BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Dossiers

< Retour
Liens pages : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 (entretien)

JETHRO TULL (10/10)

ENTRETIEN AVEC IAN ANDERSON

Ian Anderson

Le titre du dernier album de Jethro Tull (Dot Com) fait allusion à Internet. T'intéresses-tu particulièrement à ce mode de communication ?

Tout à fait. Je m'en sers aussi bien dans le cadre de ma vie professionnelle que pour satisfaire certains de mes hobbies. Pour un groupe comme le nôtre, et plus encore bien sûr pour les jeunes musiciens, Internet est un outil formidable, car il permet de diffuser à moindre coût des informations qui sont consultables immédiatement par n'importe qui. Je m'intéresse également aux possibilités de vendre de la musique sur le Web. La technologie est encore loin d'être parfaite aujourd'hui, mais tout va évoluer très vite. Les MP3 qui font actuellement fureur vont être rapidement dépassés : il s'agit d'un format compressé qui, de surcroît, est très long à télécharger. La qualité du son et la vitesse de transmission sur Internet va considérablement s'améliorer dans les deux ou trois ans à venir. Nous sommes de toute façon à la veille d'un nouveau bond technologique en matière de supports sonores. La technologie 16-bit actuellement utilisée pour les CD va être remplacée par le 24-bit qui offrira un spectre sonore beaucoup plus large, avec un gain considérable de chaleur. Dans trois ans, plus personne ne voudra acheter de la musique en 16-bit, tout le monde voudra du 24-bit. Ce qui va nous obliger à retourner en studio pour remasteriser nos albums précédents à ce format et égaler ainsi la qualité des bandes master d'origine, la qualité analogique en somme. Pour revenir à Internet, il s'agit selon moi d'une bonne chose en termes d'offre de musique. Les magasins de disques ne peuvent pas se permettre d'avoir tout ce qui existe en rayon. Dans le cas de Jethro Tull, on trouvera peut-être une dizaine ou une douzaine d'albums différents, mais ils ne les auront jamais tous. Il n'ont pas assez de place pour stocker quarante ans d'histoire du rock ! Donc, oui, je m'intéresse à Internet et tout ce qui tourne au tour, mais attention : j-tull Dot Com n'est absolument pas un concept-album sur le thème d'Internet ! J'ai suggéré ce titre au départ comme une blague aux gens de la maison de disques. C'était une manière de saluer la naissance de notre site Web officiel. A ma surprise, ils ont bien aimé l'idée. Je ne pense pas, personnellement, que ce soit un titre génial, mais bon, il est vrai que le site et l'album sont nés en même temps, en décembre de l'année dernière. A la fin de l'enregistrement, j'ai écrit une chanson intitulée «Dot Com», pour justifier le titre, d'une certaine manière.

Quant tu chantes, dans ce morceau, «bien à vous... point com», qu'entends-tu par là ?

En fait, la chanson parle d'un type qui entretient une relation à distance, par e-mail, avec une femme qui vit dans un autre pays et qui est très haut-placée d'un point de vue professionnel. Une sorte de cliché de la femme moderne. Et le type, lui, est complètement largué par rapport à elle, il n'arrive jamais à communiquer avec elle, autrement que par e-mail. Je me suis amusé à renverser les rôles par rapport à une romance traditionnelle, où ce serait l'homme qui a une vie passionnante et la femme qui reste à la maison. Parce que je crois très fort dans l'idée que les femmes doivent pouvoir réussir dans leur vie professionnelle. Je suis personnellement très attiré par les femmes indépendantes, fortes et motivées par leur carrière, par forcément attiré au sens romantique du terme, mais du point de vue des relations humaines en général. Je crois qu'il y a des choses plus intéressantes dans la vie que de rester à la maison et s'occuper des gamins, et c'est quelqu'un qui a déjà essayé une fois de changer une couche, et qui sait plus ou moins faire fonctionner une machine à laver qui vous parle ! Et chez moi c'est ma femme qui conduit, moi je n'ai jamais passé le permis. Ma femme a ce que j'appelle une 'Mercedes de ménopausée' (rires). Moi, par contre, je pousse le caddie quand on va au supermarché...

Quel genre de thèmes t'inspirent, en tant que parolier ?

A la base, j'essaie d'écrire des chansons qui soient différentes de ce qu'on entend sur MTV. Les textes des chansons pop ou rock sont, généralement, très très simples. Le vocabulaire utilisé est assez restreint, tout doit reposer sur des idées et des mots simples. Ça ne me dérange pas, mais personnellement j'ai du mal à me sentir inspiré si je suis soumis à de telles contraintes. En fait j'essaie de couvrir les territoires littéraires qui sont généralement délaissés, que ce soit au niveau des thèmes abordés ou du point de vue de la langue anglaise. J'essaie d'adopter un point de vue aussi large que possible, et d'approfondir les choses. Je ne dis pas que mes chansons en sont meilleures pour autant, mais au moins elles me sont personnelles.

As-tu toujours été attiré par l'écriture ?

Je crois me souvenir que j'ai écrit ma première chanson à l'âge de 16 ans. Puis entre 16 et 18 ans j'en ai écrit quelques autres, qui n'avaient rien de mémorable. A la même époque, je commençais à m'intéresser au blues noir américain, et j'ai rejoint un groupe de blues pendant que j'étais encore à l'école. Nous faisions surtout des reprises, de gens comme Howlin' Wolf, Muddy Waters, Bo Diddley... Puis il y a eu Jethro Tull et à ce moment-là je me suis remis à beaucoup écrire, avec un champ d'influences plus large, couvrant la musique classique, le folk et le jazz en plus du blues. Mick Abrahams, qui était un excellent guitariste de blues mais qui n'était guère capable de faire autre chose, n'était pas très chaud par rapport à tout ça, et je lui ai alors demandé de partir, et Martin Barre est arrivé. C'est à ce moment-là que Jethro Tull est devenu vraiment créatif et que mon écriture s'est développée vers des choses beaucoup plus intéressantes. Avec l'âge, on apprend à trouver le bon équilibre entre l'abstraction et une expression plus littérale. Mais quoi qu'il arrive, écrire reste pour moi quelque chose de très difficile.

De ce point de vue, on ne peut pas dire que tu aies cherché la facilité, à l'époque où tu t'es lancé dans l'écriture de concept-albums comme Thick As A Brick ou A Passion Play...

C'est vrai, mais... Thick As A Brick était plus une blague qu'autre chose. Je voulais faire le concept-album ultime, écrire quelque chose de vraiment compliqué, tout en prétendant que c'était l'oeuvre d'un gamin. Vous savez, c'était l'époque de Monty Python, de l'humour anglais... Je voulais répondre aux critiques qui avaient dit qu'«Aqualung» était un concept-album, alors qu'il s'agissait d'une collection de chansons. Je me suis dit : bon, ils veulent un concept ? Eh bien, ils vont l'avoir, leur concept ! Il me paraissait évident que c'était une grosse farce, mais malgré cela certaines personnes l'ont pris très au sérieux. Nous nous étions bien amusés à le faire, et par chance, cet album a eu beaucoup de succès. A Passion Play, c'était plutôt l'inverse, cet album était trop noir, trop sérieux. Ce qui ne l'a pas empêché d'être également n°1 !

Mais il a été assez mal accueilli par les critiques...

Oui, par Chris Welch, notamment. Il travaillait pour le Melody Maker, qui était alors un journal très influent, qui était lu partout dans le monde, ce qui n'est plus vraiment le cas aujourd'hui. Son papier était très bien écrit, ce qui ne nous a causé que plus de tort... Quelques années plus tard, il s'est excusé auprès de moi, il m'a dit qu'il avait dépassé les bornes, qu'il n'avait pas voulu être aussi négatif. En fait, à l'époque, certains commençaient à l'accuser d'être à la solde de certaines maisons de disques, et il avait voulu prouver de cette manière son indépendance. C'est arrivé à un certain nombre de journalistes à l'époque. Il leur fallait démontrer qu'ils n'étaient pas corrompus. Je me souviens qu'Emerson Lake & Palmer avaient affrété spécialement un Boing 747 entier pour un contingent de journalistes européens afin de leur faire assister à un concert du groupe au Japon. Les journalistes étaient évidemment très contents de passer ainsi trois ou quatre jours, tous frais payés, au Japon. Mais ils ne voulaient pas être obligés d'écrire une chronique élogieuse sous prétexte qu'ils étaient invités par le groupe, alors ils ont fait l'inverse, ils les ont complètement détruits ! C'était un an avant que ça ne nous arrive. Robert Kilburn, qui avait lui aussi écrit un article très méchant sur nous dans le L.A. Times, ne s'est jamais excusé, lui, parce qu'il nous a toujours détestés ! Ce genre de choses arrive, c'est comme ça. Ça n'arriverait peut-être plus aujourd'hui, car l'espace est devenu quelque chose de très précieux dans les journaux. On ne gaspille plus de la place à critiquer négativement un groupe comme Jethro Tull. On ne le fait que si ça concerne quelqu'un de très connu, de très en vogue, sinon ça ne vaut pas la peine. On peut casser le dernier Kubrick dans un journal parce que c'est ce dont tout le monde parle, et parce qu'il y a Tom Cruise dedans. Je suis résigné par rapport à tout ça, ça ne me met plus en colère. En fait, aujourd'hui je ne lis plus que les critiques négatives. Les autres ne m'apprennent rien. Je feuillette les magazines dans le kiosque à journaux du coin, je regarde si la chronique est plutôt bonne ou mauvaise, et si elle est bonne je repose le magazine, car j'en sais assez. Et puis de toute façon, je suis à peu près sûr que ma femme ou mon fils auront acheté la revue en question de leur côté !

Etais-tu aussi philosophe à l'époque où, suite aux mauvaises critiques de A Passion Play, tu as décidé d'arrêter les concerts ?

Non, non, ça n'est pas vrai ! C'était un truc inventé par notre manager... Je vais vous expliquer ce qui s'est passé. Après la parution de la critique de Chris Welch dans le Melody Maker, Terry Ellis, notre manager, a appelé Ray Coleman, le rédacteur en chef, et lui a proposé un marché : que Jethro Tull soit à nouveau en première page la semaine suivante, en échange d'une information exclusive. L'information en question, c'était : «Jethro Tull arrête». Ray a dit OK. Et Terry ne nous a absolument rien dit. J'ai découvert la chose comme tout le monde, la semaine suivante, en découvrant le journal ! J'ai immédiatement appelé Terry et je lui ai demandé ce qui se passait. Il m'a expliqué son arrangement avec Ray Coleman, en arguant que «toute publicité est bonne à prendre». J'étais fou ! Ce fut en quelque sorte le début de la fin dans mes relations professionnelles avec Terry. Dans l'histoire, nous avons tous eu l'air ridicules. Et, comme vous, beaucoup de gens continuent à croire, vingt-cinq ans plus tard, que c'était la vérité ! Nous ne nous sommes pas arrêtés, nous avons continué à faire des concerts !

Ceci dit, les critiques formulées à l'encontre de A Passion Play n'ont-elles pas joué un rôle dans le fait que tu n'aies plus fait, par la suite, d'albums du même genre ?

Je ne nie pas qu'elles m'aient affecté. C'est quand même une expérience très étrange. Une minute tout le monde vous adore, et la minute suivante vous êtes le dernier des ringards ! Mais comme je l'ai dit, ce n'est pas arrivé qu'à nous. Yes, ELP et bien d'autres ont subi la même chose...

Mais musicalement, avant ces critiques, pensais-tu que tu allais éternellement faire des disques conceptuels dans la même lignée ?

En fait, entre Thick As A Brick et A Passion Play, il y avait eu les fameuses 'Château d'Isaster Tapes', qui n'étaient pas à proprement parler un concept-album, c'était une collection de chansons, dont certaines se sont retrouvées plus tard sur Warchild... Si nous avions pu mener ce projet à terme, s'il n'y avait pas eu ces problèmes techniques et cette bouffe dégueulasse qui nous a tous rendus malades, il aurait sans doute évolué vers quelque chose de plus unifié, mais... Finalement, nous avons fait A Passion Play, qui fut écrit très rapidement, en une quinzaine de jours, et enregistré en trois semaines. Nous avions désespérément besoin de terminer un album, alors nous avons fait ce qui nous passait par la tête, sans forcément préméditer quoi que ce soit... Et puis après A Passion Play, il y eut Warchild, qui était un album un peu plus léger. Nous avons toujours eu tendance à alterner albums plutôt gais et plutôt sombres. C'est normal, une fois qu'on a fini de faire quelque chose, on n'a qu'une envie, c'est de faire complètement le contraire !

Parle-nous de l'influence des musiques folkloriques dans ta musique...

La première musique que j'aie découverte dans ma vie, quand j'étais gamin, c'était la musique folklorique écossaise, car on nous faisait apprendre des chansons traditionnelles. Plus tard, je me suis pris de passion pour les big-bands de jazz. Mon père avait pas mal de disques de Glenn Miller. Puis il y a eu Elvis Presley, quand j'avais une dizaine d'années. Quelque chose m'attirait dans ces musiques là, à l'époque je ne savais pas vraiment quoi, et puis j'ai fini par comprendre que c'était l'influence des musiques noires américaines, et du blues en particulier. Plus tard, à l'époque de Songs From The Wood, je me suis intéressé plus en profondeur aux musiques folkloriques, notamment par le biais d'un bouquin que m'avait offert Joe Lustig, qui manageait la plupart des groupes folk anglais. Et quand Dave Pegg est arrivé, au moment où Fairport Convention s'était dissous, il a apporté au groupe d'autres aspects folkloriques, qui sont apparus clairement dans The Broadsword & The Beast.

T'intéresses-tu encore aux musiques dites progressives ?

Oui, mais le sens que je donne à ce mot est sans doute un peu particulier. Il y a le 'Progressif' avec un grand P, qui désigne pour moi la musique des groupes des années 70 comme ELP, ou les concept-albums de Jethro Tull par exemple. C'est le progressif à propos duquel tout le monde fait des blagues... Et puis il y a le progressif avec un petit 'p'. Pour moi, ça inclut aussi des groupes comme Police ou les Stranglers, parce qu'ils ont eu beau arriver au moment du punk, c'étaient en fait des hippies qui jouaient une musique 'progressive' par rapport à ce qui se faisait à l'époque. Pour moi, ils reprenaient le flambeau du rock progressif, mais ce n'était pas bien vu d'utiliser cette expression, on préférait dire que c'était postpunk, ou quelque chose comme ça... Et puis dans les années 90, il y a eu tous les groupes de Seattle, les Pearl Jam et autres Soundgarden. Pour moi, c'était encore du rock progressif, car c'était vraiment du rock, les textes parlaient de thèmes liés à l'adolescence et des thèmes classiques du rock, mais avec quelque chose de nouveau, une volonté de défricher. J'appelle ça du rock progressif, mais je sais que ma terminologie est plus large que celle de beaucoup de gens.

La notion de complexité musicale n'entre pas en jeu ?

Pas dans ma définition, non. Mais je parle quand même de musique qui ne soit pas trop basique, pas trop naïve. Je ne pourrais jamais dire que la techno est du rock progressif, par exemple, parce que c'est une musique très infantile, très pauvre d'un point de vue mélodique, harmonique et rythmique. Personnellement, ça me paraît très daté, j'ai l'impression que c'est le genre de choses que j'aurais fait il y a quinze ou vingt ans quand les premiers séquenceurs sont apparus...

Connais-tu la presse progressive ?

Oui, c'est amusant, il y a en Europe des magazines qui n'existent plus vraiment en Angleterre, qui parlent de heavy-metal, mais aussi de progressif. En Angleterre, il y avait Kerrang à une époque, mais ils n'ont plus autant de lecteurs aujourd'hui. Il y en a un nouveau depuis peu, qui s'appelle Classic Rock Magazine. Aux États-Unis, il n'y a quasiment rien, à part Progression. Mais je trouve qu'ils écrivent toujours un peu sur les mêmes groupes. Je n'arrête pas de dire à John Collinge, le rédacteur-en-chef, d'arrêter de parler toujours de nous et des vieux groupes comme Yes ou ELP. Je lui dis de parler des nouveaux groupes, parce qu'il y en a beaucoup d'excellents. En Scandinavie particulièrement. Les Flower Kings sont vraiment excellents, et il y en a d'autres... Beaucoup de groupes m'envoient leurs CD en espérant que nous les prenions comme première partie de nos concerts, ou que je pourrai venir jouer un peu de flûte sur leur album... Bref, j'entends constamment des choses nouvelles. C'est très intéressant...

(entretien publié dans Big Bang n°32 - Octobre 1999)

10/10

Haut de page