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JETHRO TULL (5/10) - Suite >

1974-76 : RENONCEMENTS ET TRANSITION

Warchild pochette

Décevant, Warchild, premier opus de Jethro Tull après sa phase conceptuelle l'est à beaucoup de points de vue. Décevant bien sûr parce qu'il tourne le dos à l'audace formelle de ses devanciers immédiats en revenant à la formule plus conventionnelle d'une collection de chansons assez courtes (moins de six minutes). Décevant aussi parce qu'issu d'un projet très ambitieux dont il est le bien modeste reliquat. Décevant enfin parce que son contenu est tout simplement d'une inspiration assez inégale. Nous verrons plus loin que Jethro Tull peut tout à fait s'épanouir dans un format rock plus classique (quoique sans le panache de ses œuvres conceptuelles), mais ce n'est pas le cas avec Warchild, principalement parce qu'il porte trop les marques de son accouchement mouvementé.

Les dix mois que Jethro Tull a passé loin des scènes internationales n'ont pas été pour lui l'occasion de se laisser aller au farniente. C'est au contraire en voulant trop en faire que le groupe s'est finalement dispersé et que la montagne (de ses projets) a fini par accoucher d'une souris (ce décevant album). Warchild, c'était à l'origine un film, qui devait être réalisé par le cinéaste Bryan Forbes, et dont le script (racontant, dans la lignée des thèmes abordés par A Passion Play, l'histoire allégorique d'une jeune fille décédée dans un accident de voiture et son expérience de la vie après la mort) était achevé, mais qui ne put se faire en raison du refus des producteurs potentiels de laisser Anderson tenir les rênes de l'entreprise. Une quantité considérable de musique fut enregistrée par les musiciens de Jethro Tull avec le concours d'un orchestre symphonique (dirigé comme il se doit par David Palmer), mais suite à l'abandon du projet, fut mise au placard.

De Warchild, le film, il ne reste finalement que peu dans Warchild, l'album. Essentiellement l'ex-première face, ainsi que «The Third Hoorah» sur la seconde, les autres morceaux étant en fait des chutes de précédents projets : «Two Fingers», qui clôt l'album, avait ainsi été enregistré lors des séances d'Aqualung sous le titre de «Lick Your Fingers Clean», avec un texte en partie différent; «Skating Away On The Thin Ice Of The New Day», devenu par la suite un standard du groupe, était présent à l'identique dans les funestes Château d'Isaster Tapes de 1972, de même que «Only Solitaire» et certaines parties de «Bungle In The Jungle». Au total, c'est un bon tiers de l'album qui n'est plus vraiment de toute première fraîcheur...

Le problème, c'est que justement ce tiers 'recyclé' s'avère le plus réussi, notamment d'un point de vue mélodique. Il semble évident que la quasi année sabbatique que s'est accordée le groupe n'a pas eu l'effet revigorant escompté. Et en s'éparpillant dans différents projets, Ian Anderson a remis malgré lui au goût du jour un bon vieux proverbe : «à vouloir courir deux lièvres à la fois, on finit par n'en attraper aucun...».

Minstrel In The Gallery pochette

Après le virage pour le moins radical de Warchild, son successeur put apparaître l'année suivante comme la recherche d'un juste milieu entre la poursuite de ses investigations progressives et le respect d'un format 'chanson' plus accessible. Argument essentiel de cette théorie : la suite «Baker Street Muse», qui s'étend sur 16 minutes et renoue (même si ses sous-sections sont davantage conçues comme des entités potentiellement indépendantes) avec l'esprit aventureux des deux concept-albums.

Avec le recul, cette lecture apparaît pour le moins hâtive. Tout d'abord, Minstrel In The Gallery forme un tout très cohérent : il n'y a pas «Baker Street Muse» et le reste, d'un point de vue formel - d'autres morceaux plus courts affichent eux aussi des velléités progressives - comme qualitatif - l'inspiration est constante, faisant de cet album l'un des tous meilleurs du groupe. Plus globalement, ce huitième opus apparaît d'ailleurs comme une œuvre-somme où tous les amateurs du groupe peuvent trouver leur compte.

Jethro Tull 1975

A l'origine de cette réussite (à la destinée commerciale contrastée : nouveau succès aux États-Unis, mais échec cuisant en Angleterre, où Jethro Tull a comme on le sait arrêté de tourner), il y a pourtant pour Ian Anderson un drame personnel : sa séparation d'avec sa première épouse, Jennie (qui avait inspiré et co-écrit le texte d'«Aqualung»), au centre de presque tous les textes de l'album. Les premières minutes de «Baker Street Muse» (allusion à la rue rendue célèbre par Sherlock Holmes) nous replongent à l'époque où Anderson vivait dans ce quartier de Londres, à la fin des années 60, et où il rencontra celle qu'il allait bientôt épouser. Plusieurs chansons reviennent ensuite sur les raisons de la rupture, dont le chanteur dit, dans un éloquent exercice d'autoflagellation, assumer l'entière responsabilité (résumant son état d'esprit par une dérisoire formule mathématique : «Mon zéro à ta puissance dix... égale rien du tout»). Pour Anderson, ce milieu de décennie est visiblement une période d'introspection et de doute sur lui-même, en tant qu'homme mais aussi en tant qu'artiste : questionnement sur l'étrange rituel du concert rock, qui fait de lui une icône déréalisée et stéréotypée (le morceau-titre, qu'il convient par ailleurs de mettre en exergue comme peut-être le morceau qui résumerait idéalement le style de Jethro Tull) ou sur la difficulté de gérer la célébrité (la seconde moitié de «Baker Street Muse»)...

Ecrits lors d'une retraite solitaire, fin 1974, les morceaux sont enregistrés à Monte-Carlo au printemps suivant, grâce au studio mobile (Maison Rouge Mobile) que le groupe vient de s'offrir. Anderson regrettera plus tard le catactère trop égocentrique et sérieux de Minstrel In The Gallery, mais force est de constater que s'il y apparaît souvent seul au chant et à la guitare, soutenu par les délicats arrangements de cordes de David Palmer, l'album abonde également en séquences collectives particulièrement relevées. Jethro Tull affiche une forme plus que jamais resplendissante, avec évidemment une mention spéciale pour le formidable «Baker Street Muse», qui renoue clairement de ce point de vue avec la veine de Thick As A Brick.

Pause introspective à mi-parcours d'une décennie qui va s'avérer riche en rebondissements, Minstrel In The Gallery est certainement, avec The Broadsword & The Beast et Aqualung, l'album à conseiller pour se familiariser avec l'univers musical de Jethro Tull, tant il synthétise brillamment toutes les qualités du groupe, tout en contenant certaines des plus belles chansons (les peines de cœur sont toujours les meilleures inspiratrices...) jamais écrites par Ian Anderson.

Too Old To Rock'n'Roll pochette

Too Old To Rock'n'Roll, Too Young To Die, neuvième album de Jethro Tull présente deux atouts considérables : son titre, et sa pochette. C'est malheureusement à peu près tout, et l'opus en question s'avère être l'un des plus dispensables de la carrière du groupe. Ian Anderson ne s'y montre tout simplement pas très inspiré, et les dix chansons assez courtes (la plus longue plafonne à 5:25...) forment un ensemble des plus disparates. Un comble lorsqu'on sait que, comme Warchild, cet album est issu d'un projet beaucoup plus ambitieux, une comédie musicale destinée à rejoindre les Cats et autres Hair à l'affiche des théâtres du West End de Londres...

Après la brève tournée américaine destinée à promouvoir Minstrel In The Gallery, qui s'achève début novembre 1975, Anderson a commencé à composer en vue de l'album suivant, mais les quatre morceaux issus de ce premier brainstorming ne le stimulent guère. Hormis une : «Too Old To Rock'n'Roll, Too Old To Die», qu'il fait écouter à David Palmer. Ce dernier imagine alors une comédie musicale basée sur ce morceau et inspirée de la destinée d'un chanteur des années 50, Ray Thomas, qui avait toujours refusé de se plier à l'évolution des modes. Anderson préfère transposer le personnage dans l'Angleterre des années 60, au moment où règne le fameux conflit entre 'mods' et 'rockers'. Le chanteur Adam Faith, remarqué aux côtés de David Essex dans le film «Stardust», est pressenti pour tenir le rôle-titre. Mais le projet s'éternise, au point qu'Anderson décide de recycler les chansons sous la forme d'un nouvel album de Jethro Tull.

Comme on l'a déjà dit, le principal atout de Too Old To Rock'n'Roll... n'est pas sa musique, mais sa thématique, plutôt en avance sur son époque. La préscience d'Anderson des bouleversements à venir sur la scène rock est évidente à la lecture d'une interview qu'il donne en décembre 1975, et où il explique : «Le public d'origine de Jethro Tull, c'étaient des gens qui avaient grandi en écoutant du rock'n'roll, puis avaient suivi le mouvement de la scène musicale vers plus de sophistication. Ces gens constituent ce que l'on peut appeler le public 'adulte' d'aujourd'hui... Le problème, c'est qu'ils sont désormais aussi âgés que les musiciens qu'ils écoutent, alors forcément, ils vont moins aux concerts, ils ne se précipitent plus pour acheter nos disques dès le jour de leur sortie... Alors leur place est prise par une nouvelle génération, des gamins de 13-14 ans, et ces gamins veulent une musique plus simple, plus immédiate. En fait, un retour au rock'n'roll d'autrefois, en plus peaufiné...». La seule erreur de ce brillant diagnostic, c'est que le leader de Jethro Tull prévoit que cette désaffection pour le style de musique qu'il défend ne durera que deux ou trois ans, le temps que le goût des gamins en question s'affine...

Jethro Tull Live 1976

L'impact de ces pertinentes réflexions est hélas fortement amoindrie par leur corollaire musical. A quoi bon se fendre sur la pochette de l'album d'un bras d'honneur, pourtant opportun, à ses détracteurs, si par ailleurs Ian Anderson donne du crédit à leurs sarcasmes en proposant en guise de réponse un recueil de chansons pour la plupart indignes de son talent ? On peut bel et bien parler de pétard mouillé... Seules deux ballades, «Salamander» et «From A Dead Beat To An Old Greaser», surnagent dans ce fatras, et même le morceau-titre s'avère, avec sa mélodie traînante, particulièrement horripilant. Ce n'est peut-être pas un hasard si elle figura en bonne place, quinze ans plus tard, dans le programme musical diffusé à haut volume, nuit et jour, par l'armée américaine devant la résidence du général Noriega à Panama, afin de l'y déloger, ce à quoi elle parvint finalement (l'anecdote est véridique, et Anderson ne manque pas une occasion de la relater, avec une légitime fierté !).

Voilà peut-être, en définitive, le plus grand mérite de cet opus qui ne justifie par conséquent pas que, dans ce passage en revue de l'œuvre de Jethro Tull, l'on s'y attarde plus longuement, sinon pour signaler qu'il permettra au groupe de retrouver les charts anglais (n°25, et un fort honorable n°14 aux États-Unis), et qu'en novembre 1976, sept mois après sa sortie, Jethro Tull se fendra d'un EP de quatre titres («Ring Out Solstice Bells»), qui connaîtra lui aussi les honneurs du Top 40 britannique... Un regain de popularité qui va lui permettre d'aborder sereinement une nouvelle phase de sa carrière...


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