BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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CARAVAN (8/8)

LES NOUVELLES REEDITIONS

Le 26 février dernier se tenait à Londres une soirée exceptionnelle organisée en l'honneur de Caravan. La raison ? En dépoussiérant les archives du groupe dans le cadre du programme de rééditions remasterisées de ses plus fameux albums, les chiffres de ventes précis de chacun de ces derniers, à la date de 1980, ont été découverts. Résultat des courses : il s'est vendu au Royaume-Uni 60 700 exemplaires de Caravan And The New Symphonia et 77 000 de For Girls Who Grow Plump In The Night, ces des albums pouvant dès lors prétendre à disque d'argent; et surtout un peu plus de 100 000 exemplaires du mythique In The Land Of Grey And Pink, qui pouvait donc se voir enfin décerner le disque d'or qui lui revenait depuis plus de deux décennies (à noter que les différentes rééditions CD auraient ajouté depuis 47 000 ventes supplémentaires).

Les responsables de Decca, la maison de disques de Caravan entre 1969 et 1975 (aujourd'hui filiale d'Universal Music), ont donc témoigné de la gratitude de leur entreprise pour ces ventes non négligeables. Le jour même où sortaient les nouvelles rééditions CD des six albums enregistrés par Caravan pour le label, le groupe gratifia une assistance triée sur le volet d'une brève prestation, dont le point d'orgue inattendu fut la présence sur scène pour les dernières minutes du concert de Richard Sinclair, membre originel de la formation, aujourd'hui dissident, mais qui a tenu à montrer ainsi son attachement à Caravan, embellissant de son chant le final de «Nine Feet Underground», ainsi que «Golf Girl».

Ce grand moment était a la mesure de l'événement, tant il convient de saluer le travail effectué par Mark Powell, responsable du projet et auteur des copieux textes des livrets, Paschal Byrne, ingénieur du son chargé de la remasterisation, et Julian Hastings, fils du leader du groupe, Pye Hastings, qui s'est chargé du mixage de la plupart des titres inédits, travail non négligeable puisque ceux-ci représentent au total plus de deux heures de musique.

Considérons ces différents enregistrements dans l'ordre chronologique. On commence donc avec If I Could Do It All Over You (1970), auquel ont été ajoutés «A Day In The Life Of Maurice Haylett», excellent inédit des mêmes séances, déjà proposé sur l'anthologie Where But For Caravan Would I, publiée l'été dernier; et trois versions démo (enregistrées cependant en studio avec une qualité professionnelle) de «And I Wish I Were Stoned», «Hello Hello» et «As I Feel I Die», la seule différence notable avec celles déjà connues étant la présence au chant de Pye Hastings au lieu de Richard Sinclair sur le premier des trois. Bref, rien de vraiment inédit : on commence en douceur...

Les choses se corsent, pour notre plus grand bonheur, avec In The Land Of Grey And Pink (1971). Les bandes des séances d'enregistrement ont révélé l'existence d'une chanson totalement inédite, mais dont tout porte à croire qu'elle fut envisagée pour l'album jusqu'au dernier moment. Connue alternativement sous les titres de «The Word» et «I Don't Know Its Name» [sic], cette chanson écrite et chantée par Richard Sinclair, longue d'un peu plus de six minutes, voit en effet officier le temps d'un solo de saxophone le frère aîné de Pye Hastings, Jimmy, cinquième membre officieux de Caravan à cette époque, et plus généralement, cette délicieuse composition aurait mérité de ne pas rester si longtemps dans l'oubli ! Belle mélodie vocale, élégance rythmique, solo d'orgue typique de David Sinclair : du Caravan grand cru !!

On trouve aussi une première version d'«Aristocracy», chanson re-enregistrée un an plus tard pour Waterloo Lily, mais dont les parties de claviers sont logiquement l'œuvre de David Sinclair et non Steve Miller, son remplaçant. Morceau d'intérêt secondaire, interprétation imparfaite : la valeur du document est surtout historique. A l'instar de cette démo instrumentale de «Winter Wine», dont Richard Sinclair chante les mélodies mais pas le texte, qui n'était vraisemblablement pas encore écrit : très agréable, mais force est de constater que le solo de David Sinclair sur la version finale est infiniment plus abouti... Le CD se conclut avec une version de «Golf Girl» sans trombone et avec quelques lignes de texte en plus, et un 'mix' alternatif de la fin de «Nine Feet Underground», visant à mettre en évidence la richesse de la bande multipiste, surchargée de divers solos de guitare et d'orgue dont seuls furent conservés les meilleurs moments. Intéressant...

Moins de morceaux bonus sur Waterloo Lily : deux courtes mélopées inédites de Pye Hastings, enregistrées par celui-ci en solitaire, et surtout une chute des séances de l'album, «Looking Left, Looking Right», autre composition d'Hastings qui nous permet de retrouver le jeu de piano électrique si particulier du regretté Steve Miller. On aurait pu imaginer de voir le CD complété par les versions, toujours inédites à ce jour, de «Waterloo Lily» et «The Love In Your Eye» enregistrées pour l'émission Top Gear de John Peel sur la BBC, mais les questions de droits étaient sans doute un peu compliquées...

Venons-en à For Girls Who Grow Plump In The Night (1973), auquel revient sans conteste la palme de la réédition la plus alléchante de la série. En effet, outre un remix sensiblement différent de «Memory Lain, Hugh» / «Headloss» publié en single aux États-Unis, nous pouvons découvrir ici près de 25 minutes d'enregistrements effectués en studio par le seul line-up de Caravan à n'avoir jamais enregistré d'album. Entre août 1972 et février 1973, le groupe était constitué des vétérans Pye Hastings et Richard Coughlan, du nouveau-venu Geoff Richardson et de deux instrumentistes dont le séjour dans la formation devait demeurer éphémère : le claviériste Derek Austin et le bassiste Smart Evans. Fin 1972-début 1973, cette fine équipe commença à enregistrer un album qu'elle n'eut jamais le temps de terminer.

Selon une tradition immuable chez Caravan, ce sont des versions instrumentales, en attente de paroles, qui furent d'abord couchées sur bande, et dans ce cas précis, elles en restèrent à ce stade. Ce qui n'est pas un mal, car la richesse de l'instrumentation et des arrangements dissipe toute impression de manque. Le chant n'est présent que sur «Surprise, Surprise», mais encore une fois Pye Hastings ne fait que chantonner la future ligne mélodique. Les premières moutures de «Be Alright» / «Chance Of A Lifetime» et «Memory Lain, Hugh», deux autres futurs morceaux de For Girls..., en sont par contre dénuées, et dans un cas comme dans l'autre, la magie du grand Caravan fonctionne à plein.

Ces compositions connues sont complétées par une dernière qui demeurait inédite à ce jour, logiquement du reste puisqu'elle était signée du futur démissionnaire Derek Austin. Baptisé ici «Derek's Long Thing», cet instrumental épique, typiquement progressif et pour le moins jubilatoire, nous avait été toutefois proposé dans une version différente et avec un son beaucoup moins bon sur le quatrième volume de la série Canterburied Sounds publiée en 1998 par Voiceprint. Festival de thèmes mélodiques, motifs rythmiques et interventions solistes inspirées, ce morceau, dont Pye Hastings estimait un peu injustement qu'il ne correspondait pas vraiment à la tradition du groupe, est l'une des plus belles découvertes glanées dans ces rééditions.

On applaudira également des deux mains le lifting effectué sur Caravan And The New Symphonia (1974), qui a presque doublé en longueur grâce à la restauration du concert d'origine, dans son intégralité et dans l'ordre réel d'interprétation des morceaux, ce qui a permis en outre de rajouter les interventions parlées de Pye Hastings entre chaque pièce. Les festivités commencent donc par un petit tour de chauffe par Caravan sans l'orchestre, une grosse vingtaine de minutes au contenu typique de ses prestations scéniques de l'époque. Du 'set' joué en compagnie du New Symphonia, seule la suite «A Hunting We Shall Go» avait été omise de l'album : il est vrai que le morceau figurait alors sur le dernier disque en date de Caravan et qu'une nouvelle version ne semblait pas s'imposer si vite. Pourtant, musicalement, on ne peut qu'être d'accord avec les critiques de l'époque, qui estimaient dans leur majorité qu'il s'était agi du sommet musical de la soirée. Cette féerie instrumentale conclut bel et bien idéalement ces 78 minutes de Caravan version 'live'.

Finissons cette revue de détail par Cunning Stunts (1975), dont il convient de constater que les chutes furent moins pléthoriques que celles des albums précédents. Outre une version 'single' de «Stuck In A Hole», bien difficile à différencier de sa consœur (elle est plus courte de... trois secondes !!), on pourra quand même découvrir une première mouture de «Behind You», chanson ré-enregistrée plus tard, avec un texte, un titre et deux musiciens différents (Jan Schelhaas et Dek Messecar au lieu de David Sinclair et Mike Wedgwood), musicalement très proche à l'exception des solos, qui sauvent toujours la mise chez Caravan.

Pour compléter ce CD un peu court, il a été décidé d'inclure une version 'live' du légendaire «For Richard», qui provient du concert (enregistré en septembre 1974 à Londres) sorti en 1980 sous l'intitulé The Best Of Caravan Live, mais qui n'a pas été réédité [ndlr : ce sera chose faite en 2002, sous l'intitulé Live At Fairfield Halls 1974 - cf. notre chronique en bas de la page 6 de ce même dossier]. Pourquoi ? Parce que les droits dudit album, publié par le manager du groupe sur son propre label, Kingdom, appartiennent toujours à ce dernier... Pourquoi alors «For Richard» a-t-il pu être utilisé ? Eh bien, parce qu'il avait déjà figuré sur la compilation Canterbury Tales (1976) sortie chez Decca, qui en possédait donc (aussi) les droits... L'interprétation en question, excellente, vaut aussi pour les commentaires hilarants de Geoff Richardson, qui tente de raconter la genèse du morceau, avant de se rendre compte qu'il s'est emmêlé les pinceaux avec... «Nine Feet Underground» !!

Voilà pour ce tour d'horizon, aussi complet que possible sans être trop exhaustif, dont il faudra donc retenir que : (1) ces rééditions sont à recommander chaudement à ceux qui veulent se constituer une discothèque honorable de Caravan, dont tous les albums référentiels sont ici au rendez-vous; (2) pour ceux qui posséderaient déjà l'une ou l'autre des rééditions passées, l'acquisition de For Girls Who Grow Plump In The Night, New Symphonia et In The Land Of Grey And Pink (dans l'ordre de priorité) est à envisager sérieusement...

Aymeric LEROY

(article publié dans Big Bang n°39 - Mai 2001)

8/8

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