BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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HARMONIUM

"Dis-moi, c'est quoi ta toune ?
"Histoire en trois actes du plus québécois des groupes de rock progressif

Harmonium fut sans doute, à bien des égards, l’une des formations les plus atypiques de l’histoire du rock progressif, portée en partie par un phénomène de société dont l’impact, souvent méconnu de ce côté-ci de l’Atlantique, dépasse assez largement le simple cadre musical. Grâce à sa démarche originale et à son farouche attachement à des valeurs communautaires, Harmonium fut en effet presque considéré, par toute une génération en quête d’identité, comme une alternative culturelle crédible face aux modèles anglo-saxons dominants, dans un Québec en proie à cette révolution dite tranquille qui allait amener le parti séparatiste de René Lévesque au pouvoir, à la fin des années 70. En rupture avec une tradition anglophone souvent plus soucieuse d’apparat que d’authenticité, il fut aussi l’un des rares groupes à avoir su traduire en musique, dans leur expression la plus touchante et la plus spontanée, une sensibilité et une émotion véritablement dénuées d’artifices, au point d’en faire l’un des traits les plus essentiels de son art. Cette générosité inépuisable dans l’expression des sentiments, cette sorte de tendresse inquiète oscillant sans cesse entre doute et sérénité, omniprésente dans l’œuvre du groupe, s’accompagne en outre d’une économie de moyens et d’une simplicité formelle qui confèrent à ses compositions une formidable limpidité. L’éclat à peine perceptible de la pureté, en quelque sorte.

Mais cette fête passionnelle de tous les instants, qui ne fera que croître en intensité au fil des albums, est aussi l’expression d’une sensibilité à fleur de peau, que l’on doit à la personnalité tourmentée, parfois contradictoire et souvent même dépressive, de son leader historique, Serge Fiori. "L’art", expliquait-il lors d’un entretien en 1996, "est plus fort que soi, un état, une recherche de vérité. C’est la transmission pure des états altérés de la conscience. J’ai touché il y a longtemps quelque chose qui existe. Il n’est pas un seul projet qui ne parte d’un besoin profond". Ouf ! Pour ceux qui n’auraient pas tout suivi, cette déclaration fervente a au moins le mérite d’être révélatrice quant à la sincérité et à la profondeur très personnelle du travail créatif élaboré sous la bannière du groupe. Inutile, donc, de chercher à être plus explicite, car la démarche d’Harmonium, irréductible à la seule expression du besoin identitaire d’une certaine jeunesse québécoise, est en fait entièrement tournée vers un objectif simple : caresser le "beau", et en traduire l’extase, avec souvent autant de candeur que d’éloquence.

Le parcours précoce de Serge Fiori est sans doute à l’origine de cette rondeur simple et chaleureuse qui baigne littéralement sa musique. Né le 4 mars 1952, cet écorché-vif est issu de la communauté italienne de Montréal, dans le quartier dit de la "Petite Italie". A l’âge de quatre ans, il chante déjà pour le groupe de jazz de son père, Georges Fiori, un orchestre ballroom populaire se produisant à l’occasion de soirées privées et de diverses festivités (cette formation existe d’ailleurs encore aujourd’hui). Totalement autodidacte, il apprend sur le tas presque tous les instruments qui passent à sa portée. A douze ans, il maîtrise déjà les bases de la guitare, assimilées presque uniquement par l’oreille. Et dès quinze ans, il se produit dans les clubs et les bars de la région, toujours avec l’orchestre de son père, commençant plus ou moins à gagner sa vie par la musique.

C’est en 1972, alors que Serge Fiori est lancé dans des études de communication, que l’histoire d’Harmonium commence timidement à se dessiner, grâce à la rencontre inopinée de Michel Normandeau. Ce dernier, passionné de théâtre, au point de quitter son emploi de journaliste au Journal de l’Université de Montréal, projette de monter sur scène une pièce écrite par un ami d’enfance, Claude Meunier, future étoile de la scène comique québécoise des années 70 et 80. Fiori se trouve donc contacté afin de réaliser la trame sonore de ce spectacle, qui ne verra finalement jamais le jour - un mal pour un bien au regard des formidables perspectives qui allaient bientôt s’ouvrir pour nos deux protagonistes. Brusquement désœuvré, Michel Normandeau invite donc Serge à s’installer dans son appartement d’Outremont (un quartier résidentiel proche du campus de l’Université de Montréal), la place de colocataire étant devenue vacante suite au départ de son ami Claude Meunier. L’entente est immédiate, d’autant que Michel s’adonne également à la musique de son côté, pratiquant la guitare, mais aussi l’accordéon et le dulcimer, sorte de cithare médiévale à cordes métalliques. Quelques chansons sont mises en chantier, agrémentées de textes… en anglais ! Un choix des plus surprenant lorsque l’on connaît l’amour de Serge pour sa langue natale, et les prises de position résolument nationalistes qu’il allait défendre par la suite ("Le français est le langage le plus riche et le plus beau pour traduire l'émotion", déclare-t-il cinq ans plus tard. "Je ne serai jamais capable de chanter en anglais").

Après l’enregistrement d’une bande démo, le duo prend contact avec Yves Ladouceur, qui travaille à l’époque comme programmateur pour la station de radio CKVL (devenue par la suite CKOI FM, l’une des toutes premières radios FM du Québec). Il va devenir le premier manager du groupe, et l’un des plus grands artisans de son succès, notamment en leur conseillant d’opter pour des paroles en français, un choix particulièrement pertinent compte tenu du faible nombre de chanteurs francophones officiant dans ce style musical, et de l’émergence d’un jeune public à la recherche de racines, en majorité estudiantin. Mais il faut attendre le début de l’année 1973 pour que la formation trouve son équilibre définitif, avec le renfort de Louis Valois, alors étudiant en optique, à la basse. Le groupe prend pour la première fois le nom d’Harmonium, et met l’été qui suit à profit pour composer ses premiers titres et se produire dans des "boîtes à chansons" (telles Chez Dieu, l'Évêché, l'Iroquois ou le Patriote de Montréal), très répandues au Québec à cette période.

Le succès est inespéré. Harmonium se constitue un public fidèle et devient très rapidement le groupe favori de l’underground montréalais. Le 25 juin 1973, Yves Ladouceur parvient à les faire participer à un gigantesque spectacle organisé dans le vieux Montréal à l’occasion de la fête nationale du Québec, le jour de la Saint-Jean, devant 300 000 personnes, et diffusé en direct sur CKVL-FM. En novembre de la même année, Ladouceur les fait passer également sur les ondes de CHOM-FM (une radio encore en activité, et orientée "classic rock"), à l’émission Son Québec, le temps d’interpréter quelques chansons ("Pour un Instant", "Un Musicien Parmi Tant d’Autres", et "Un Refrain Parmi Tant d’Autres", titre qui ne figurera jamais sur disque). Fiori se souvient de cette époque : "Il y avait toujours une foule qui nous suivait déjà… Nous, on n'y pensait pas, mais ça commençait vraiment à créer comme un remous par en-dessous, sans qu'on le sache".

Ce phénomène naissant n’empêche pas les maisons de disques d’être méfiantes. La plupart trouvent les chansons trop longues ou trop bizarres, et demandent au groupe de "s’adapter", en simplifiant les textes et en raccourcissant à l’extrême la durée des titres. A tour de rôle, Capitol, les disques Barclay, Polydor, London Records, CBS et Warner refusent de produire leur premier disque. C’est finalement une compagnie ontarienne, la maison de disques Quality, à la recherche de jeunes artistes pour sa nouvelle filiale québécoise Célébration, qui accepte de signer Harmonium en lui laissant une totale liberté artistique. Le groupe entre donc en studio début 1974 et enregistre son premier album (en quatre jours seulement, à la demande de leur producteur !), sobrement intitulé Harmonium, qui sort en avril de la même année.

Constituée de neuf chansons de conception relativement traditionnelle, si ce n’est une durée légèrement plus conséquente que la moyenne de l’époque et la présence encore éparse de quelques broderies instrumentales feutrées, cette œuvre de jeunesse peut sembler bien éloignée des canons progressifs les plus familiers, et surtout à mille lieues de l’exubérance virtuose dont faisaient preuve au même moment les ténors de la scène. Si le terme "unplugged" avait eu cours à cette date, il aurait pris ici tout son sens, devant l’absence quasi maniaque de toute amplification électrique ou de quelque sonorité synthétique que ce soit (Fiori exprimera d’ailleurs pendant longtemps son rejet de l’électronique et des manipulations de studio, sans doute un peu effrayé par ces nouvelles techniques, avant de changer radicalement d’opinion dans le courant des années 1980).

Ce parti-pris du tout-acoustique confère toutefois à ces compositions ténues une sorte de fragilité précieuse, presque transparente, tout en dessinant un climat intimiste à la coloration folk très marquée, et d’une rare délicatesse. Même la batterie, assurée par un invité, Réjean Emond, semble singulièrement discrète, n’intervenant au besoin que pour souligner quelques soudaines accélérations de cadences, allant même jusqu’à disparaître complètement sur certains titres. Les guitares sèches se taillent logiquement la part du lion, tantôt rythmiques ou déliées, égrenant alors de soyeux entrelacs mélodiques d’une légèreté précise, rehaussés en de rares occasions par un sobre accompagnement de claviers, ou saupoudrés de quelques envolées de flûte ou de flugelhorn (variante de la trompette, jouée ici par un autre invité, Alan Penfold, sur le final quelque peu béat du titre éponyme).

Car l’un des ingrédients les plus importants de cette musique diaphane, en tout cas l’un des plus manifestes, reste le chant expressif et coloré de Serge Fiori, en joual, ce parler populaire québécois si pittoresque pour nos oreilles européennes. Simples et immédiates, les paroles dégagent par ailleurs une poésie entêtante, tour à tour paisible ou soucieuse, parfois un peu confuse, mais d’une sincérité très personnelle et en adéquation parfaite avec la suavité des harmonies (un détail sans doute, mais la liaison malheureuse de "mille z’instruments", sur le premier titre, m’a quand même toujours fait sursauter…). Cette constante simplicité de ton, à l’opposé absolu, par exemple, de l’emphase affectée d’un Christian Décamps, exprime avec justesse une richesse d’états d’âmes qui finit insensiblement par déteindre sur l’auditeur.

Certes, la musique d’Harmonium paraît ici somme toute bien dépouillée, économe de ses charmes, flirtant même souvent avec une variété de luxe. Mais les principales qualités qui allaient assurer sa réussite y sont déjà présentes, ne demandant qu’à être soulignées et développées, jusqu’à briser le cadre formel étroit qui les bride encore. Cette collection de sages ballades acoustiques tire d’ailleurs l’essentiel de sa séduction de la fragilité même de ses arrangements : aucune note n’y semble superflue, la moindre intervention instrumentale résonne précieusement, comme une évidence mélodique faisant écho à l’incertitude des textes. Et la mélancolie ciselée qui en émane, sorte de nostalgie discrète agissant avec une indolence pénétrante, allait bientôt devenir l’une des marques de fabrique du groupe.

Le public, au demeurant, ne s’y trompe pas, et réserve à l’album un accueil enthousiaste : il s’en vend en tout 125.000 exemplaires, une performance considérable à l’échelle du Québec, due en grande partie au succès radiophonique des chansons "Un Musicien Parmi Tant d’Autres", "De la Chambre au Salon" et "Pour un Instant ” (à noter, le titre "100.000 Raisons", présent sur la réédition en CD, était en fait la face B de ce dernier 45 tours). Durant l’été 1974, Harmonium se produit en vedette à la Place des Arts, l’une des salles les plus prestigieuses de Montréal, et fait ensuite le tour du Québec pour assurer la promotion de l’album, bénéficiant d’un engouement qui ne se dément pas. "J'étais un peu content de la confirmation", raconte Serge Fiori, "parce que je savais à ce moment-là […] que j'avais la possibilité de toucher du monde. Et comment je voulais les toucher, c'était pas de la façon actuelle. Ce qui m'intéressait vraiment c'était de les prendre dans le cœur". C’est avec cet objectif en tête que le groupe, entre deux concerts, peaufine minutieusement ses nouvelles compositions, en vue d’un projet plus ambitieux et plus personnel encore.

 
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