BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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JETHRO TULL (7/10) - Suite >

1987-99... - RETOUR AU CLASSICISME

Ses cordes vocales donnant des signes de fatigue, Ian Anderson décide de prendre un congé sabbatique de près de trois ans. Il souhaite également diversifier ses activités, et se consacrer à l'aquaculture, alors à ses débuts (employant 250 personnes, son entreprise compte aujourd'hui parmi les plus importantes fermes d'élevage de saumons d'Ecosse). Ian Anderson va mettre à profit ces vacances forcées pour réviser sa stratégie et frapper - une nouvelle fois - un grand coup.

Crest Of A Knave pochette

Jethro Tull resurgit en 1987 avec un nouveau line-up, comprenant Don Airey (Vettese étant pris par d'autres activités), et un nouveau batteur, Doane Perry, déjà présent en concert en 1984, un remarquable musicien de studio ayant travaillé avec une cinquantaine d'artistes (dont Lou Reed et Bette Midler !). Le nouvel album, très attendu, paraît en septembre de cette année sous le titre Crest Of A Knave. Trois musiciens de la mouvance Fairport Convention (Martin Allcock, Gerry Conway et Ric Sanders) ont participé à certains enregistrements. Il s'agit d'un grand cru, marquant un retour à la grande tradition du hard-folk-rock tullien.

Crest Of A Knave sera disque d'or au États-Unis, et remportera le... Hard Rock/Metal Grammy Award de 1988, au grand dam de Metallica, grand favori pour le titre, et à la grande surprise des intéressés ! Hard, l'album l'est indubitablement, avec trois barrages d'artillerie («Steel Monkey», «Raising Steam», «Jump Start») où Martin Barre réalise de nouveaux prodiges. D'autres morceaux plus calmes (tels le long et très beau «Budapest» ou le bluesy «Said She Was a Dancer», sorti en single) mettent du baume sur les oreilles de l'auditeur (les critiques prétendirent à l'époque que Jethro Tull cherchait à imiter ZZ Top, voire Dire Srraits, ce qui est assez comique quand on sait que Mark Knopfler a longtemps tanné le fabricant de guitares Hamer pour qu'il lui trouve un instrument sonnant comme... Martin Barre !).

L'ensemble de l'album est cependant dominé par un sommet de l'œuvre andersonienne, «Mountain Men», où Ian Anderson célèbre une nouvelle fois les Highlands et clame sa haine de la guerre. Sous une forme très progressive (avec une rythmique totalement inédite et de nombreux changements de climats), ce titre rend en fait hommage aux hommes des hautes terres d'Ecosse, réserve de chair à canon dans laquelle l'armée anglaise a si longtemps puisé : «J'ai fait tout ce qu'ils m'ont demandé / Je suis mort dans les tranchées et à El Alamein / Je suis mort aux Malouines à la télé. Mais quand toutes les guerres seront finies, il faudra retourner chez les rois des montagnes / Là où le son de la cornemuse est la seule chose qui compte».

Rock Island pochette Catfish Rising pochette

Jethro Tull va entamer ensuite ce qu'il faut bien appeler, malheureusement, son déclin. Réduit pour l'essentiel au trio Anderson-Barre-Pegg, et affecté par d'incessants changements de personnel (Vettese cédera définitivement sa place aux claviers en 1988 à Martin Allcock, lui-même remplacé en 1991 par Andrew Giddings, ex-Eric Burdon et Leo Sayer), le groupe ne produira que deux albums en huit ans, Rock Island (en septembre 1989) et Catfish Rising (en septembre 1991), Ian Anderson consacrant la plus grande partie de son temps à la compilation et à la promotion de trois énormes collections d'inédits et raretés (20 Years..., 25th Anniversary, et Nightcap, 10 CD au total ! - voir ci-après). Le premier est une redite de Crest Of A Knave, en plus hard et monolithique - un album, de l'aveu même de Ian Anderson, «manquant singulièrement d'humour»; seuls surnagent deux titres, «Ears of Tin» (qui, à la manière de «Mountain Men», célèbre cette fois l'Ile de Skye face au monde urbain corrupteur), et l'extraordinaire complainte «Another Christmas Song», qui ne ressemble à rien. Quant au second, il a été conçu comme un retour aux racines blues-folk de la période This Was/Stand Up, mais n'apporte strictement rien de nouveau.

Roots To Branches pochette

Il faudra attendre 1995 pour voir paraître coup sur coup le second album solo de Ian Anderson, épaulé par Andy Giddings (Divinities, un album instrumental de coloration orientalisante et new age, n°l dans les charts des musiques crossover aux États-Unis) et un nouvel album de Jethro Tull, Roots To Branches. Ce dernier ayant déjà été chronique dans ces pages (voir page suivante), on se bornera à préciser que cet opus traduit à la fois un réel effort de renouvellement, et un réenracinement dans l'héritage progressif des années 70. Quatre ou cinq titres, aux structures yessiennes extrêmement élaborées (notamment «Rare & Precious Chains» et «Dangerous Veils»), et traversés d'influences orientalisantes ou jazzy, comptent parmi les meilleures compositions du groupe. Le reste de l'album, hélas, se compose d'interminables ballades folk tournant totalement à vide...

Dot Com pochette

L'opportunité du présent article ne fait certes aucun doute, eu égard à la contribution apportée par Jethro Tull, dans un temps maintenant éloigné, à la cause progressive. Force est toutefois de constater que j-tull Dot Com, la dernière réalisation en date du groupe, donne à cette célébration une actualité insoupçonnée. Il s'agit en effet d'un cru très réussi, assurément le meilleur depuis, au moins, Crest Of A Knave.

Certes, rien de vraiment révolutionnaire au programme : Jethro Tull reste fidèle, la plupart du temps, au style folk-heavy-prog qui n'appartient qu'à lui. Sur certains titres les énergiques «Wicked Windows» et «Hunt By Numbers» en particulier, le groupe fait toutefois montre d'une belle énergie juvénile. Sur d'autres, il frise l'auto-citation («Spiral», le morceau d'ouverture, aux riffs diablement efficaces, ou «Dog-Ear Years», qui ressemble à s'y méprendre à une chute de Thick As A Brick !). Mais autant les trois derniers albums tournaient en rond et marquaient (à des degrés divers) un tarissement assez net de l'inspiration, autant j-tull Dot Com frappe par sa verve et son inventivité de tous les instants (dans les limites évoquées plus haut toutefois).

On remarque ainsi quelques incursions dans des styles peu ou pas explorés par le passé, du crypto-reggae de «Hot Mango Flush» (composé par Martin Barre) aux parfums orientalisants de «Dot Com» (avec le renfort aux chœurs de la chanteuse libanaise Lajma Akhtar), en passant par la chanson de pub avec accordéon («Gift Of Roses»), dont le rythme endiablé évoque Tempest.

Si les textes nous révèlent un Ian Anderson très en verve, maniant avec toujours autant de talent l'autodérision teintée d'amertume et d'inquiétude (le thème de «Dog-Ear Years» fait écho à celui de «Too Old To Rock'n'roll...»), la réussite constatée doit également beaucoup à la qualité du line-up actuel. En passe d'égaler le record de longévité établi par John Evan au poste de claviériste, Andy Giddings parsème l'ensemble du disque de sonorités inédites (il signe également une brève pièce pianistique aux accents 'satiens', «Nothing @ All»), tenant désormais au sein du groupe le rôle d'orchestrateur tenu par le passé par David Palmer puis Peter-John Vettese. La section rythmique, composée du désormais vétéran Jethro Tull 2007 Doane Perry et du dernier arrivant Jonathan Noyce (qui n'était même pas né à la sortie d'Aqualung !), dont le jeu affiche un sacré groove (il affiche un background plutôt Tamla/soul), réalise des prodiges sur un morceau comme «Bend Like A Willow». Quant à Martin Barre, il nous gratifie de riffs rageurs dignes de la grande époque d'Aqualung (cf. «El Nino») sans toutefois se départir de son éternelle élégance.

Bref, les anciens tiennent la forme, et si l'on regrette une fois de plus que la dimension progressive reste confinée à quelques embellissements (très réussis il est vrai), on ne manquera pas de tirer son chapeau au toujours vert Ian Anderson. On lui pardonnera même d'avoir dissimulé, à la fin du CD, un message publicitaire vantant les mérites de son nouvel album solo, The Secret Language Of Birds...

Aymeric LEROY et Philippe BABO

(dossier publié dans Big Bang n°32 - Octobre 1999)


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