BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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JETHRO TULL (3/10) - Suite >

1972-74 : L'ÈRE CONCEPTUELLE

Thick A A Brick pochette

Au sein de l'œuvre de Jethro Tull, Thick As A Brick est assurément l'album qui symbolise et justifie l'appartenance du groupe au mouvement progressif. C'est d'autant plus vrai qu'il s'agit, parmi les disques issus de ce genre musical, de l'un des plus connus et vendus. En même temps qu'il consacrait la popularité de Ian Anderson et ses collègues, leur offrant leur premier n°1 aux États-Unis (et un fort honorable n°5 dans leur Angleterre natale), il participait pleinement, aux côtés d'œuvres comme Close To The Edge ou Foxtrot (pour n'en citer que deux), à l'apogée créative et commerciale du rock progressif en cette année 1972.

Il est assez surprenant, avec le recul, que Thick As A Brick ait touché un si large public, dans la mesure où elle est en fait partie d'une blague. Agacé d'entendre dire qu'Aqualung était une œuvre conceptuelle, Ian Anderson prit les critiques au mot et décida de tenter l'expérience d'un concept-album, un vrai : 45 minutes de musique ininterrompue, à l'exception de l'interruption, alors obligatoire pour cause de disque vinyle, au beau milieu des festivités. Et un texte fleuve dans lequel le leader de Jethro Tull continue à régler ses comptes avec une enfance qui lui a décidément laissé quelques séquelles.

Thick As A Brick extrait du journal

L'idée de génie du groupe, pour vendre son concept, est d'avoir fait de sa genèse une œuvre à part entière. Le texte est ainsi présenté comme la création d'un gamin de huit ans, Gerald Bostock, prétendument vainqueur d'un concours littéraire pour jeunes talents. Le tout nous est raconté dans un faux journal, créé de toutes pièces par Anderson et Jeffrey Hammond, qui sert du reste de pochette à l'album. On y apprend que le jeune Gerald s'est finalement vu retirer son prix, suite aux nombreuses protestations ayant suivi la lecture de son œuvre sur la BBC... On y lit aussi un entrefilet dévoilant le projet de Ian Anderson, 'flûtiste pop unijambiste' (!), de mettre en musique ce texte si controversé. Sans oublier quelques histoires drôles particulièrement cocasses... Dans le même registre potache, on précisera en outre que «thick as a brick» signifie, en argot anglais, «con comme un balai»...

C'est en décembre 1971 que Jethro Tull se réunit dans un local de répétition de la banlieue de Londres, propriété des Rolling Stones (qui viennent d'inaugurer la pratique, plus tard courante, de l'exil fiscal des rock-stars anglaises), pour mettre au point les rebondissements complexes de l'œuvre, qui sera pourtant bouclée en un temps record : un mois tout compris. Ian Anderson se plaira à raconter, plus tard, que c'est la conception de la pochette qui prit le plus de temps ! En mai, Clive Bunker, désireux de se consacrer pleinement à sa vie de jeune marié (il travaillera ensuite avec Robin Trower, puis Steve Hillage), a été remplacé par Barrie Barlow, âgé de 21 ans seulement mais vieil ami du groupe comme nous l'avons vu. Il a fait ses débuts sur le EP «Life's A Long Song», qui a clos en septembre 1971 les obligations contractuelles de Jethro Tull envers Island, lui permettant de signer chez Chrysalis où il retrouve son manager Terry Ellis.

Ian Anderson 1972

Ian Anderson a confié dans un entretien qu'il avait composé Thick As A Brick au fur et à mesure des répétitions, tout en faisant croire à ses collègues que tout avait été mûrement pensé à l'avance... Il est vrai que, contrairement à son successeur A Passion Play, l'album consiste en une succession souvent arbitraire, quoique toujours négociée avec brio, de sections bien distinctes. Au total, on peut dénombrer onze thèmes, dont certains réapparaissent à plusieurs reprises au cours du morceau. Cette construction typiquement progressive, une critique de l'album ne se prive pas de s'en moquer : celle, écrite donc par Anderson lui-même, qui figure dans le journal dans lequel l'album est livré ! Citation : «On reste parfois sceptique quant à la pertinence d'un thème qui se développe de manière ininterrompue au long des deux faces de l'album, mais le résultat est au pire distrayant, et non dénué de sens esthétique. Un goût douteux, ou peut-être naïf, nous vaut quelques cassures de rythme particulièrement disgracieuses, et des séquences instrumentales sans intérêt en guise de transition entre les thèmes principaux, mais gageons qu'avec le temps, des améliorations seront apportées dans ce domaine. Dans son ensemble, voici toutefois un album plutôt réussi, et un bon exemple des tentatives actuelles de la scène pop pour s'émanciper de ses penchants vulgaires...».

Ce texte illustre particulièrement bien le double-jeu de Ian Anderson par rapport à sa propre création : à la fois bouffon, feignant l'outrance et la parodie, et sérieux, distillant au fil d'un texte interminable et à l'occasion verbeux quelques cinglantes vérités. Après avoir stigmatisé la religion dans Aqualung, le chanteur prend cette fois pour cible le système éducatif britannique, émanation d'une société particulièrement conservatrice, imbue de ses privilèges et de sa prétendue supériorité intellectuelle et morale. Un système où toute forme de marginalité est difficile à vivre car l'individualité y est étouffée afin que chacun rentre bien sagement dans la case qui lui a été assignée à l'avance. Trouver sa propre voie s'apparente ainsi à un combat dont les protagonistes sont, selon Anderson, le poète et le guerrier qui cohabitent en chacun de nous. Son récit fait ainsi des détours par la mythologie et l'histoire, dans des digressions verbales parfois absconses, mais d'une grande puissance évocatrice.

Musicalement, on ne peut que s'émerveiller de la façon dont Jethro Tull a fait sien ce cadre expressif nouveau pour lui qu'est la 'suite' (a fortiori d'une telle longueur). De ce point de vue, le bond qualitatif par rapport à Aqualung est considérable. Mais le plus remarquable est qu'il parvient à rester constamment lui-même, un peu comme si cet album n'était finalement que la conclusion logique du parcours effectué avec ses précédents albums... ce qui est a priori loin d'être évident ! La clé de cette réussite est très certainement l'approche ludique, et volontairement profane, d'Anderson vis-à-vis de la 'grand forme' : ambitieux, il l'est très certainement, mais pas au point de prétendre rivaliser avec les grands compositeurs classiques, comme certains vont pourtant l'en suspecter. Cette défiance à l'encontre de toute forme d'académisme a laissé au compositeur une totale liberté dans le maniement de son matériau musical, dont il profite pleinement mais avec rigueur. L'auditeur navigue ainsi, le plus naturellement du monde, entre séquences acoustiques et électriques, dépouillées et ultra-complexes (les musicologues relèveront par exemple un passage en 13 temps)... L'ensemble bénéficiant de surcroît d'un éventail instrumental notablement élargi (violon, saxophone, trompette, luth, clavecin, timbales et percussions mélodiques viennent renforcer l'attirail habituel du groupe, sans oublier un bref apparté orchestral signé David Palmer).

Cette richesse et cette sophistication ne nuisent aucunement à l'impact de l'œuvre, grâce à une écriture toujours percutante - la beauté des mélodies et l'efficacité des riffs - et la façon dont Jethro Tull parvient à tenir constamment l'auditeur en haleine sur une durée généralement considérée excessive pour le mélomane 'pop' moyen... Le succès phénoménal de Thick As A Brick, qui permettra au groupe d'effectuer sa première véritable tournée mondiale (faisant un petit détour par le Japon et l'Australie en juillet 1972), est assurément un cinglant démenti à tous ceux qui continuent de prétendre qu'un rock ambitieux est non seulement hérétique, mais élitiste. Eh oui, la musique populaire intelligente existe, nous l'avons même rencontrée... et écoutée !

Living In The Past pochette

Paru en juillet 1972, soit quatre mois après Thick As A Brick, Living In The Past est véritablement un album-charnière, puisqu'il clot la première période de la carrière de Jethro Tull (1968-71), alors que l'ère des grandes oeuvres conceptuelles vient à peine de s'ouvrir. Selon une formule que Ian Anderson réutilisera par la suite, le double-album visait en fait les deux extrêmes du spectre du public de Jethro Tull - les fanatiques en quête du moindre inédit, et les simples curieux désirant disposer d'un premier 'best of'.

Outre les titres phares des quatre premiers albums, comme «Song for Jeffrey», «Inside», «Bourrée» ou «Locomotive Breath», sortis en singles, Living in the Past regroupe tous les matériaux n'ayant pas trouvé leur place sur des LP avant 1972 : faces A de 45 tours («Living in the Past», premier tube du groupe en Angleterre, et grand classique andersonien avec ses sonorités blues-orientalisantes ; «Sweet Dream», autre classique qui initia le style «hard-folk» tullien ; «Witches Promise», ballade pour Mellotron et sorcières..., «Love Story»), mais aussi faces B mémorables («Christmas Song», «Singing all Day», «Teacher» - repris depuis sur les rééditions de Benefit). Tous ces titres démontrent, entre autres choses, l'excellence de la section rythmique du line-up de l'époque (Glenn Cornick et Clive Bunker). La face 3 de l'album accueillait deux titres live issus d'un concert donné le 4 novembre 1970 à Carnegie Hall, «Dharma for One», extrait du premier album, le bluesy This Was, et l'inédit «By Kind Permission Of», sorte d'impro proto-progressive sur des thèmes - très discrets - de Gershwin, Beethoven et autres compositeurs classiques, où domine le piano jazzy de John Evan.

Quant à la face 4, elle regroupait six chansons enregistrées juste avant Aqualung - notamment «Life is a Long Song» (sorti en EP), encore un classique, et l'un des plus beaux exemples du génie mélodique Andersonien ; «Wond'ring Around», variante plus longue (avec piano) du délicat «Wondering Aloud» ; et «Up the Pool», miniature relatant les années de jeunesse de Ian Anderson dans les brumes de Blackpool, avec ses jetées délabrées et ses casinos kitsch, reprise récemment par Roy Harper sur le Tribute Magna Carta.

De progressif, point ou très peu : Living In The Past vaut surtout comme un témoignage capital sur les vertes années de Jethro Tull. On y voit s'assembler progressivement tous les genres (jazz, blues, folk, hard, pop, musique orientale) qui s'agrégeront pour former le style inimitable du groupe. Loin de constituer un recueil de fonds de tiroirs et de chutes de studio, il s'agit d'une étape essentielle de la discographie tullienne.

Amplifiant le gigantesque succès rencontré par le groupe avec Aqualung et Thick As A Brick, l'album atteignit la troisième place dans les charts aux États-Unis.


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