ian Anderson réalise les deux opérations en une seule fois, sachant qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même. Jethro Tull nous livre ici sa quintessence. Ceux qui ne connaîtraient pas le groupe trouveront ici le moyen de le découvrir de façon intelligente. Les autres pourront se dire que, décidément, Ian Anderson est un grand monsieur. Ce Tull 1995 est grand millésime !

Philippe GNANA

(chroniques publiées dans Big Bang n°14 - Hiver 1995-96)

JETHRO TULL - "A" (Version Remasterisée - CD+DVD)
Chrysalis - 2004 - 42:46 / 56:48

A pochette

Cette réédition du treizième album studio du groupe de Ian Andersen s'avère particulièrement intéressante et incontournable. En effet, il s'agit incontestablement d'un des disques les plus originaux de la discographie de Jethro Tull. Conçu initialement comme devant être le premier album solo d'Anderson (d'où ce titre, A), puis sorti sous le nom du groupe suite aux pressions de la maison de disques, il bénéficia surtout de l'active collaboration d'Eddie Jobson, récemment libéré par l'auto-dissolution d'UK. Ce musicien de génie, sur la carrière duquel nous nous pencherons en détail dans un avenir prochain, a apporté avec lui ses sons de claviers caractéristiques et son talent de violoniste, teintant ainsi A d'une coloration très moderne, plus synthétique, avec toujours ces arrangements de flûte typiques d"Anderson. Martin Barre, le seul rescapé de l'ancienne formation de Jethro Tull, est également relativement présent, et ce dès «Crossfire», la sympathique entrée en matière.

Avec la remasterisation, le niveau sonore de l'album est relevé et purifié, pour un rendu qui n'a pas vieilli d'un iota. Les refrains sont tous très réussis, de «Fylingdale Flyer» à «Protect And Survive» en passant par «Uniform», habité par le violon, avec de régulières utilisations du vocoder, et des compositions comme «Black Sunday» et son introduction épique (sur laquelle on sent tout ce qu'un Trent Gardner doit au chant d'Anderson), «Batteries Not Included», l'instrumental «The Fine Marten's Jig» ou «And Further On», à la mélancolie à fleur de peau, sont de vrais bijoux.

Par ailleurs, cette nouvelle édition de A est accompagnée d'un DVD bonus, reprise de la vidéo Slipsteam. On y trouve un concert de la tournée aux États-Unis qui suivit la sortie de l'album, avec une sélection de morceaux assez variée. A côté de deux titres de A («Black Sunday» et «Fylingdale Flyer»), on a ainsi droit à «Dun Rigill» de Stormwatch, «Heavy Horses», «Songs From The Wood» et «Too Old To Rock'n Roll» des disques éponymes, «Aqualung» et «Locomotive Breath» d'Aqualung, sans oublier «Skating Away On The Thin Ice Of The New Day» de War Child et «Sweet Dream». Certains de ces morceaux («Fylingdale Flyer» ou «Too Old To Rock'n Roll») sont en fait des clips réalisés avec la formation d'alors, dans un esprit tantôt fantastique, tantôt humoristique, ce qui rend leur vision assez intéressante. Le concert lui-même nous montre quand à lui un groupe très en forme, à commencer par son bondissant leader, et plusieurs anciens titres bénéficient de nouveaux arrangements réjouissants, en particulier le final «Locomotive Breath» sur lequel Eddie Jobson se lâche enfin au violon... Un album parmi les meilleurs du groupe, une acquisition tout simplement indispensable pour les amateurs de Jethro Tull... et pour les autres !

Jean-Guillaume LANUQUE

(chronique publiée dans Big Bang n°53 - Mai 2004)


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