BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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JETHRO TULL (4/10) - Suite >

Après Thick As A Brick, dont le prétexte de départ était de proposer un pastiche de concept-album, Ian Anderson s'est visiblement laissé prendre au jeu de cette formule. Au-delà de ses possibles excès, qu'il tient à l'écart grâce à une distance ironique, celle-ci s'avère également pour lui le moyen d'élargir les horizons musicaux et littéraires de Jethro Tull. De retour de la tournée américaine de l'automne 1972, le groupe s'exile quelques semaines en Suisse, où il réunit assez de matériau pour envisager la réalisation d'un double-album. En décembre 1972, il investit le fameux studio du Château d'Hérouville, près de Paris. Mais les séances seront entaillées de tant de contretemps techniques (d'où le surnom peu élogieux donné par le groupe au studio...) que les musiciens, exténués, décideront d'abandonner le projet et de retourner sur le champ en Angleterre.

Nightcap pochette

Entre-temps, Jethro Tull aura tout de même mis en boîte près des troîs-quarts du projet, mais les enregistrements ne sortiront des tiroirs de Ian Anderson qu'en 1988, lorsque les trois titres qui avaient été joués lors de la tournée européenne de février/mars 1973 («Scenario», «Audition» et «No Rehearsal») seront proposés dans le cadre du coffret 20 Years Of Jethro Tull, et surtout 1993, lorsque l'intégralité des bandes (dont certaines avaient été égarées) verra le jour comme l'un des deux CD du recueil d'inédits Nightcap. Les amateurs chevronnés du groupe remarqueront à cette occasion que certains thèmes avaient été recyclés pour A Passion Play (les neuf minutes de «Critique Oblique» en sont, dans une large mesure, la première ébauche), tandis que d'autres idées plus ou moins abouties étaient réapparues, retravaillées, sur Warchild.

Mais la véritable surprise de cette exhumation tardive demeure la qualité de la musique en question. On imagine à quel point les séances d'Hérouville durent être traumatisantes pour que Jethro Tull laisse derrière lui, sans l'exploiter (ou presque), une telle quantité de matériau, qui plus est du niveau de ses meilleures réussites. Certes, l'ensemble a un goût d'inachevé (en partie parce que, justement, certains passages sont déjà connus de l'auditeur et d'autres pas, d'où une impression de patchwork), mais l'inspiration ne fait jamais défaut, et en tant que groupe, Jethro Tull est à l'apogée de sa créativité, parvenant à captiver l'auditeur quels que soient les méandres parfois tortueux qu'Anderson fait emprunter à sa musique... Bref, ces cinquante minutes constituent, pour l'amateur du Tull le plus progressif, un complément indispensable aux deux pièces maîtresses de la 'période conceptuelle' du groupe...

C'est dans un temps record qu'Anderson et sa bande vont finalement boucler l'écriture et l'enregistrement d'A Passion Play, juste avant le coup d'envoi d'une nouvelle tournée américaine, en mai-juin 1973. Du fait de ces bouleversements de planning, deux concerts exceptionnels à Wembley auront dû être repoussés d'avril à juin (les 22 et 23 pour être précis), et du coup le groupe décide d'y proposer pour la première fois, et en avant-première (l'album ne sort que le mois suivant), son nouveau spectacle, très élaboré et initialement prévu pour les seuls Américains. Le public accueillera celui-ci avec enthousiasme, mais pas la presse, et particulièrement Chris Welch du Melody Maker, aux inclinations progressives pourtant notoires. S'ensuivra un imbroglio (détaillé dans l'entretien que nous a accordé Ian Anderson) aux lourdes conséquences pour la suite de la carrière de Jethro Tull, qui tournera le dos aux concept-albums, aux journalistes, à cette Angleterre si ingrate, et même aux concerts, pourtant le principal carburant du groupe (même si, contrairement à une idée répandue, Jethro Tull s'acquitta de son habituelle tournée d'été aux États-Unis, avant de délaisser effectivement la scène entre octobre 1973 et juillet 1974).

A Passion Play pochette

La perplexité de certains critiques rock face à A Passion Play est finalement plus facilement compréhensible que le fait, proprement ahurissant à dire vrai, que l'album atteigne, tout comme son prédécesseur, la première place des charts américains, et ce évidemment sans le soutien du moindre 'single' à succès ! S'il poursuit globalement dans la même veine que Thick As A Brick (une unique suite de 45 minutes, seulement interrompue par un entr'acte, le désopilant «The Story Of The Hare Who Lost His Spectacles», qui joue ici le rôle de «Willow Farm» dans «Supper's Ready» : désamorcer le sérieux excessif du propos...), ce second volet des aventures conceptuelles de Jethro Tull s'avère beaucoup moins abordable.

Il a en fait le défaut de sa principale qualité : alors que «Thick As A Brick» consistait en une succession de thèmes sans véritables liens les uns avec les autres, mais très habilement enchaînés, «A Passion Play» se présente davantage d'un seul bloc, d'où l'impression d'une œuvre trop massive, qui offre peu de prise à l'auditeur avant un certain nombre d'écoutes. Là où son prédécesseur abondait en mélodies mémorables, voire accrocheuses, il affiche sur ce plan un certain déficit, et semble se complaire dans une complexité parfois absconse. Et l'on ne parle même pas des textes, les plus impénétrables jamais sortis de l'imagination fertile d'Anderson.

Comme son titre l'indique, l'album reprend la thématique religieuse de la Passion, mais appliquée cette fois à un être humain lambda. Celui-ci, baptisé Ronnie Pilgrim, fait donc l'expérience de la vie après la mort, celle-ci se voyant relatée sous la forme d'une comédie en quatre actes (d'où l'entr'acte sus-mentionné). Le premier nous convie logiquement à l'enterrement dudit Ronnie; dans le second, ce dernier assiste à une projection de cinéma post-mortem lors de laquelle on lui présente le film de sa vie; le troisième l'amène ensuite dans les bureaux de l'entreprise 'G.Oddie & Son' (encore une attaque en règle contre la religion instituée en véritable 'business' : en français, ça donnerait quelque chose comme 'Entreprise Dieu & Fils'), puis naturellement (c'est le quatrième et dernier acte) dans l'entreprise concurrente, l'Enfer. Evidemment, Ronnie Pilgrim, à l'instar de Gerald Bostock, est l'alter-ego fictif d'Anderson : inutile de dire qu'entre le Bien et le Mal, notions simplistes qu'il récuse, il refusera de devoir choisir !

Jethro Tull Live 1973

Musicalement, A Passion Play est au diapason de ces très hautes préoccupations métaphysiques. L'écriture et les arrangements ont maintenant atteint un niveau de raffinement, de subtilité et de complexité rarement égalés. Jethro Tull est devenu une formidable machinerie progressive dont la scène progressive compte peu d'équivalents. Parmi eux, on citera surtout Gentle Giant : les deux formations se connaissent et s'apprécient, partageant le même label et ayant tourné ensemble à travers l'Europe l'année précédente, et le groupe des frères Shulman connaît alors une phase musicalement assez voisine à cette époque avec In A Glass House, tandis que l'affection soudaine de Ian Anderson pour le saxophone, qui se manifeste pour la première fois avec A Passion Play, doit certainement beaucoup à l'influence du gentil géant...

Du point de vue de l'amateur de progressif, il est clair que c'est sur cet album (ainsi évidemment que son prédécesseur) que le potentiel de Jethro Tull est exploité à son maximum. Car ce détour, hélas sans lendemain, par les ambitions musicales les plus élevées, ne prive aucunement le groupe de ses spécificités. Le genre progressif ne saurait d'ailleurs être un moule dans lequel les formations s'en réclamant conformeraient leur propos à une norme préétablie. Du progressif, Jethro Tull en a fait (et continuera, comme nous le verrons, à en faire de temps à autre), mais selon ses propres termes : c'est ainsi qu'il a gagné, en l'espace d'à peine deux albums, ses galons de formation majeure du genre, titre que bien d'autres mirent bien plus longtemps à conquérir.

C'est pourquoi le parcours ultérieur du groupe, bien qu'il ne mérite en aucun cas d'être qualifié de compromission (la décennie 1984-94 tenant plutôt d'une impasse créative, du reste loin d'être un cas isolé à cette époque, a fortiori chez les groupes de cette génération), peut laisser un goût amer, tant Thick As A Brick et A Passion Play défrichaient une voie qui méritait d'être poursuivie, étant tout sauf un égarement inspiré par la mode de l'époque. Ces deux albums ont d'ailleurs bien mieux vieilli que nombre de leurs contemporains (il est significatif que Jethro Tull se soit presque totalement tenu à l'écart des synthétiseurs jusqu'au début des années 80 - pour mieux s'y fourvoyer, hélas, par la suite...).

Les raisons exactes pour lesquelles Ian Anderson a définitivement tourné le dos, après le milieu des années 70 (n'oublions pas les projets conceptuels en partie avortés que constituent Warchild et Too Old To Rock'n'Roll..., hélas ratés l'un comme l'autre, ni la suite «Baker Street Muse» de Minstrel...), à ce mode d'expression qui lui avait, artistiquement comme commercialement, réussi, demeurent assez mystérieuses, un peu comme dans le cas d'un Tony Banks par exemple. Il semble y avoir de ce point de vue, chez le leader de Jethro Tull, une forme de fatalisme, voire de résignation, qui tranche avec d'autres aspects du personnage. Combatif, confiant en son art, Anderson l'est assurément, mais manifestement pas au point de devenir un martyr de la cause progressive : si ses choix artistiques témoignent toujours d'une personnalité forte et originale, ils se gardent aussi d'être totalement à contre-courant des modes ou rejets du moment... Anticipant le reflux idéologico-musical qui va réduire à néant la vague progressive quelques années plus tard (c'est évident à la lecture d'interviews qu'il donne à cette époque), il va choisir en fin stratège de limiter la casse, sans pour autant se renier...


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