BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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GENESIS

... Rétrospective 1970-77 ...

Alors que s'achève pour Genesis une quatrième décennie d'existence, et que celui-ci, après plus de dix ans de silence (Calling All Stations, son dernier album, remonte en effet déjà à 1996), semble sur le point d'entrer dans une nouvelle phase de sa carrière, il nous est apparu nécessaire, et surtout intéressant, de nous replonger dans son passé. Deux raisons essentielles à cela : la première est évidemment la place primordiale qu'occupe la formation britannique dans le patrimoine progressif, une place qu'il convient de situer avec précision et, si possible, objectivité; la seconde est le mystère qui continue d'entourer une évolution musicale qui a de quoi laisser perplexe. Pour ce qui concerne le premier aspect, nous vous invitons évidemment à lire nos analyses critiques des œuvres majeures du groupe. Quant au second, nous allons tacher dans ce qui suit d'y voir plus clair.

Vingt-huit ans séparent From Genesis To Revelation de Calling All Stations. Entre ces deux albums, rien de commun, ou si peu. Il va de soi que sur une telle durée, la personnalité musicale d'un groupe ne peut, ni ne doit, rester inchangée, surtout lorsque celui-ci connaît, comme ce fut le cas dans Genesis, des bouleversements majeurs d'effectif. Pour autant, des groupes à la longévité comparable comme Yes, King Crimson ou Jethro Tull, se sont attachés à préserver un semblant de «tradition», quelques éléments précis créant une forme de constance stylistique. Chez Genesis, rien de tel - ou si peu...

Il y a, a priori, deux façons d'expliquer ce constat. La première consisterait à dire que l'évolution de Genesis a relevé pour l'essentiel d'une adaptation opportuniste aux modes successives : progressif dans les années 70, pop FM dans les années 80... Au fil des compromis, le groupe aurait perdu non seulement son intégrité, mais sa personnalité. A l'inverse, les partisans les plus zélés de Genesis pourraient en faire le groupe progressif par excellence, en ce sens qu'il a su ne jamais stagner, renouveler son inspiration et parvenir à durer, transcendant les effets de mode tout en rajeunissant constamment son public.

Aucune de ces deux explications ne résiste cependant à une analyse un tant soit peu poussée. Pour autant, chacune recèle une part de vraisemblance.

A première vue, la thèse de l'opportunisme semble la plus crédible. La principale pièce à conviction en sa faveur est And Then There Were Three, l'album qui, en 1978, marqua la rupture de Genesis avec le rock progressif qu'il avait jusqu'alors célébré sans faillir. Morceaux plus ramassés, envolées instrumentales réduites à leur plus simple expression : autant d'options qui l'associaient à un mouvement collectif des principales formations progressives. En effet, la même année, Yes sortait Tormato, ELP Love Beach, Renaissance A Song For All Seasons, qui à des degrés divers paraissaient aller dans le même sens, celui d'une musique plus compacte, plus immédiate et moins «rêveuse» que celle de leurs précédents albums.

Cette théorie va être en partie démentie par l'album suivant. Duke, qui s'achève par un instrumental de plus de dix minutes, marque un retour (partiel et provisoire) à un style plus progressif. A l'origine, le groupe souhaitait même consacrer une face entière à une seule et même suite d'une vingtaine de minutes; celle-ci sera finalement dispersée en plusieurs morceaux sur toute la longueur de l'album, jalonnée par des chansons plus commerciales. Ceci prouve bien que Genesis n'avait pas renoncé à toute ambition. Et si les albums suivants devaient hélas démentir ce sursaut de 'progressisme', cet élément amène quand même à envisager les bouleversements d'And Then There Were Three sous un angle sensiblement différent.

Il apparaît en fait que l'incursion de Genesis dans la pop, et la notoriété bien plus importante qu'elle lui apporta, apparut à ses membres comme une expérience désinhibante, répondant en fait à des besoins plus personnels que purement musicaux. On sait que Tony Banks et Mike Rutherford (tout comme Peter Gabriel et Anthony Phillips) ont passé leur adolescence dans une très stricte institution privée, Charterhouse, et en ont conservé une personnalité assez introvertie qui a fini, notamment au contact d'un Phil Collins beaucoup plus sûr de lui, par leur peser considérablement.

Un peu comme des gamins feraient les quatre-cents coups, Genesis s'est donc essayé à une approche musicale plus simple et spontanée, non sans jubiler à l'idée de transgresser ainsi un interdit. L'interdit en question était, en quelque sorte, l'exigence que faisait peser sur lui la frange la plus intégriste de son public, exigence d'une musique qui se préoccupe davantage de postérité que des profits qu'elle serait susceptible de générer... Les trois musiciens prirent sans doute un malin plaisir à contrarier les attentes de cette frange (par ailleurs de plus en plus marginalisée) de leur auditoire, leur tenant en quelque sorte lieu de mauvaise conscience, de figure autoritaire à laquelle ils n'avaient de cesse de vouloir désobéir...

Au fil des albums, leur démarche se voyant couronnée de succès, ces velléités pop perdront leur caractère ludique, et par là-même leur spontanéité un rien provocatrice, pour devenir l'expression d'un professionnalisme ronronnant et, surtout, stérile : l'abandon de l'ambition passée ne sera alors plus compensée par la fraîcheur et l'originalité (le phénomène culminera avec l'abyssal Invisible Touch). C'est sans doute pourquoi le groupe, peut-être conscient d'avoir complètement perdu son âme à force de concessions à la facilité, s'emploiera à réintroduire (prudemment tout de même) dans sa musique, avec We Can't Dance, un peu de la flamboyance de ses vertes années. Un regain que confirme, hélas sans l'accentuer, Calling All Stations.

Malheureusement, l'échec commercial de ce dernier album a bien failli sceller définitivement la carrière du groupe. Pendant presque une décennie, Genesis aura en effet sombré dans une torpeur quasi cataleptique dont on désespérait de le voir sortir, malgré des rumeurs incessantes de reformation sous les line-up les plus divers, achevant de semer la plus grande confusion auprès de ses fans.

On sait maintenant que le groupe n'a pas baissé les bras, et l'on s'apprête à le voir reprendre très prochainement du service, même si, il est vrai, ceux qui espéraient le voir revenir au grand complet, sous son line-up originel, en seront pour leurs frais. A-t-on alors quelque raison que ce soit d'espérer que Genesis, à plus forte raison sous une forme réduite, renoue plus franchement avec son ambition passée ? Cette question a-t-elle même encore un sens ?

Sans préjuger des orientations que le groupe choisra d'imprimer à sa musique, dans l'hypothèse où cette réunion déboucherait sur l'élaboration d'un nouveau répertoire, on ne peut manquer de saluer la constance et la volonté de ses membres pour prolonger cette aventure, et tenter de lui donner un nouveau souflle au-delà, ou plutôt au travers des modes. Un peu comme si Genesis n'attendait finalement que de se voir donner le signal de départ de la reconquête...

Puisse le présent article, modestement mais sincèrement, y contribuer... 

Aymeric LEROY

 
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