BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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JETHRO TULL (2/10) - Suite >

1967-70 : S'ÉMANCIPER DU BLUES...

Si la naissance de Jethro Tull proprement dit date de novembre 1967, il convient de faire remonter l'arbre généalogique assez complexe du groupe quelques années plus tôt. C'est en effet en 1963, à Blackpool dans le Nord-Ouest de l'Angleterre, près de Manchester, que le jeune Ian Anderson, alors âgé de 16 ans, monte sa première formation, The Blades, où l'on retrouve déjà tous ses acolytes de la grand période de Jethro Tull (1971-75), à l'exception notable du guitariste Martin Barre : John Evan (claviers), Jeffrey Hammond (basse) et Barrie Barlow (batterie). Le groupe deviendra par la suite The John Evan Band, puis John Evan's Smash.

Jethro Tull 1968

Au moment où Evan décide d'arrêter la musique pour entreprendre des études de chimie, Anderson entreprend de monter un nouveau groupe avec un guitariste qu'il a rencontré peu de temps auparavant lors d'un concert à Luton (à 50 km de Londres) : Mick Abrahams. Ce dernier dissout promptement son propre groupe, McGregor's Engine, en conservant le batteur Clive Bunker, tandis qu'Anderson embauche Glenn Cornick, qui avait remplacé Hammond au poste de bassiste dans John Evan's Smash.

Le quatuor se produira quelques temps sous divers patronymes, avant de se décider pour celui de Jethro Tull, tout simplement parce c'est sous ce nom que, pour la première fois, ils parviennent à se faire engager deux fois de suite dans la même salle (en l'occurrence le fameux Marquee Club) ! Cette étrange dénomination, dont beaucoup penseront par la suite qu'elle désigne le seul Ian Anderson (le fait que celui-ci se retrouve vite seul membre d'origine encore présent encouragera certes la confusion), est en fait le nom d'un agriculteur anglais du 18ème siècle, inventeur méritant du plantoir à grains...

Si le premier 45 tours de Jethro Tull, «Sunshine Day», sorti chez MGM en mars 1968, passe totalement inaperçu (à noter que la face B est en fait un enregistrement du John Evan Band, donc avec Barriemore Barlow derrière les fûts !), le groupe va rapidement se forger une solide réputation scénique, notamment grâce au soutien de John Peel (qui l'invite à plusieurs reprises dans son émission de radio 'Top Gear') et par le biais de prestations remarquées lors du premier concert gratuit organisé à Hyde Park, en juin (avec Pink Floyd, T-Rex et Roy Harper), et surtout au Sunbury Blues Festival deux mois plus tard. C'est à cette occasion que Jethro Tull se voit proposer un contrat par le label Island, sur lequel sortiront ses quatre premiers albums. Le groupe signera ensuite logiquement avec Chrysalis, label monté par ses managers Chris Wright et Terry Ellis.

This Was pochette

Mis en boîte grâce aux quelques centaines de livres empruntées à divers amis, avant même la signature avec Island, un premier opus, This Was, sort en octobre 1968 et remporte un succès inattendu, qui lui vaut dès le début de l'année suivante d'effectuer une longue tournée américaine de plus de deux mois. Entre-temps, Mick Abrahams, jusque là co-leader du groupe et défenseur d'une éthique blues pure et dure, aura opportunément cédé la place à Martin Barre, instrumentiste plus accompli et éclectique pourtant inconnu au bataillon. Celui-ci fait ses débuts lors d'une mini-tournée en Scandinavie avec Jimi Hendrix (on peut rêver pire, pour un jeune guitariste !), et sur le 45 tours «Living In The Past», un tube en Angleterre qui manque également de peu le Top 10 américain.

C'est du reste aux États-Unis que Jethro Tull va bâtir en priorité sa renommée dans les années suivantes, traversant l'Atlantique trois fois par an pour d'interminables périples d'un ou deux mois, qui lui vaudront sur le continent américain une popularité jamais démentie à ce jour. Stand Up, second album publié en août 1969 alors que le groupe tourne en première partie de Led Zeppelin, atteint la vingtième place du Billboard, un succès toutefois moindre que celui obtenu en Europe (n°1 en Angleterre, notamment), sous l'impulsion du très 'tubesque' instrumental «Bourrée».

Stand Up pochette

Contrairement à son prédécesseur, pur album de blues-rock à réserver aux seuls amateurs du genre (à une exception près, «Beggar's Farm», le seul signé par Anderson seul, qui annonçait sa future veine folk-rock), Stand Up laisse entrevoir un Jethro Tull certes encore loin de son apogée progressive, mais aux velléités psychédéliques et acoustiques désormais affichées (signalons notamment les belles ballades que sont «Look Into The Sun» ou «We Used To Know»), sans parler des arrangements de cordes de David Palmer qui font déjà merveille sur «Reasons For Waiting».

Après avoir donné son premier concert en France lors d'un 'show Island' avec Spooky Tooth à l'Olympia (où il devra écourter sa prestation de 25 minutes pour céder la place à... Nana Mouskouri !), puis effectué sa première tournée américaine en tête d'affiche fin 1969, Jethro Tull enregistre son troisième album avec le renfort, à titre d'invité, d'un revenant, le claviériste John Evan, les rares parties de claviers ayant jusqu'alors été tenues par Anderson lui-même. Les morceaux s'avérant du coup impossibles à jouer sur scène à quatre, Evan sera engagé comme musicien supplémentaire, à l'origine pour huit mois. Il restera finalement dix ans !

Benefit pochette

Benefit, sorti au printemps 1970, compte assurément parmi les œuvres les plus attachantes de Jethro Tull. L'influence blues jusqu'alors prédominante se voit confinée à quelques titres, alors que la flûte et la guitare acoustique prennent de l'importance, et que l'écriture de Ian Anderson affiche une originalité et une maturité accrues. Jethro Tull inaugure sur ce troisième album le style hard-folk électrique (et éclectique) qui sera dorénavant sa marque de fabrique (cf. les trois pièces de résistance que son «With You There To Help Me», «Nothing To Say» et «To Cry You A Song», avec son thème de guitare obsédant...).

On sent toutefois que les carcans stylistiques que le groupe s'est imposé jusqu'alors sont sur le point d'éclater sous la pression d'un matériau musical qui aspire à une plus grande liberté. Le départ de Glenn Cornick en décembre 1970 et son remplacement par Jeffrey Hammond (lié à Anderson par une amitié indéfectible qui lui a valu entre-temps d'être le sujet de plusieurs chansons du groupe !) sonne logiquement le glas de cette première période, et l'entrée de Jethro Tull dans son ère progressive...

1971 : LA CONSÉCRATION COMMERCIALE...

Soyons honnêtes : si le cheminement musical de Jethro Tull, et son évolution d'un blues-rock assez primitif au rock progressif s'étaient arrêtés à Aqualung, l'affiliation du groupe à ce courant serait tout sauf évidente. Les accointances de cet album avec le genre progressif tiennent en effet à des caractéristiques finalement superficielles - dimension conceptuelle, dualité acoustique/électrique, arrangements de cordes, séquences classisantes - qui ne suffisent pas à elles seules à conférer à son contenu cet adjectif. Ou alors il faudrait faire de même pour nombre de disques sortis à la même époque, où la majorité de la scène pop s'adonnait à des degrés divers à des pratiques similaires (cf. Led Zeppelin, The Who, Traffic, Family, Mountain...).

Aqualung pochette

L'euphorie post-psychédélique, propice au brassage des idées musicales, conduit effectivement Jethro Tull, comme bien d'autres, à flirter avec le rock progressif, mais la différence dans son cas, c'est que cette démarche, banale dans l'environnement de l'époque, va fortement conditionner son évolution ultérieure. Comme l'arrivée à maturité des conceptions musicales d'Anderson, le succès commercial massif (plus de cinq milions d'exemplaires vendus à ce jour) d'Aqualung, contribuera lui aussi à ce que les principales composantes du style Jethro Tull se fixent - sans pour autant se figer, du fait de leur diversité - à ce moment.

Ainsi, le Ian Anderson troubadour, constante de l'œuvre de Jethro Tull, qui y tiendra même la vedette lors de la période folk de la fin des années 70, s'exprimant ici dans de délicieuses ballades acoustiques où sa voix attachante et son doigté délicat à la guitare font merveille; et bien sûr ce rock musclé, à la limite du hard-rock (beaucoup plus heavy, c'est certain, que les albums précédents), sans doute la facette la plus commerciale du groupe, qui explique en grande partie son succès auprès d'un public américain jamais vraiment friand de sa dimension acoustique. A noter, pour l'anecdote, que Led Zeppelin enregistrait dans un studio voisin son fameux «Stairway To Heaven» et que son guitariste Jimmy Page venait parfois rendre visite à Jethro Tull, assistant notamment, impressionné, à la mise en boîte (en une seule prise !) du solo de guitare d'«Aqualung»...

Jethro Tull 1971

C'est la cohabitation de ces deux facettes de Jethro Tull qui confère à Aqualung l'essentiel de sa dimension progressive, la complexité harmonique et rythmique demeurant bien en-deçà de ce qu'elle sera sur les deux albums suivants. L'argument conceptuel, quant à lui, fait long feu : pas de véritable thème commun entre les différents morceaux, même la division - suggérée par la pochette - entre une première face proposant un regard quasi-documentaire sur les aléas de la pauvreté, et une seconde consacrée à une diatribe contre la religion organisée, souffre de multiples exceptions. Ainsi, le thème de la vie après la mort est déjà abordé, deux ans avant A Passion Play, par «Slipstream» et «Locomotive Breath», tandis que d'autres chansons n'obéissent à aucune logique conceptuelle (le surréalisme bon-enfant de «Mother Goose», le réalisme touchant de «Cheap Day Return», l'émouvante délicatesse de «Wondering Aloud»).

Les seuls véritables facteurs d'unité dans Aqualung sont finalement l'arrivée à maturité de Ian Anderson en tant que parolier (par son souci de justesse sociologique, il émancipe son propos des trivialités et clichés habituels de la 'littérature' rock), et la cohésion sans faille qui règne désormais entre les instrumentistes, qui leur permet de sortir des sentiers battus (cf. la façon dont le morceau «Aqualung» parvient à varier son propos en dépit d'un canevas d'accords finalement assez limité).

Cette attitude d'émancipation limitée des carcans rock vaut à cet album d'être, encore aujourd'hui, reconnu comme un grand classique du genre. Et c'est bien mérité : à défaut d'être stricto-sensu une œuvre progressive, Aqualung est bel et bien un formidable disque de rock...


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