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THE ENID

"Le Secret le mieux gardé du Royaume-Uni"

Avec cette formule habituellement destinée à ce que la couronne d'Angleterre a de plus précieux, la presse britannique a su parfaitement illustrer toutes les difficultés rencontrées par le groupe de Robert John Godfrey, depuis sa création jusqu'à nos jours. Car The Enid est bien un joyau, mais apparu trop tard, bien trop tard...

De tous les groupes anglais des années 70 encore en activité, The Enid est sans aucun doute le moins bien connu, et celui qui souffre de la plus grande désinformation. Beaucoup d'avis ont été émis, en surface et rarement en profondeur, et ce groupe continue d'être mal connu, mal compris, mal aimé...

L'opportunité de la sortie d'un nouvel album, The White Goddess, de loin le plus réussi depuis l'heure de gloire du groupe, était donc à ne pas manquer. Le présent article va donc s'attacher à brosser un portrait aussi complet que possible de cette école musicale résolument à part...

Un certain Robert John Godfrey...

Gardien du Temple, Robert John Godfrey est le seul membre du groupe présent des origines à aujourd'hui. Et pour cause, nous direz-vous, puisqu'il en est le principal fondateur et compositeur ! Né le 30 juillet 1947 à Leeds Castle dans le Kent, Godfrey suit très tôt un parcours musical des plus "classiques", affichant un don particulier pour la pratique du piano.

Se destinant d'abord à une carrière de concertiste (il étudie alors au Royal College of Music sous l'égide de professeurs prestigieux), il finira par se révolter contre le conservatisme ambiant du bien-nommé milieu classique. Il quitte Londres en 1969 pour Oldham, dans le Nord du pays, pour débuter une association avec Barclay James Harvest, dont il écrit les arrangements orchestraux des premiers albums, dirigeant lui-même un orchestre (The New Symphonia) constitué par ses soins. L'orchestre en question accompagne d'ailleurs BJH lors de sa première tournée anglaise, en 1970 : expérience saluée par les critiques mais qui se soldera par un désastre financier... Godfrey co-écrit nombre de morceaux du quatuor, contribution non signalée dans les crédits mais qu'il fera finalement reconnaître (sans en toucher de dividendes rétroactifs) au terme d'un procès long et épuisant, plus de vingt ans plus tard.

Au terme de cette association avortée, il met en chantier un premier album, The Fall Of Hyperion, qui sort fin 1972 sur le label progressif Charisma (dont le patron Tony Stratton-Smith l'avait découvert alors qu'il cachetonnait avec l'obscur Siddartha). L'objet est aujourd'hui devenu introuvable. De facture très classisante (la batterie est utilisé comme dans un orchestre classique, et l'ensemble a peu à voir avec du rock malgré la présence d'un guitariste et d'un chanteur!), avec des textes inspirés par la poésie de Yeats, cet album porte en lui les prémices de ce que sera bientôt The Enid... en plus grandiloquent encore !!! A noter que le thème du final de "The Raven", premier morceau de l'album, sera repris plus tard pour son groupe). Godfrey domine bien sur l'instrumentation, armé d'un piano omniprésent et d'un... mellotron (préhistoire des synthétiseurs oblige...) !!! Malgré des défauts de jeunesse bien évidents (et un pompiérisme latent !), cet album révèle toutefois le talent indéniable du compositeur/claviériste. Hélas, Charisma ne fait aucune promo pour cet album "inclassable" (même à l'époque), et Godfrey repart chercher fortune ailleurs.

La naissance de The Enid...

Avant d'entreprendre ses études musicales poussées, Godfrey avait étudié à l'école de Finchden Manor, un établissement privé très 'select', typiquement britannique, et avait conservé avec celui-ci des liens très forts. C'est ainsi qu'il avait dédié son album solo à George Lyward, fondateur de l'école récemment disparu. Se sentant de nouveau concerné par l'avenir de l'établissement, il découvre alors que celui-ci est sur le point de fermer. Il fait alors la connaissance de deux jeunes guitaristes, Stephen Stewart et Francis Lickerish, qui ont pris en charge l'écriture d'un spectacle musical célébrant la fin de l'année scolaire et celle, probable, de Finchden. C'est de cette rencontre, en juin 1973, que va naître The Enid.

Durant l'année qui suit, la formation se consolide avec les arrivées successives de Dave Storey (batterie) puis Glen Tollet (claviers, puis basse). Parmi les musiciens qui séjournent alors plus ou moins brièvement dans The Enid, on peut signaler le claviériste Nick Magnus, qui rejoindra ensuite le groupe de Steve Hackett, et surtout le chanteur Peter Roberts, dont le suicide au Nouvel An 1975 scellera l'avenir purement instrumental (dans un premier temps en tout cas) du groupe, Godfrey estimant ne jamais pouvoir le remplacer.

L'album mis alors en chantier doit s'intituler Voyage Of The Acolyte, mais Stratton-Smith n'est guère emballé et refuse de le sortir chez Charisma... Ce faisant, il récupère le concept (inspiré par les tarots) au profit de Steve Hackett qui en fait la trame de son premier album solo ! The Enid signe alors avec Buk Records, label indépendant distribué par EMI, et cette œuvre inaugurale sort en janvier 1976 sous le nouveau titre de In The Region Of The Summer Stars. Très bien accueillie (le bouche à oreille fontionne bien !), elle donne lieu à de nombreuses apparitions scéniques, dont une lors du fameux festival de Reading où The Enid se voit rappelé par le public à six reprises !!!

Débuts en fanfare

Dès ce premier album, le projet artistique de Robert John Godfrey est clair : proposer sa version d'un possible prolongement moderne de la culture musicale classique qui l'a nourri durant ses vertes années. Une démarche que l'on peut évidemment rapprocher, dans l'esprit plus que la lettre cependant, de formations contemporaines de The Enid, comme Yes, Genesis ou King Crimson : on y retrouve en effet la même volonté de fusion et d'expérimentation entre deux cultures dont il avait été dit jusque là qu'elles n'avaient rien à faire ensemble.

Ce qui fait d'emblée l'originalité de The Enid, c'est le souci de son leader de faire sonner cet orchestre, à l'instrumentation pourtant électrique, comme un orchestre symphonique. Les synthétiseurs de Godfrey développent à cette intention des sonorités uniques (devenues depuis l'une des marques caractéristiques du groupe), très orchestrales au point qu'on est souvent surpris de ne pas être en présence d'un véritable ensemble à cordes ! Son utilisation du piano, également très fréquente (en solo, même, sur certaines pièces), témoigne d'un même souci de recréer l'univers sonore classique.

Mais le plus surprenant est peut-être encore la façon dont sont utilisés les autres instruments. Les guitares de Stephen Stewart et Francis Lickerish, en particulier, se fondent ainsi le plus souvent aux nappes synthétiques du maestro, tout en s'accordant quelques envolées plus typiquement rock et rageuses (surtout pour le second). Quant au batteur Dave Storey, sa prestation, très discrète d'ailleurs, se rapproche plus souvent de celle d'un percussionniste classique que ce celle d'un marteleur de fûts à la mode rock !

Cet univers sonore, à proprement parler inouï pour l'époque (et qui le reste d'ailleurs à ce jour, The Enid ayant bizarrement suscité peu d'émules directs), ouvrait un champ de possibilités musicales inédit, réunissant celles d'un orchestre classique et d'un groupe de rock. Autant dire que le résultat est propre à dérouter les puristes de tout poil, et d'ailleurs à l'époque où le groupe se fit connaître, coïncidant avec l'émergence du courant punk, la presse rock britannique ne sut que faire de ces étranges nouveaux-venus. Quant aux chroniqueurs classiques, il n'est guère utile d'en parler... Bref, dès ses débuts, The Enid sera un groupe marginal, et le restera durant toute son existence.

On retrouve logiquement dans In The Region Of Summer Stars des méthodes de composition directement issues de la musique classique, et en premier lieu des contrastes dynamiques très marqués : au sein d'une même pièce, on peut passer du pianissimo au fortissimo, de séquences à la limite de l'audible à des envolées symphoniques grandiloquentes... Pour répondre à ce besoin d'espace, les durées des morceaux sont souvent imposantes (sans compter que certains sont enchaînés les uns aux autres).

Aboutissement logique de ces partis-pris audacieux et inédits, In The Region Of The Summer Stars est un aboutissement total, où l'on est bien en mal de dénicher de réels défauts... Les pures merveilles ("The Loved Ones") côtoient les morceaux de bravoure (les ultimes "The Flood" et "Under The Summer Stars") et le plaisir d'écoute est constant. Pas de doute, s'il ne fallait posséder qu'un album de The Enid, ce serait sans hésitation celui-ci !

Deux ans plus tard, Aerie Faerie Nonsense (publié sur le label Honeybee) poursuit dans la même lignée, contant les aventures héroïques de Roland. La musique est toujours pleine de rebondissements; plus grandiloquente aussi, sans doute (comme en témoigne le titre de l'album, plein d'autodérision). D'un point de vue qualitatif, on n'est que très peu en-deçà de l'inégalable In The Region..., d'autant que toute la face B est réservée à la suite "Fand", qui deviendra la pièce maîtresse du répertoire scénique du groupe (elle sera rallongée, et réenregistrée, dans les années 80, faisant l'objet d'un album éponyme avant d'être réintégrée sous sa nouvelle forme à la réédition CD d'Aerie-Faerie Nonsense). Non dénuée de longueurs, il faut l'avouer, elle n'en constitue pas moins une grande réussite, d'une ambition sans équivalent dans le registre rock symphonique : on ne sait parfois plus très bien si l'on écoute une œuvre 'classique' (du Wagner ?) ou une sorte d'opéra-rock instrumental... Le style The Enid est bel et bien unique !

Le public, à l'époque, s'en rend d'ailleurs compte, qui malgré l'hostilité des médias, lui accorde massivement sa confiance, faisant du groupe une attraction scénique des plus prisées. Les lecteurs de l'hebdomadaire rock "Sounds" élisent même The Enid "meilleur espoir" de l'année 1978 ! Au début de l'année suivante, Godfrey est ses collègues sortent leur troisième album, Touch Me, chez Pye Records, label avec lequel ils viennent de signer un contrat mirobolant. Consécration dont The Enid ne récoltera hélas pas les fruits : la valse des responsables et une série de décisions stratégiques catastrophiques mèneront l'entreprise à la faillite un an plus tard. Entre-temps, l'année 1979 est celle de tous les succès : le concert du groupe à l'Hammermith Odeon de Londres devant plusieurs milliers de personnes, en mars, est diffusé par la BBC; et The Enid, maintenant renforcé par le claviériste écossais William Gilmour et le bassiste Martin Russell, tous deux compositeurs prolifiques, produit son quatrième opus studio, Six Pieces (1980). La bande à Godfrey semble à la veille d'une consécration généralisée. La chute n'en sera que plus rude...

Musicalement, Touch Me et Six Pieces perpétuent pour l'essentiel la veine musical de leurs prédécesseurs, et concluent ainsi la première époque de l'existence de The Enid. Cette fois plus attachés à des morceaux uniques plutôt qu'à un concept intégral, ces deux albums marquent aussi un  peu le pas d'un point de vue purement mélodique. La division rock/classique y est encore plus nettement marquée (chacun des six morceaux du second se veut d'ailleurs le reflet de la personnalité et des goûts de l'un des musiciens, goûts parfois antinomiques laissant déjà présager une scission proche, Godfrey supportant difficilement de voir la direction musicale de la troupe lui échapper !), et il convient au final de reconnaître que nous sommes ici un ton en-dessous des deux premiers opus. Pour autant, ces deux albums restent marqués de la "patte" The Enid, inimitable (et... inimitée !), et demeurent à ce titre tout à fait recommandables.

La banqueroute de Pye Records (qui entraîne la mise au placard d'un ambitieux double album, Rhapsody In Rock) exacerbe les tensions jusqu'alors latentes au sein de la famille Enid. Francis Lickerish est le premier à claquer la porte, bientôt suivi par William Gilmour. Le groupe quitte alors l'Hertfordshire pour l'installer à Clare, dans le Suffolk, où Godfrey et Stewart construisent leur propre studio, The Lodge. Mais le groupe continue à se désagréger : le bassiste Martin Russell, puis le batteur Chris North, jettent à leur tour l'éponge. Début 1982, The Enid semble bel et bien enterré.

 
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