BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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EMERSON, LAKE & PALMER


Au cœur d'une controverse

ELP le mal-aimé, aurions-nous pu titrer... Si l'on a depuis longtemps cessé de s'étonner de voir le trio britannique cité en exemple des supposés travers du rock progressif par ses contempteurs les plus viscéraux, on peut en revanche être surpris de voir nombre d'amateurs déclarés du genre leur emboîter le pas, souvent avec les mêmes arguments : grandiloquence, pompiérisme, mauvais goût, absence d'émotion, virtuosité gratuite...

Il y a bel et bien un problème ELP. À cela, une raison essentielle : la grille de lecture utilisée pour analyser sa musique n'est généralement pas la bonne. La clé de l'appréciation de l'œuvre du groupe est assurément, de la part de l'auditeur, l'affranchissement de son jugement de toute tentation comparative. Il est vain de chercher chez lui ce que l'on apprécie chez tel ou tel autre, et a fortiori de lui tenir rigueur de ce manque de similitude !

ELP est sans doute le plus typiquement britannique des groupes progressifs, en ce sens qu'il dissimule constamment ses sentiments derrière une assurance de façade. Au premier abord, sa musique peut apparaître assez «macho» : le chant de Greg Lake n'est jamais bouleversant comme peut l'être celui d'un Jon Anderson ou d'un John Wetton, il conserve en permanence une sorte de distance émotionnelle, comme retenu par une sorte de pudeur à se livrer totalement; quant a Keith Emerson, la surenchère de virtuosité a laquelle il se livre sur scène, donnant volontiers dans le côté «parade du mâle dominant», cache une personnalité introvertie et d'une foi inébranlable en son art. L'impression de froideur ou de prétention que l'on peut ressentir au contact d'ELP tient donc avant tout à une spécificité culturelle : cela explique d'ailleurs pourquoi la relation entre le trio et son pays d'origine a toujours été passionnelle, passant en quelques années du culte unanime au rejet tout aussi massif. Il est significatif que, lors de sa récente tournée européenne, ELP n'a donné aucun concert en Angleterre !

Une Ambition Authentique

Une fois intégrée cette particularité nationale, il est plus aisé d'apprécier les qualités du groupe, et plus précisément sa contribution considérable - dans sa période faste, de 1970 a 1974, s'entend - a la cause des musiques progressives. Et bien au-delà de notre seul genre de prédilection : il s'agissait bel et bien, pour Keith Emerson et ses acolytes, de raccrocher enfin a la locomotive des musiques dites savantes (confisquée depuis trop longtemps par la caste contemporaine) le wagon des musiques tonales. Bref, il fit consciemment ce que la plupart des autres groupes progressifs firent, a des degrés divers, sans vraiment le savoir.

ELP s'est ainsi employé a créer une musique tonale nouvelle et ambitieuse, qui à la fois renoue avec les aspirations antérieures aux dérives avant-gardistes, et prenne en compte les acquis technologiques de cette fin de siècle, essentiellement liés à l'électronique, ainsi que les courants musicaux populaires qui l'ont traversé, le rock et le jazz en particulier.

Contrairement à l'image qui fut souvent donnée de lui, ELP était loin d'être un groupe fermé, et sa musique était à la croisée d'innombrables influences. Celle-ci pouvait du coup avoir pour certains des allures austères, mais le souci d'accessibilité formelle permettait au plus grand nombre un abord plus aisé. Dans le même ordre d'idées, le sérieux de sa musique (sa prétention, pour ses détracteurs) était assez largement tempéré par l'humour et la dérision dont il savait faire preuve à des niveaux divers (savez-vous par exemple que «brain salad surgery» est une expression d'argot désignant... la fellation ?).

Un second objectif, complémentaire du premier, se dégageait alors : celui de sortir la «grande musique» de son image figée et académique, sans pour autant la galvauder; et l'actualiser, sans la dénaturer. A cette fin, ELP proposa des adaptations rock d'œuvres «classiques», mais en se cantonnant volontairement à des compositeurs du vingtième siècle : Copland, Ginastera, Holst, Janacek, Prokofiev, Rodrigo. La seule exception est Moussorgsky, mais il ne faut pas omettre de considérer d'une part sa mort prématurée (en 1881, à 42 ans) et d'autre part le fait que c'est la version orchestrée en 1922 par Ravel de ses «Tableaux d'une Exposition», et non l'original pour piano seul, qui servit de modèle au trio.

Beaucoup virent dans ces reprises la continuité de la démarche d'Emerson dans The Nice. On ne saurait être plus loin de la vérité. L'objectif du pianiste n'était désormais plus de «choquer le bourgeois», mais véritablement de proposer ces chefs-d'œuvre du passé à un large public, et en particulier à une jeunesse en ignorant jusqu'à l'existence. L'instrumentation moderne et les interprétations proposées ne visaient aucunement une vulgarisation, sous forme de «jeunisme» racoleur, mais bel et bien une relecture audacieuse, rendue possible par l'époque moderne.

De La Virtuosité...

Le troisième et dernier volet du projet musical d'ELP est indubitablement celui ayant le plus prêté le flanc a la controverse. Il s'agit de la mise en exergue de la virtuosité instrumentale de ses trois composantes. En l'espèce, il apparaît que le groupe a, malgré lui, joué avec le feu et s'est trouvé pris au piège d'une 'bataille' éminemment idéologique.

Revenons un instant en arrière. Nous sommes au début des années 70, période durant laquelle le rock connaît une profonde remise en cause. La voie suivie par les groupes de la décennie précédente semble avoir été épuisée. Un renouveau créatif apparaît nécessaire. La musique proposée par ELP séduit largement, non seulement parce qu'elle explore des horizons inédits, mais aussi parce qu'elle possède, en concert, une forte dimension spectaculaire, liée essentiellement a l'impressionnante virtuosité des trois musiciens, Keith Emerson en tête.

Il faut savoir qu'a l'époque, celui-ci jouit grâce a son travail au sein de The Nice, d'un statut assez comparable a celui d'un Jimi Hendrix, dont il est en quelque sorte considéré comme le pendant 'claviéristique' : celui d'un virtuose flamboyant et défricheur. Mais ce statut lui est accordé d'autant plus aisément que, comme Hendrix, il canalise sa créativité dans un format rock somme toute conventionnel. Cela ne va pas durer, et si ELP bénéficiera longtemps de la «crédibilité» rock initiale d'Emerson, le retour de balancier sera d'autant plus violent lorsque les idéologues du «rock'n'rollement correct» réaliseront - tardivement - leur erreur d'appréciation.

Si des réserves apparaissent des la parution de Brain Salad Surgery en 1973 (il est vrai qu'il est difficile, à l'écoute de cet album, de continuer à se persuader qu'ELP est un groupe de sales gosses dénigrant, en la parodiant, la musique de papa et maman...), les attaques se feront d'une rare virulence lors du 'purgatoire' punk de la fin des années 70. Une certaine tolérance était jusque là observée a l'égard de la virtuosité : distingo subtil entre la «bonne» virtuosité, celle qui sait se donner en spectacle, comme Jimi Hendrix jouant de sa guitare avec les dents, ou Pete Townshend brisant la sienne en morceaux a la fin de chaque concert des Who, et la «mauvaise», celle qui découlerait du discours musical lui-même, et laisserait supposer (enfer et damnation !) que celui-ci n'est pas totalement dénué de quelque ambition artistique... Mais cette mansuétude disparaîtra totalement par la suite : toute forme d'excellence instrumentale deviendra alors indécente et indésirable...

Du Déclin au Discrédit

À cette argumentation aussi crétine que démagogique, ELP aurait peut-être pu répondre, mais il se trouva qu'il traversait à cette époque une grave crise de renouvellement, et se trouvait en position de faiblesse. Pire, il sembla donner les verges pour se faire battre, en multipliant les maladresses. Non content d'avoir quitté l'Angleterre pour raisons fiscales, a l'instar de nombre de rock stars britanniques, pour aller enregistrer en Suisse, il revint au bercail en pleine bourrasque punk, pour sortir un double album dont l'emballage particulièrement prétentieux (Œuvres, Volume 1, rien que ça !) contrastait singulièrement avec son contenu, dont l'homogénéité qualitative n'était pas vraiment la qualité première...

N'ayant pas bien saisi l'ampleur du changement de climat musical (et social, les deux étant intimement liés) durant sa longue absence, ELP, complètement désemparé, s'entêta dans l'erreur. Et comme souvent lorsque le manque d'assurance disparaît, les plus grandes qualités peuvent devenir les pires défauts, le trio de légende qui promettait de révolutionner la musique de son temps prit, déchu, des allures de bouffon, bouc émissaire rêvé d'un discrédit qui gagna ensuite l'ensemble du mouvement progressif. Sa crise d'inspiration était bien compréhensible après quatre années fastueuses jalonnées de tournées incessantes et de quatre albums studio, mais vu les circonstances, on considéra que celle-ci était finalement un châtiment bien mérité, voire la preuve rétroactive que la réputation du trio était, dés le départ, surfaite. ELP ne devait hélas que confirmer, ensuite, son apathie créatrice, et finalement s'éclipser discrètement.

Victime expiatoire des excès (ou prétendus tels) des années 70, ELP adopta logiquement un profil bas durant les années 80. La décennie 90 est-elle apparue comme un moment plus propice à son retour ? Toujours est-il que le trio s'est remis sur les rails avec une apparente bonne volonté. Hélas, a l'honnête Black Moon succédera deux ans plus tard le ratage majeur de In The Hot Seat, ruinant totalement l'effet positif de la première contre-attaque. Le retour du trio en 1996, après deux ans d'inactivité, pris dès lors des allures de baroud d'honneur...

Quoi qu'il en soit, nous vous invitons pour l'heure a revisiter et, nous l'espérons, réévaluer, l'œuvre de ce trio décidément hors-normes...

 
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