BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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GENESIS (5/7) - Suite >

The Lamb Lies Down On Broadway
Charisma - 1974 - 45:35 / 48:50

Printemps 1974 : Genesis rentre d'une longue tournée mondiale, et se met à réfléchir au contenu de son prochain album. Deux projets sont en concurrence : Mike Rutherford propose une adaptation musicale du «Petit Prince» de Saint-Exupéry; Peter Gabriel, farouchement hostile à cette idée, souhaite quant à lui réaliser une œuvre conceptuelle autour d'un sujet contemporain, qui rompe avec les thèmes d'inspiration habituels du groupe, qu'il juge totalement démodés.

Au terme de fastidieuses négociations, il obtient de ses collègues carte blanche, et s'attèle seul à l'écriture du concept et des textes, leur déléguant le travail de composition. Rapidement, devant la quantité de matériel réuni et l'ampleur prise par la trame conceptuelle, l'idée d'un double-album s'impose. Le groupe s'exile pendant l'été au Pays de Galles, où les parties instrumentales sont enregistrées à l'aide d'un studio mobile. De retour à Londres, c'est au tour du chant, le processus s'éternisant du fait du retard pris par Gabriel sur son planning (au point qu'il chargera Banks et Rutherford d'écrire à sa place le texte de "The Light Dies Down On Broadway")... The Lamb Lies Down On Broadway sort finalement en novembre 1974, alors que débute une tournée mondiale qui durera jusqu'en mai 1975 et verra plus de cent exécutions scéniques de l'intégralité du double-album.

Un mot sur l'histoire, tout d'abord. Celle-ci est assez compliquée à appréhender, d'autant que le recours au fantastique permet à Gabriel de s'autoriser toutes les audaces, comme l'utilisation de symboles très personnels et autres allusions plus ou moins obscures. Tâchons cependant de résumer, en gros, la trame : Rael (anagramme de «real») est un adolescent newyorkais d'origine portoricaine qui passe l'essentiel de son temps à 'tagger' son nom sur les murs des stations de métro, à qui il arrive une aventure totalement extraordinaire qui l'emmène à la découverte de lui-même, selon le principe du «voyage initiatique». Dans un monde souterrain parallèle, il se voit obligé de subir une série d'épreuves qui le confrontent à ses peurs, ses frustrations, ses instincts, ses désirs... Epreuves dont il ne sortira pas indemne, il va sans dire !

Ce cadre très ouvert permet à Gabriel d'exprimer, sous une forme allégorique parfois absconse, toutes sortes de préoccupations intimes, et de mettre en scène un monde intérieur touffu et torturé. Il le fait avec un mélange de sérieux et d'humour pince-sans-rire (cet art consommé du calembour) qui fait qu'on ne sait pas vraiment sur quel pied danser. Même si l'exposé du concept se veut assez précis, sa conclusion très évasive (Rael est-il mort ? Ou ce brouillard pourpre qui enveloppe progressivement son corps est-il celui d'un rêve sur le point de céder à nouveau la place à la réalité ?) et le symbolisme mystérieux que revêtent ses étapes successives laisse volontairement à l'auditeur une grande liberté d'interprétation.

On le voit bien, impossible d'évoquer The Lamb Lies Down On Broadway sans parler, en priorité, de sa dimension littéraire. C'est que, comme dans tout concept-album qui se respecte, et plus encore ici, elle prédomine sur tous les autres aspects, et notamment la dimension purement musicale, qui s'en veut essentiellement la transposition sonore. Ceci place d'emblée ce double-album à part dans l'œuvre de Genesis, et ce d'autant plus que, comme on le sait, il sera suivi du départ du groupe de son principal (pour ne pas dire unique) instigateur.

Le corollaire logique de la prédominance de l'élément textuel est celle, dans la musique, du chant de Peter Gabriel. De ce point de vue, The Lamb... pousse à leur paroxysme ses velléités despostiques, déjà constatées - avec une réussite variable - dans «Supper's Ready» et «The Battle Of Epping Forest». C'en est presque au point que le contenu instrumental, pourtant très éloigné d'un banal accompagnement style 'variétés', en prend parfois les allures, mais seulement les allures, bien sûr... En effet, la musique ne s'émancipe que rarement de sa fonction purement illustrative : on ne trouve point ici l'équivalent des envolées instrumentales de «Firfh Of Fifth» ou «The Cinema Show», à l'exception peut-être de celles, moins lyriques cependant, de «In The Cage» ou «The Colony Of Slippermen». Un peu comme si les tentations romantiques et classisantes du Genesis des albums précédents, fruits d'un tempérament typiquement britannique, avaient été bridées afin de mieux «coller» aux ambiances de l'histoire.

D'une certaine manière, et c'est là sa grande réussite, The Lamb Lies Down On Broadway a transformé un peu malgré lui Genesis en laboratoire d'expérimentation. Comme Rael, le groupe semble à la recherche de sa propre identité, ou plutôt cherche à en exprimer des facettes restées jusqu'ici dans l'ombre. Peter Gabriel a mis ses collègues en position de prendre des risques, d'expérimenter de nouvelles approches de style et de jeu. Il est d'ailleurs regrettable que, ce projet prenant a posteriori, avec le départ du chanteur, la forme d'une parenthèse sans lendemain, Genesis n'ait vraiment pas su en capitaliser les acquis, et ait préféré revenir (provisoirement au moins, mais le mot 'définitif' a-t-il un sens chez Genesis ?...) à des recettes éprouvées, donc plus sécurisantes. Il convient de ne pas surestimer, comme cela fut souvent fait, le rôle de Brian Eno dans la dimension expérimentale de The Lamb..., en fait circonscrit à quelques traitements sonores («enossification») sur le chant («The Grand Parade...» en particulier) ou la guitare («Counting Out Time»), et qui ne saurait être l'arbre cachant la forêt : les instrumentistes ont bel et bien effectué un véritable et fructueux travail de recherche, qui leur a permis de sortir assez largement de leur registre habituel.

Forcément, il y a un revers de la médaille : qui dit expérimentation, dit réussite aléatoire, surtout lorsque les contraintes temporelles imposées à l'acte créatif par des intérêts dits 'supérieurs' (la maison de disques...) viennent peser sur celui-ci. Même si l'on décide d'envisager la diversité comme un facteur d'unité, il n'empêche qu'il manque à The Lamb... une ligne musicale cohérente : tout n'est pas toujours «raccord», et c'est parfois de justesse que Genesis parvient, sur certains morceaux, à «sauver les meubles». Aucun ratage majeur n'est certes à déplorer, les moments les moins inspirés étant de toute façon tirés vers le haut par la force de l'œuvre dans sa globalité (vertu magique propre au concept-album, trop souvent utilisée à mauvais escient), mais aucun morceau pris individuellement ne peut réellement rivaliser avec les pièces les plus mémorables des œuvres précédentes. C'est un fait : The Lamb Lies Down On Broadway est un tout assez largement supérieur à la somme de ses parties.

Reste que ce voyage initiatique, aussi captivant soit-il, est éprouvant, et n'est pas forcément à conseiller à toutes les oreilles. The Lamb... n'est pas un disque voué à susciter la rêverie ou la contemplation chez l'auditeur. Sa rugosité formelle a de quoi rebuter ceux qui considèrent avant tout la musique comme le moyen d'une évasion des contingences de la vie quotidienne, et non comme un vecteur d'émancipation intellectuelle. Là semble effectivement se situer la ligne de démarcation entre les amateurs de cette œuvre et ses contempteurs. Et sans doute, avec moins de radicalité, celle entre Peter Gabriel et les autres membres de Genesis, rendant inévitable le divorce entériné quelques mois plus tard.

Il est d'autant plus difficile d'être à la hauteur de ses ambitions que celles-ci sont multiples. Peter Gabriel espérait sans doute, en mettant en chantier cet album, exploiter de manière optimale les compétences présentes au sein du groupe (s'estimant pour sa part le seul apte à prendre en charge l'aspect littéraire). Mais cette volonté allait à l'encontre des aspirations légitimes de ses collègues, et ne satisfaisait finalement que les siennes. Son erreur fut donc de croire que cet arrangement puisse être autre que provisoire. En réalité, il mettait sérieusement en péril un équilibre difficilement instauré, et encore trop fragile (les égarements stylistiques ultérieurs le prouvent de manière éloquente) pour se prêter sans broncher aux projets plus ou moins égocentriques du chanteur. En un sens, The Lamb Lies Down On Broadway est la chronique d'une séparation annoncée...


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