BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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ELP (2/6) - Suite >

Emerson, Lake & Palmer
Atlantic - 1970 - 41:28

Enregistré quelques semaines à peine après la réunion des trois musiciens, Emerson Lake & Palmer n'est logiquement que l'ébauche des réussites à venir : une carte de visite, en quelque sorte. On n'y ressent que rarement un réel frisson. Certainement enfanté dans l'urgence, ce travail trop appliqué ne se voit relevé que par la virtuosité déjà impressionnante déployée par les trois musiciens. Mais celle-ci n'est pas toujours utilisée à bon escient («The Three Fates», resucée classisante qui tourne à la démonstration technique stérile).

ELP est encore à la recherche de son style, comme en témoigne un titre comme «Take A Pebble», intéressant dans l'absolu (il reste très apprécié du public lors des concerts) mais finalement conventionnel dans sa façon de réunir les talents d'Emerson et Lake : le pianiste et le chanteur... Ne parlons pas de «Lucky Man», gentille chanson acoustique (que Lake composa à 12 ans...), qui inaugure une série de ballades lacrymales dont le principal mérite sera finalement d'ouvrir à ELP les portes d'un large succès populaire.

Bref, on retiendra plutôt les trois morceaux mettant déjà en avant l'alchimie typique du trio : l'instrumental «The Barbarian», qui ouvre l'album de fort belle manière, «Knife-Edge» avec sa partie d'orgue centrale adaptée de Janacek, et «Tank», dont l'intérêt est hélas amoindri par un solo de batterie superflu (c'est un pléonasme, a fortiori sur un album studio...). Les influences classiques d'Emerson sont ici digérées et mises au service d'un style original et abouti («The Barbarian» préfigure les fastes de Tarkus), même si encore une fois l'on regrette de ne retrouver que trop rarement l'exubérance et la passion des prestations scéniques du trio.

Emerson Lake & Palmer est donc une honnête mise en jambes, mais le meilleur est encore à venir...

Tarkus
Atlantic - 1971 - 38:54

Si certains morceaux d'Emerson, Lake & Palmer avaient jeté les premières bases d'un style ELP, Tarkus s'avère d'emblée d'une toute autre ambition. La longue suite qui occupe la première face et donne son titre à l'album témoigne de progrès considérables tant au niveau de la composition et de l'arrangement qu'à celui de l'interprétation. En quelques mois à peine, ELP a trouvé son identité et va désormais s'employer à en exploiter de façon optimale les différentes facettes.

Il est intéressant de revenir dans un premier temps sur la genèse de «Tarkus», dont les circonstances apparaissent très éclairantes sur le fonctionnement d'ELP.

Pour l'essentiel, «Tarkus» est l'œuvre de Keith Emerson, qui en a composé la musique (à l'exception de «Battlefield», signé par Greg Lake) et imaginé le concept, à partir duquel Lake a écrit les textes. A bien des égards, la trame conceptuelle est une ébauche de celle de «Karn Evil 9», les thèmes abordés étant sensiblement identiques : il s'agit d'un plaidoyer pour la paix, dénonçant la propension de l'homme à organiser sa propre perte. Il est à noter que les textes de Lake sont assez directs et limpides, et ne s'inspirent que très vaguement des idées initiales d'Emerson, explicitées quant à elles par une série de dessins. Pour schématiser, le Tarkus, sorte d'hybride entre le tatou et le char d'assaut, né de l'éruption d'un volcan, et dont on peut supposer qu'il personnifie les instincts belliqueux de l'homme, détruit tout ce qui passe à portée de ses canons et, grâce à son épaisse carapace métallique, semble invincible jusqu'à ce qu'un jour le Manticore, lion à tête d'homme muni d'une queue de scorpion, trouve son point faible : les yeux, qu'il crève de son dard empoisonné... Le Tarkus est ainsi défait par cette créature mythologique qui semble, pour sa part, incarner l'intelligence mise au service de la paix. Rien de profondément philosophique, on l'aura compris, mais un trame générale dont le pendant musical s'avère des plus intéressants.

Keith Emerson y a en effet vu l'occasion d'exploiter une gamme de registres aussi étendue que possible, et d'introduire des effets de contraste inédits dans un cadre rock, notamment en alternant séquences mélodiques et dissonantes. Le point de départ de «Tarkus» est d'ailleurs un motif de basse en cinq temps, inspiré à Emerson par son compositeur fétiche, Ginastera. Carl Palmer, enthousiaste, l'agrémenta promptement d'une partie de batterie, mais Greg Lake, jugeant le résultat trop peu mélodique, refusa tout simplement de le jouer. Il fallut toute la force de persuasion de ses deux collègues pour finalement arracher son consentement. Il devait plus tard reconnaître son erreur initiale de jugement. Cette anecdote illustre combien la conciliation des personnalités antagonistes d'Emerson et Lake fut parfois difficile. Entre le pianiste virtuose maniant des conceptions harmoniques très avancées, et le barde féru de douces et belles mélodies, le choc des cultures fut parfois violent, mais ô combien fructueux...

Pour prendre la pleine mesure de la réussite de «Tarkus», il convient de le replacer dans son contexte : nous sommes en janvier 1971, donc après «In Held T'was In I» de Procol Harum, «Atom Heart Mother» de Pink Floyd ou «Lizard» de King Crimson, mais bien avant «Close To The Edge» ou «Supper's Ready», les suites qui firent véritablement la légende du rock progressif. Le travail effectué ici par ELP marque donc une étape décisive : si tout n'est pas parfait (le retour final du thème introductif, un peu tiré par les cheveux), le souci de cohérence est inégalé. Et l'interprétation, loin d'être engluée dans une sorte d'académisme classico-rock, est absolument remarquable, avec une mention spéciale à Keith Emerson qui fait de l'orgue Hammond un instrument rock à part entière, d'une richesse expressive insoupçonnée.

Un petit mot sur la seconde face, dont le caractère hétéroclite ne doit pas faire oublier qu'elle contient quelques grands moments. Le trio ne lui rend pas service en plaçant en début et fin de celle-ci ses deux titres les plus anecdotiques : «Jeremy Bender», premier volet d'une trilogie implicite avec les tout aussi dispensables «The Sheriff» et «Benny The Bouncer», et «Are You Ready, Eddy ?», dont l'aspect blague de potache pas forcément antipathique n'excuse pas la vulgarité. Entre les deux, il y a quand même de bonnes choses et, si ELP n'est jamais meilleur que dans les longues suites à rebondissements, des titres comme «Bitches Crystal», «A Time And A Place» ou «Infinite Space» préparent le terrain d'expériences ultérieures.

Tarkus n'est sans doute pas l'un des chefs-d'œuvre du genre progressif, ni même celui d'ELP, mais il fut assurément pour tous deux un jalon décisif dans leur quête d'identité...

Pictures At An Exhibition
Atlantic - 1972 - 37:47

Pictures At An Exhibition est un peu à part dans la discographie d'ELP. Cet arrangement rock de la suite pour piano de Moussorgksy, adaptée pour orchestre par Ravel, était le cheval de bataille scénique du trio à ses débuts, suscitant à chaque concert un accueil délirant, et ce dès le festival de l'Ile de Wight en août 1970. Après qu'il eut été envisagé de sortir un double-LP à prix réduit le couplant à Tarkus, il fut publié d'abord confidentiellement, Atlantic ne croyant guère en son succès. Celui-ci fut aussi inattendu que massif. La légende veut que le distributeur américain d'ELP, ayant d'abord refusé de le sortir, se ravisa promptement lorsqu'il apprit que 50 000 exemplaires importés d'Angleterre avaient été vendus en quelques semaines !

Il faut prendre ce Pictures At An Exhibition pour ce qu'il est, c'est-à-dire tout sauf une œuvre mûrement réfléchie et totalement aboutie. De l'œuvre d'origine, ELP n'a retenu que les séquences les plus facilement transposables dans un contexte rock, c'est-à-dire le début et la fin. Entre les deux, il a inséré un mélange un peu fourre-tout : variations libres sur certains thèmes de Moussorgsky, improvisation bluesy permettant à Emerson de faire une belle démonstration de Moog, jolie ballade de Lake («The Sage») qui lui permet de prouver sa dextérité à la guitare acoustique...

Musicalement, à défaut d'être d'une grande profondeur, l'entreprise s'avère plutôt convaincante. Certes, certains effets et expérimentations n'ont qu'un intérêt limité sortis de leur contexte scénique originel; de ce point de vue, les coupes opérées ultérieurement (cf. In Concert et la version quadriphonique de 1993) seront opportunes. Certes, les parties chantées, aux textes (co-signés par Lake et Robert Fraser, un roadie du groupe) inutilement ampoulés (le fameux «death... is... life !» final), sont parfois excessivement mélodramatiques.

Pourtant l'ensemble fonctionne plutôt bien : on ne lui en demandait finalement pas beaucoup plus...

Trilogy
Atlantic - 1972 - 42:25

La postérité ne semble pas avoir retenu Trilogy comme une œuvre majeure d'ELP. C'est regrettable, mais c'est également compréhensible, et il y a deux raisons à cela. D'une part, il s'agit foncièrement d'une création de studio, et aussi incroyable que cela puisse paraître, l'essentiel de son contenu («Trilogy», «Abaddon's Bolero» et «The Endless Enigma») n'a jamais, ou très rarement, été joué sur scène, tout simplement parce que les arrangements de ces morceaux faisaient largement appel à des artifices de studio impossibles à recréer en concert, tout au moins à l'époque. D'autre part, cet album pâtit paradoxalement de son homogénéité qualitative : si l'inspiration est présente d'un bout à l'autre, elle ne génère pas comme sur Tarkus ou Brain Salad Surgery un morceau qui sorte réellement du lot par son ambition ou son originalité.

De fait, Trilogy ne traduit pas de progression musicale significative par rapport à Tarkus, ELP s'y contentant d'en consolider les acquis et d'en peaufiner l'apparence formelle. Le travail de production de Greg Lake est à cet égard remarquable, notamment en ce qui concerne la combinaison des différents sons de clavier : orgue, piano et Moog sont présents à égalité, et se mêlent avec un constant à-propos, à l'instar de l'adaptation impeccable de «Hoedown» d'Aaron Copland, qui deviendra par la suite le morceau d'ouverture des concerts du groupe.

Cette maturité formelle consacre l'emprise de Keith Emerson sur la direction musicale d'ELP, à laquelle il imprime la marque de sa large culture, essentiellement classique ici (peu de velléités jazz ou contemporaines sur cet album, d'où sa plus grande accessibilité). Trois morceaux excellents en résultent : «The Endless Enigma» (10:34), le plus typique du style désormais emblématique du trio, «Trilogy» (8:54), qui débute sous la forme d'une jolie ballade pianistique pour s'achever dans un capiteux tourbillon rythmique et synthétique (le «Stairway To Heaven» d'ELP ?), et «Abaddon's Bolero» (8:13), brillant exercice de style signé Emerson, tissant sur un motif rythmique répétitif (boléro oblige...) un réseau de plus en plus dense de lignes mélodiques enchevêtrées, dans un impressionnant crescendo.

Album le plus mélodique et coloré du groupe (c'est Salvador Dali qui devait à l'origine peindre la pochette, mais il se montra finalement trop gourmand...), le plus équilibré aussi, Trilogy est certainement le plus approprié pour un premier contact.


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