BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Dossiers

Liens vers pages : 1 - 2 - 3 (entretien)

Suite >

ISILDURS BANE

"Le Mouvement Perpétuel"

Si la réputation de la scène progressive suédoise n'est plus à faire, évoquer le cas particulier d'Isildurs Bane s'impose, tant cette formation, par sa longévité comme par l'ampleur de son œuvre, est un bel exemple de constance dans la défense d'une éthique progressive. Mais attention, constance ne signifie pas pour autant immobilisme, bien au contraire : de Sagan Om Ringen à MIND - Volume 1 (qui vient à point nommé célébrer les deux décennies d'existence du groupe), le parcours d'Isildurs Bane est un véritable roman à rebondissements que nous vous proposons de revivre dans cet article.

Si la naissance d'Isildurs Bane remonte en vérité à 1976, c'est véritablement l'arrivée en son sein l'année suivante du claviériste Mats Johansson, qui deviendra au fil des années son principal moteur créatif, qui marqua le début de son essor créatif. Ainsi, plus que le batteur Kjell Severinsson (seul rescapé aujourd'hui du sextuor d'origine), il incarne la continuité dans une carrière riche en changements d'équipe (et surtout de guitaristes et bassistes), puisque pas moins de dix-huit musiciens, sans compter de nombreux invités ponctuels ou réguliers, en ont fait partie à un moment ou un autre.

Les cinq premières années d'existence d'Isildurs Bane ne laisseront pas de trace discographique, si ce n'est quelques enregistrements regroupés en 1993 (avec d'autres plus récents) sur la compilation Lost Eggs. Le groupe les consacre à l'élaboration d'un style personnel, d'abord nourri de l'influence exclusive du rock symphonique (Genesis en tête), puis enrichi d'apports plus divers : jazz-fusion, musique classique ou encore folklore scandinave. En parallèle, il donne de nombreux concerts, même s'il devra attendre 1982 pour entreprendre sa première tournée nationale en tête d'affiche.

C'est en 1981 qu'apparaît le premier opus d'Isildurs Bane, Sagan Om Ringen. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un album, mais d'une cassette comprenant un mélange d'enregistrements studio et live. Celle-ci sera vendue lors des concerts et s'écoulera à près de 3000 exemplaires, jusqu'à ce qu'en 1988 sorte en vinyle une version retravaillée, certains morceaux étant réenregistrés, d'autres composés pour l'occasion.

Comme son titre l'indique, Sagan Om Ringen est une œuvre conceptuelle inspirée par «Le Seigneur Des Anneaux», la célèbre trilogie de Tolkien qui avait déjà inspiré quelques années plus tôt un autre artiste Suédois, Bo Hansson. Peut-être est-ce dû au fait que l'imaginaire de l'auteur anglais se rapproche fortement de la mythologie scandinave, toujours est-il que les artistes issus des pays nordiques (ayons une pensée pour Pär Lindh et Björn Johansson qui se sont attaqués pour leur part à «Bilbo Le Hobbit»...) sont visiblement très sensibles à ce pan de la littérature fantastique... Et le succès semble invariablement au rendez-vous !

La version d'Isildurs Bane est d'autant plus réussie que, par la brièveté de ses compositions (entre 1:25 et 5:00) et la pertinence de leurs enchaînements, elle «colle» parfaitement à l'action soutenue du «Seigneur Des Anneaux». Bien entendu, les teintes symphoniques sont dominantes dans cette fresque progressive, et se voient relevées de temps à autre par des couleurs plus vives. Les claviers multiformes tiennent ainsi souvent conciliabule avec la guitare acoustique ou la flûte, entendant en écho les percussions dérouler leur tapis rythmique... Nos sens sont bel et bien en pâmoison : il s'agit en effet pour eux d'un véritable enchantement aux effluves folkloriques prononcées et aux apparitions fugaces (sur cinq des onze titres seulement) mais pleines d'à-propos du chant, venant donner une dimension plus concrète à l'histoire racontée...

Sagan Om Ringen est sans nul doute l'œuvre la moins ambitieuse de la discographie d'Isildurs Bane, mais sans contradiction possible la plus lumineuse. Elle vous irradie d'une chaleur tout à la fois directe et profonde. L'émotion s'insinue progressivement en vous, modifiant en conséquence le paysage rencontré au cours des compositions pour se clore en un dépaysement total. Au point même que vous craindrez, en retrouvant vos esprits, de croiser un Hobbit égaré...

Fort du succès rencontré par la version K7 de Sagan Om Ringen, Isildurs Bane met en chantier ce qui sera son premier véritable album, Sagan Om Den Irländska Algen. Ses tentatives pour obtenir un contrat avec une maison de disques s'avéreront hélas infructueuses et l'inciteront finalement à créer son propre label, Isildur Records.

Bien que sous-tendu par une trame conceptuelle autrement plus grave que celle de son prédécesseur (rien moins que la menace de troisième guerre mondiale, nucléaire de surcroît, que fait encore peser, à l'époque, la rivalité entre URSS et États-Unis), Sagan Om Den Irländska Algen ne s'en distingue pourtant pas radicalement du point de vue du style musical. Ce qui fait qu'avoir réédité les deux albums sur un même CD n'est pas l'aberration à laquelle ce genre d'initiatives s'apparente trop souvent.

Une différence est cependant notable : l'abandon, dans une large mesure, de l'influence du folklore scandinave si présente sur Sagan Om Ringen. Isildurs Bane a choisi de s'adonner sans retenue à un rock progressif d'obédience symphonique (et largement instrumental, le chant n'étant présent que sur trois titres), célébrant dans un même et généreux élan créatif les valeurs cardinales que sont, pour ce genre musical, la mélodie et la sophistication.

Chacune de ces huit compositions est en quelque sorte une «suite» miniature, dans le sens où l'on y entend, sur une durée assez réduite (de 3:55 à 5:50), une grande variété de sons, de thèmes mélodiques, d'atmosphères et de textures rythmiques. Le risque qu'une telle densité rende l'ensemble indigeste est heureusement balayé par un souci (donc un talent) mélodique de tous les instants. La palette instrumentale utilisée est en cohérence avec cette optique, qu'il s'agisse du travail remarquable des claviers (alternance de nappes synthétiques, dentelles pianistiques et envolées sublimes de moog), ou de la présence fréquente d'instruments comme la flûte ou le vibraphone.

Bref, Isildurs Bane fait ici preuve d'une maîtrise précoce, bien qu'encore imparfaite, dans l'art d'une musique progressive romantique et raffinée, et l'on pouvait légitimement s'attendre à le voir poursuivre dans cette voie sur ses albums ultérieurs. C'était mal connaître la volonté profonde de changement et de renouvellement qui anime depuis toujours Isildurs Bane.

C'est une surprise considérable qui attend en effet ses amateurs avec l'album suivant, Sea Reflections (1985). Renforcé d'une section de cuivres menée par le saxophoniste Bengt Johansson, Isildurs Bane y amorce ce que l'on pourrait être tenté de qualifier de virage 'jazz'. En fait, la réalité est plus nuancée, même si «Blizzard», le titre qui ouvre l'album, donne d'abord l'impression d'un changement radical de style.

En fait, les fondements de la personnalité musicale d'Isildurs Bane restent pour la plupart en place. Seule la forme change, et encore, sur un certain nombre de titres les nouveaux-venus brillent par leur (quasi) absence. Dans l'esprit, on est de toute façon assez loin du jazz : point ici d'expérimentations hermétiques, de dissonances rebutantes, pas même de rythmes ternaires.

La mélodie est bel et bien restée au centre du discours des Suédois. Les huit morceaux de Sea Reflections (de 3:45 à 6:25), totalement instrumentaux, peuvent se diviser schématiquement en deux catégories : des titres 'cuivrés', sur des rythmes enlevés, aux thèmes accrocheurs; et des compositions plus intimistes, généralement dominées par les claviers. Une dualité qui peut évoquer les Américains d'Happy The Man, à ceci près que chez Isildurs Bane, le souci d'accessibilité clairement affirmé génère une musique pouvant susciter une adhésion plus large... mais sans doute moins passionnée.

Les partis-pris stylistiques inaugurés avec Sea Reflections perdureront dans une large mesure avec Eight Moments Of Eternity (1987). Également réédités sur un seul et même CD, ces deux albums constituent d'ailleurs un ensemble cohérent, délimitant une période de l'existence d'Isildurs Bane se démarquant nettement de ses autres œuvres, aussi bien antérieures que postérieures.

On notera cependant que les cuivres ont perdu du terrain au profit des claviers. Le premier morceau de l'album, «Lady In Green», est de ce point de vue significatif : la quasi-absence du saxophone résulte sans doute d'une volonté de rassurer les amateurs du groupe déroutés par le tournant de Sea Reflections. Autre fait notable du point de vue de l'instrumentation : la réapparition de la flûte, totalement absente de l'album précédent.

Encore une fois, les conclusions que l'on pouvait logiquement tirer de ce recentrage stylistique n'allaient guère s'avérer pertinentes, puisqu'Isildurs Bane décidera une nouvelle fois d'opérer un changement radical de direction musicale. Après avoir flirté avec le jazz, il va en effet entreprendre une union plus durable et profonde avec la musique classique.

 
1/3

Haut de page