BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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JETHRO TULL (6/10) - Suite >

1977-79 : JETHRO TULL PREND LE MAQUIS

1977. Le punk déferle sur l'Europe et l'Amérique, le rock perd son latin. Alors que d'autres groupes ont préféré se saborder, Jethro Tull va, lui, se mettre au vert, au propre comme au figuré. Las des tournées internationales interminables et des enregistrements à l'étranger, Ian Anderson rentre en Angleterre (où le groupe n'avait pas tourné depuis Warchild en 1974) et s'installe à la campagne. Et c'est un Jethro Tull entièrement relooké qui apparaîtra sur scène cette année-là : chapeau melon, bottes de cheval, veston de tweed, Ian Anderson s'est transformé en hobereau de campagne; quant à ses acolytes - dont le nouveau bassiste John Glascock (ex-Carmen), et David Palmer, l'arrangeur, intégré à part entière au groupe depuis quelques mois -, ils apparaissent en kilt ou en queue-de-pie.

Songs From The Wood pochette

La musique est à l'avenant. Les critiques de rock et les punks commencent à insulter systématiquement Anderson, qui n'en a cure (c'est le cas de le dire). Le titre du nouvel album, (Kitchen Prose, Gutter Rhymes, and Divers) Songs from the Wood, qui paraît en février 1977, est tout un programme. En pleine vague punk, comme par défi, jamais Jethro Tull n'a davantage mis en exergue ses racines folk, élizabethaines ou dickensiennes : «c'était une sorte de réaction naturelle contre tout cet internationalisme», confiera plus tard Anderson, «qui nous a conduit à réaliser un album de chansons tirant davantage leurs racines de notre patrie d'origine, en terme de style musical et de contenu». Bien qu'ayant un peu vieilli, de par la rugosité de sa production (surtout palpable sur la première moitié), Songs from the Wood fut perçu à l'époque comme un nouveau départ (il atteignit la huitième place dans les charts américains); il fait aujourd'hui figure de classique dans la production de Jethro Tull.

Bien que guitares acoustiques et marimbas prédominent, le style progressif est toujours là - notamment sur «Pibroch (Cap in Hand)» (8:37), le sommet de l'album, où Martin Barre, entre deux gigues pour mandoline et pipeau, fait hurler sa guitare à plein volume, imitant le son de la cornemuse (à moins qu'il ne s'agisse des sirènes de Londres pendant le Blitzkrieg...). L'auditeur se croit perdu en pleins Highlands par une nuit d'hiver. Jamais la dualité rock/folk n'a aussi bien fonctionné. L'album contient également deux autres joyaux, «The Whistler» (sorti en single) et «Fire at Midnight», probablement la plus belle chanson d'amour écrite par Anderson.

Heavy Horses pochette

L'album suivant, Heavy Horses, est un simple prolongement des «chansons des bois», en plus soigné, et encore plus 'british' que son prédécesseur. On retrouve, le temps de deux morceaux, l'ex-violoniste de Curved Air, Darryl Way. La première face est dominée par un long titre progressif, «No Lullaby», introduit par une sorte de solo de batterie de Barriemore Barlow à faire exploser les enceintes les plus robustes, et où transpire une fois de plus la vision du monde pessimiste, voire tragique, du maître des cérémonies : «Garde les yeux ouverts, et tends l'oreille / Il y a des gens dehors qui te veulent du mal / Entraîne-toi à crier le plus fort possible / ]e ne te chanterai pas de berceuse / je préfère ne pas te raconter de mensonges».

L'autre pièce de résistance est le morceau-titre, «Heavy Horses» (8:57), un long hommage aux shire horses (les chevaux de trait anglais, en voie de disparition), avec toutes sortes de ruptures de rythme et d'atmosphères contrastées, et de délicats arrangements pour cordes de David Palmer. Le reste de l'album est une collection de ballades acoustiques, desquelles émergent «Moths» (sorti en single, et qui n'est pas sans rappeler «Solsbury Hill» de Peter Gabriel) et «One Brown Mouse» (d'après un poème de Robert Burns vantant les mérites de la consolation et de l'oubli).

Bursting Out pochette

Bien qu'enraciné dans l'Angleterre profonde, le groupe n'en oublie pas de tourner. Il donne même à cette époque certains de ses plus gigantesques concerts, dont sera tiré le premier, et double, album live du groupe, Bursting Out (paru en octobre 1978), enregistré au cours de la tournée européenne du printemps précédent, la dernière en compagnie du bassiste John Glascock, qui connaît de sérieux ennuis de santé. L'automne suivant, Tony Williams, vieil ami de Barlow, le remplace à titre temporaire pour un nouveau périple américain qui culmine avec une série de prestations au fameux Madison Square Garden de New York, du 8 au 11 octobre, dont une sera retransmise par satellite en Mondovision, à l'époque une grande première technologique... Centré logiquement sur la facette la plus dynamique de Jethro Tull, Bursting Out n'en constitue pas moins un bon témoignage du talent scénique de la bande, et notamment de la dimension humoristique ou spectaculaire de ses concerts (par exemple quand les musiciens s'échangent leurs instruments respectifs, et s'en tirent plutôt bien !). Les amateurs du Jethro Tull le plus progressif ne sont certes pas les plus à la fête, mais ils peuvent toutefois se délecter d'une version condensée (13 minutes) de «Thick As A Brick». Ian Anderson déclara un jour que c'était en partie pour éviter d'avoir à condenser ainsi ses œuvres conceptuelles à destination de la scène qu'il avait arrêté d'en réaliser...

Stormwatch pochette

Après avoir pris le maquis et célébré la campagne anglo-écossaise, Jethro Tull va en 1979 prendre le large et chanter la mer, les vaisseaux-fantômes et les... plate-formes pétrolières avec Stormwatch, un album «froid» dont Ian Anderson est, bizarrement, le moins fier (mais les artistes sont-ils les mieux placés pour juger de leur œuvre ? on peut en douter). Cet album, qui marque la fin d'une ère (c'est le dernier enregistré par la formation 'classique', avant les remaniements de l'année suivante), n'est certes pas un chef-d'œuvre. Il frappe cependant par sa tonalité sombre extrêmement prégnante. La pochette - comme toujours très soignée - donne le ton : on y découvre un veilleur (non pas «de nuit», mais de météo !) scrutant l'horizon avec ses jumelles; au loin, des mouettes fuient une immense tempête qui se prépare au-dessus de la mer; le ciel est déchiré par des éclairs; sur la côte, un ours géant piétine une raffinerie de pétrole enfouie sous plusieurs mètres de neige...

On peut oublier la première moitié pour se concentrer sur le reste de l'album : «Something's on the Move», morceau heavy-rock très direct, où l'on comprend que la tempête qui se prépare est en fait l'arrivée d'une nouvelle glaciation; après «Old Ghosts» (son titre parle pour lui), «Dun Ringill», subtile ballade folk sur fond de bulletin météo parlé (on croit voir des vagues écumantes déferler au pied d'immenses falaises...); «The Flying Dutchman» (7:42), le morceau le plus progressif, avec un reel central, et toutes sortes de senteurs marines... Enfin le délicat instrumental «Elegy», signé (une fois n'est pas coutume) par David Palmer, clôt ce voyage d'hiver et ramène l'auditeur sur la terre ferme.

En poursuivant dans cette veine celtisante, systématiquement explorée avec ces trois derniers albums, Jethro Tull aurait probablement mis en péril sa crédibilité et sa survie. En pleine vague punk et new wave, Ian Anderson, fin stratège, va frapper un grand coup, remettre les pendules à zéro, et opérer un virage à 180° : Jethro Tull va passer directement du XIXè au XXIè siècle...

1980-86 : LES ANNÉES TECHNOLOGIQUES

Besoin sincère de renouvellement ou manœuvre tactique, Ian Anderson aborde initialement les années 80 avec un projet d'album solo. Le line-up de Jethro Tull est passablement décimé, avec la disparition du bassiste John Glascock (déjà malade pendant les séances de Stormwatch, il décédera peu après sa sortie), remplacé par Dave Pegg (Fairport Convention) et le départ à l'amiable de Barrie Barlow au retour de la tournée européenne du printemps 1980. Pour son nouveau projet, le troubadour-en-chef s'assure les services d'un grand nom de la scène progressive, le prodigieux claviériste-violoniste Eddie Jobson (ex-Roxy Music, Curved Air, Zappa, et surtout UK, avec qui Jethro Tull avait abondamment tourné aux États-Unis l'année précédente), et d'un nouveau batteur, l'Américain Mark Craney (découvert aux côtés de Jean-Luc Ponty).

Chrysalis va en fait contraindre Ian Anderson à sortir son album solo sous le nom de Jethro Tull, et donc à «remercier» les derniers membres du line-up des années 70, John Evan et David Palmer (qui fonderont peu après le groupe Tallis, aventure sans lendemain). A-t-on vraiment dû lui forcer la main ? Toujours est-il qu'un seul rescapé, Martin Barre, participe aux sessions avec Jobson.

A pochette

Né en septembre 1980, le nouveau bébé, intitulé simplement A (pour Anderson), ressemble de très loin à tout ce qu'on a pu entendre précédemment. Fini les ballades acoustiques; fini aussi les riffs acérés de Barre. Place aux claviers et au techno-rock électronique. Fini, sur scène, les tweeds de gentlemen-farmers, remplacées par des combinaisons de parachutistes futuristes.

Jethro Tull 1980

Les différents instruments se fondent désormais dans un magma sonore faisant penser à UK pour la puissance, et à Yes pour la complexité. Les concepts-albums du début des années 70 mis à part, A constitue probablement l'album le plus progressif de Jethro Tull (on pourrait parler d'art-rock, voire de jazz-fusion). La seconde moitié est consacrée à une succession de morceaux courts, de laquelle l'auditeur sort difficilement indemne (à noter en particulier le remarquable «Batteries Not Included», l'histoire d'un enfant qui s'identifie à son jouet japonais et se suicide - ou devient autiste - quand il découvre que ses piles sont mortes). Les racines folk n'ont pas totalement disparu pour autant - avec le pastiche de chœurs celtiques de «Fylingdale Flyer» (le meilleur titre de l'album) où il est question d'un missile nucléaire devenu fou, le violon endiablé de «Uniform» ou «Pine Marten's Jig» (du 'hard-folk-rock' à la Steelye Span) ou encore la mélodie mélancolique du titre final, «And Further On», qui pourrait être du Marillion avant la lettre ! Deux ans plus tard, soit dit en passant, Jethro Tull «passera le flambeau» au groupe de Fish - alors quasi inconnu - en l'invitant en première partie au Theakston Music Festival d'août 1982.

Broadsword & The Beast pochette

Deux ans plus tard, précisément, Jethro Tull réapparaît avec un line-up une fois de plus quasi-entièrement renouvelé. Exit Jobson et Craney, qui n'étaient après tout que des 'spécial guests', remplacés respectivement par un jeune prodige virtuose des claviers, l'Italo-Ecossais Peter-John Vettese, et Gerry Conway, l'ancien batteur de Cat Stevens et Fotheringay. Pour la première et la dernière fois, Ian Anderson confie entièrement le travail de production à une personnalité extérieure, Paul Samwell-Smith (ex-Yardbirds, producteur notamment de Cat Stevens). Sorti en avril 1982, le nouvel album, The Broadsword & The Beast, offrira la quintessence du style si particulier de Jethro Tull, mêlant dans un parfait équilibre les synthétiseurs déjà mis à l'honneur avec A, les riffs heavy-metal, la flûte, et les guitares acoustiques et autres mandolines. La force de frappe Conway/Pegg (pourtant habitués à des choses plus légères au sein de leurs formations d'origine) est cataclysmique. Probablement pensé comme tel par Samwell-Smith, l'album constitue aujourd'hui, bien plus qu'Aqualung, la meilleure introduction à Jethro Tull hors de ses faits d'armes les plus strictement progressifs.

Toutes les mélodies sont belles. Le groupe, doit-on préciser, avait enregistré de quoi faire un double album (on trouvera des merveilles telles que «Jack-A-Lynn» et «Crew Nights» dans des compilations de chutes de studio ultérieures, prouvant à quel point ces sessions de 1982 avaient été fructueuses). Il y en a pour tout les goûts : des riffs plombés de «Beastie» aux arrangements médiévalisants de «Clasp» et «Pussy Willow», en passant par les ballades celtiques («Cheerio», «Slow Marching Band»), les rocks directs («Watching Me», «Flying Colors»), les chansons de critique sociale et politique («Fallen on hard times»), et pour finir, les fresques heroic-fantasy («Broadsword» et «Seal Driver», dont le solo de guitare n'a rien à envier à celui d'«Aqualung»). Au total, un must qui aurait confiné à la perfection n'était la présence de Vettese, à qui il manquait la touche de génie d'un Eddie Jobson...

Walk Into Light pochette

L'année suivante, 1983, Ian Anderson remet le couvert - cette fois pour un véritable album solo (ou plus exactement un duo, avec Vettese), Walk into Light, où il va poursuivre les expérimentations électroniques entamées avec A. Le nouvel album est entièrement dépourvu de guitares et de batterie (remplacée par une drum machine), reposant entièrement sur les claviers de Vettese. Malgré la sécheresse de l'instrumentation, le ménestrel unijambiste parvient encore à nous toucher avec «Made in England» (un hit potentiel à la «Locomotive Breath») ou le poignant «Looking for Eden» («Mais où sont donc tous ces chants de l'Eden / Les contes de fées, les bergers et les magiciens ? / Juste un vieux dodo descendant en titubant Oxford St. / Pour passer Noël allongé sous la pluie»).

Under Wraps pochette

En 1984, Ian Anderson ira jusqu'au bout de sa logique avec le 19ème album de Jethro Tull, Under Wraps, qui est ni plus ni moins le prolongement de Walk Into Light (la seule différence tenant dans la présence de Martin Barre à la guitare). Mais autant l'album solo gardait une touche romantique et profonde, autant le dernier effort du groupe - qui a pour thème l'univers des thrillers - ne fonctionne pas. Les rythmes (imprimés par une batterie électronique programmée) sont hachés et mécaniques, la voix de Ian Anderson est méconnaissable, et l'ensemble de la production, de type new-wave, est glaciale. L'album a été co-écrit en grande partie par P.J. Vettese, qui prend une place de plus en plus importante au sein du groupe. Qu'il s'agisse de David Palmer dans les années 70, ou d'Andrew Giddings aujourd'hui, Ian Anderson, dont la direction du groupe n'est pas aussi autocratique qu'on a bien voulu le dire, a toujours eu besoin de s'entourer de musiciens bénéficiant d'une formation plus solide que la sienne. Mais la direction imprimée sous l'influence de Vettese était une voie sans issue. Doit-on incriminer l'auto-production ? Avec Under Wraps, qui manque cruellement du regard extérieur d'un producteur, et qui sera boudé par les fans américains (les plus fidèles), une ère s'achève, et il faudra attendre trois ans avant un nouveau retour en force de Jethro Tull...


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