BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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GENTLE GIANT

"A la redécouverte d'un monstre sacré du rock progressif"

Souvent cité, à juste titre au demeurant, comme l'une des formations progressives majeures des années 70, Gentle Giant reste paradoxalement très mal connu. A cela, une raison essentielle : l'extrême sophistication de sa musique, qui déroute et rebute souvent au premier abord. L'œuvre produite par le groupe anglais durant sa décennie d'existence constitue cependant un chapitre incontournable, par sa richesse et son originalité, de l'histoire des musiques progressives.

A l'origine de la personnalité hors du commun de Gentle Giant, une rencontre explosive : celle des trois frères Shulman et de Kerry Minnear. Les premiers, aux talents de multi-instrumentistes apparemment inépuisables, lui offriront une richesse timbrale et sonore prodigieuse; le second, tout aussi habile de ses deux mains et par ailleurs, diplômé en composition de la prestigieuse Royal Academy of Music, lui ouvrira les portes de la plus grande expressivité musicale grâce à l'utilisation de techniques d'écritures avancées (canon, fugue, contrepoint) dont l'emploi par un groupe rock est quasiment unique dans les annales.

Les débuts

Lorsqu'ils formèrent Gentle Giant au début de l'année 1970, les frères Shulman - Derek au chant et à la guitare, Ray au violon et Phil au saxophone - n'étaient pas tout à fait de nouveaux venus. Après avoir traîné leurs guêtres dans des groupes de rhythm'n'blues dont la notoriété n'avait guère dépassé les alentours de leur Portsmouth natal, ils avaient connu un succès aussi inattendu qu'embarrassant sous le nom de Simon Dupree & The Big Sound avec «Kites», un 45 tours aux couleurs psychédéliques qui leur avait été imposé par leur manager et ne reflétait que peu leurs convictions musicales.

Fin 1969, las de s'être enfermés malgré eux dans une image en décalage par rapport à leurs aspirations artistiques, ils décident de jeter l'éponge pour constituer une nouvelle formation. Conservant leur batteur, Martin Smith, ils recrutent successivement le claviériste Kerry Minnear et le guitariste Gary Green. Un contrat de management est signé avec l'agence de Gerry Bron, et c'est d'ailleurs un employé de celle-ci qui propose le nom Gentle Giant, qui fait écho aux atmosphères contrastées présentes dans sa musique, tour à tour imposante et délicate. Après six mois de répétitions intensives, le groupe entre en studio à la rentrée 1970 sous la direction du producteur Tony Visconti, qui commence alors à se faire un nom grâce à son travail avec David Bowie. En deux semaines, Gentle Giant est mis en boîte. Il sort chez Vertigo en novembre 1970.

«Gentle Giant» (1970)

Rares sont les groupes à être parvenus à exprimer, dès leur premier essai discographique, une identité radicalement originale; parmi les grands pionniers du genre progressif, on ne voit guère que King Crimson et son In The Court Of The Crimson King. Certes, cet opus éponyme de Gentle Giant ne fut, avec le recul, que la première pierre d'un édifice artistique dont il ne laissait entrevoir qu'une vague idée de l'architecture finale. Il n'en constituait pas moins une profession de foi musicale dont l'audace frappe encore, près de trente ans plus tard.

Si certains éléments caractéristiques du son Gentle Giant manquent encore à l'appel, c'est que la direction musicale du groupe est encore pour l'essentiel le fait des frères Shulman, sur la lancée de leur collaboration au sein de Simon Dupree & The Big Sound. Si les contributions de Kerry Minnear à l'écriture sont conséquentes («Funny Ways», «Nothing At All» et «Why Not ?»), elles sont encore loin de posséder l'originalité de son travail ultérieur. Quant à son implication vocale, elle est quasi inexistante, réduite une brève intervention sur «Why Not ?», qui préfigure d'ailleurs, avec son arrangement pour flûtes à bec, la tournure médiévale des albums suivants.

Pour le reste, Gentle Giant jette les bases de son style. Avec d'un côté, ce rock progressif musclé et complexe («Giant», «Why Not ?») où dominent le chant extraverti de Derek Shulman et la guitare au jeu bluesy de Gary Green, émancipé de sa lourdeur potentielle par le travail rythmique audacieux du duo Ray Shulman-Martin Smith. Et de l'autre, des pièces plus originales, inclassables, mettant en valeur les talents de multi-instrumentistes des musiciens et s'écartant parfois assez largement de l'orthodoxie rock.

Ainsi, ce «Funny Ways», qui demeurera l'un des chevaux de bataille scéniques du groupe durant toute sa carrière, où le chant en demi-teintes de Phil Shulman se marie à la guitare acoustique et aux cordes (Ray Shulman au violon et Kerry Minnear au violoncelle) pour créer un intimisme particulièrement envoûtant. Même délicatesse dans le plus conventionnel «Nothing At All», évocateur des moments les plus bucoliques du Genesis de Trespass ou Nursery Cryme, dont l'impact est hélas un peu amoindri par un solo de batterie superflu. Veine plus légère enfin, pour le charmant «Isn't It Quiet And Cold ?», mené par la voix malicieuse de Phil Shulman soutenu par une instrumentation totalement acoustique (violon joué tour à tour à l'archet et en pizzicato, clavecin, marimba).

Après une tournée européenne en première partie de Colosseum (et un premier concert en France, à la fac d'Assas le 30 avril), le second album de Gentle Giant, Acquiring The Taste, est enregistré durant le printemps 1971, à nouveau avec Tony Visconti à la production, même l'implication réelle de ce dernier est en réalité des plus relatives, le groupe et son ingénieur du son, Martin Rushent (considéré comme un membre du groupe à part entière jusqu'à la fin de leur association, après Octopus), assumant de plus en plus eux-mêmes cette tâche.

«Acquiring The Taste» ( 1971 )

Les premières secondes de ce deuxième opus de Gentle Giant sont fort révélatrices des nouveautés présentes au menu. Tout d'abord un thème introductif joué au Moog, qui marque la première apparition du synthétiseur dans sa musique. Puis le chant fait son apparition : c'est celui de Kerry Minnear, beaucoup plus présent dans ce rôle que sur l'album précédent, alors qu'à l'inverse les interventions de Phil Shulman se sont raréfiées (il n'est le chanteur principal que sur «Black Cat»).

Pourtant, si la personnalité de Minnear s'affirme, autant comme chanteur que claviériste (éclectisme, virtuosité éclatante, mais aussi sobriété bien loin des outrances de certaines formations progressives), ce n'est pas encore totalement le cas dans son rôle de compositeur. C'est en effet Ray Shulman qui se taille la part du lion et propose les morceaux les plus audacieux et défricheurs («Pantagruel's Nativity», «The Moon Is Down»), même si son collègue (qui signe notamment les dynamiques «The House, The Street, The Room» et «Wreck») met sa formation de pianiste classique à contribution pour les arrangements (la séquence centrale à base de percussions de «Edge Of Twilight»).

Auteur cette fois de l'ensemble des textes (où l'on note une première référence à l'œuvre de Rabelais dans «Pantagruel's Nativity»), Phil Shulman s'est également fendu de notes de pochette qui feront couler beaucoup d'encre. Il y affirme, au nom du groupe, la volonté de celui-ci de s'écarter autant que possible des conventions musicales en vigueur dans la pop et le rock : «Notre but est de repousser les limites de la musique populaire contemporaine, au risque d'être impopulaires».

Une profession de foi un rien pompeuse, contrebalancée cependant par l'humour du dessin qui orne la pochette, à l'esthétique certes peu raffinée mais à l'ironie savoureuse : une langue léchant ce dont on ignore d'abord s'il s'agit d'une pomme ou d'un postérieur... Si en retournant la pochette, l'ambiguïté est levée en faveur de la première solution, en revanche la conjonction avec le titre de l'album la rétablit : un proverbe anglais ne dit-il pas «à force de lécher le c... de quelqu'un, on finit par y prendre goût» ? Double-sens donc : allusion aux concessions qu'exigent les maisons de disques des musiciens qu'elles exploitent (et que Gentle Giant récuse haut et fort); et message destiné au public, une invitation à faire preuve de curiosité et de persévérance face à une musique pas forcément accessible au tout-venant.

Transformant brillamment l'essai réussi de son oeuvre inaugurale, Gentle Giant affirme avec Acquiring The Taste sa volonté de progresser et de renouveler constamment son art musical.

Peu après la sortie d'Acquiring The Taste (qui n'obtient comme on pouvait le prévoir qu'un succès limité), Martin Smith est remercié à l'initiative de Phil Shulman, les relations entre les deux musiciens s'étant fortement dégradées, et remplacé par un certain Malcolm Mortimore. Au même moment, Gentle Giant rompt avec son manager Gerry Bron, celui-ci ne se montrant guère passionné par la musique du groupe. Les musiciens ne tardent pas à se remettre au travail, et dès la fin de l'année ils retournent en studio. Three Friends est le premier album dont le groupe assure lui-même la production.

«Three Friends» (1972)

Position paradoxale que celle de Three Friends dans l'œuvre de Gentle Giant ! Si ce troisième opus est, au regard de l'orthodoxie progressive, une réussite majeure, il traduit dans le même temps un recul du point de vue de l'originalité. Disparues en effet, temporairement du moins, certaines des caractéristiques les plus typiques du style du groupe : l'instrumentation, allant dans le sens d'une optique rock conventionnelle - cuivres et cordes brillent ici par leur discrétion -, et les harmonies, considérablement simplifiées, où les références à la musique médiévale sont absentes.

L'explication de cette évolution est simple : suite à l'absence - prévisible - de retentissement commercial de Acquiring The Taste, Gentle Giant s'est résolu à cadrer davantage son discours musical dans les conventions alors en vigueur dans le mouvement progressif. D'où, pour la première fois, l'adoption d'une trame conceptuelle. Celle-ci raconte et compare les parcours dans la vie de trois camarades d'école, devenus respectivement ouvrier, artiste peintre et cadre. Comme on pouvait le prévoir, Phil Shulman conclut sa parabole par un vibrant plaidoyer en faveur du bien-être spirituel (celui des deux premiers), plus épanouissant que son pendant matériel (le troisième)... Réflexion qui reste d'une brûlante actualité !

Pour ce qui est du style musical honoré, le discours habituel de Gentle Giant se trouve ici épuré d'une bonne part de sa complexité et de son excentricité. Le résultat s'avère logiquement plus accessible, grâce à des mélodies plus évidentes et une approche rythmique toujours riche mais jamais alambiquée gratuitement. Ce qui n'empêche pas d'éclatantes réussites comme «Schooldays», l'un des plus beaux morceaux jamais réalisés par Gentle Giant. Les dialogues guitare-vibraphone, les parties vocales en questions-réponses de Phil Shulman et Kerry Minnear (dont les voix assez similaires sont souvent difficiles à distinguer), le constant renouvellement mélodique et l'éclectisme pleinement maîtrisé (envolées symphoniques dramatiques orchestrées par le piano et le mellotron, incartade jazzy avec solo de vibraphone...), tout se combine pour évoquer de manière poignante la nostalgie d'une enfance révolue.

Sur la durée (particulièrement courte, soit dit en passant : 34 minutes !) de l'album, les bons moments ne manquent pas (le solo d'orgue déjanté de «Working All Day», l'intense dialogue guitare-batterie de «Peel The Paint», le symphonisme éclatant mais rythmiquement très touffu du morceau-titre...), mais Gentle Giant donne l'impression d'une excessive sagesse, marquant une pause dans sa conquête d'horizons musicaux nouveaux. Three Friends avait toutefois la qualité de ce défaut, puisqu'il permit au groupe de connaître un début de reconnaissance commerciale, aux Etats-Unis notamment (où il sortit bizarrement affublé de la pochette du premier album !), et de séduire une frange plus majoritaire du public progressif, rebuté par certaines des audaces des opus précédents. Il est par conséquent à conseiller pour un premier contact avec l'art unique des Anglais.

La sortie de Three Friends, en mars 1972, est suivie d'une longue tournée européenne en première partie de Jethro Tull, centrée principalement sur l'Allemagne et l'Italie (elle passe aussi par la France : Lyon et Paris). Celle-ci doit ensuite se poursuivre en Angleterre avec les Groundhogs, mais quelques jours avant son départ prévu, le batteur Malcolm Mortimore est victime d'un accident de la route, dont il ressort avec une jambe et un bras cassés, ce qui oblige le groupe à lui trouver un remplaçant.

L'heureux élu, John Weathers, est un vétéran de la scène rock britannique : après avoir passé cinq ans dans Eyes Of Blue, où il côtoyait notamment le claviériste Phil Ryan, futur meneur de Man (qu'il rejoindra à la séparation de Gentle Giant), il fit brièvement partie de Wild Turkey, Graham Bond's Magic et The Grease Band, le groupe de scène de Joe Cocker.

'Pugwash', c'est son surnom, se fait connaître des amateurs de Gentle Giant à l'occasion de quelques dates en Allemagne en mai 1972, et surtout lors d'une tournée nord-américaine à l'automne où il partage de nouveau l'affiche avec la bande à Ian Anderson, et parfois avec Yes ou Black Sabbath. Puis, de retour à Londres en novembre, le groupe entre à nouveau en studio pour graver son quatrième album, Octopus.

 
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