BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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CARAVAN (7/8) - Suite >

ENTRETIEN AVEC PYE HASTINGS

Pye Hastings

Cette fin d'année 2000 semble marquer un véritable renouveau pour Caravan : le festival de Canterbury l'été dernier, une tournée anglaise, votre premier concert en France depuis vingt ans, et une série de rééditions avec de nombreux inédits... Pourquoi ce regain d'activité maintenant ?

Je ne sais pas, ça s'est passé très naturellement. Le festival, ça faisait trois ans que j'essayais de l'organiser, et à chaque fois ça bloquait sur un problème de financement. Finalement, l'automne dernier, j'ai rencontre Mark Powell et Glenn Povey qui ont décidé de reprendre le flambeau et ont réussi à le mettre sur pied. En parallèle, Mark a commencé à travailler avec Universal pour divers projets de rééditions, et il s'est avéré qu'ils étaient intéressés de rééditer nos anciens albums, avec du matériel supplémentaire. Mark est donc allé fouiller dans les archives et y a trouvé pas mal de choses intéressantes, que mon fils Julian est en train de remixer et remasteriser. Il y a eu d'abord une compilation, Where But For Caravan Would I, sur laquelle on trouve un morceau inédit et deux versions alternatives, puis à partir de fin octobre, les albums individuels vont suivre...

Le 25 novembre (2000), vous serez donc à Paris, au Bataclan, pour votre première venue en France depuis 1980...

C'est vrai, je ne pensais pas que ça faisait aussi longtemps ! Ça sera intéressant de voir si les gens se souviennent encore de nous, et quel accueil nous aurons... Ce sera un jour important à plusieurs points de vue, puisque ce sera également mon anniversaire de mariage ! (rires)

Caravan a longtemps eu un rapport privilégié avec la France...

C'est vrai. Ça remonte au festival d'Amougies, en 1969. Il devait initialement avoir lieu a Paris, mais la police l'a interdit et il eut donc lieu à proximité de la frontière franco-belge. Mais ce fut en quelque sorte notre premier concert en France. A la suite de ça, nous sommes venus jouer dans des petits clubs à Paris. Certaines personnes nous ont vraiment soutenus activement, notamment Pierre Lattes a France-lnter. Son émission à l'époque était une sorte de 'café-concert' - il nous interviewait, puis nous allions sur la scène jouer un morceau... C'était a une ou deux heures du matin, mais l'atmosphère était vraiment géniale. Plus tard, nous avons fait une première tournée, puis participé à des festivals... Puis pendant plusieurs années, nous sommes venus régulièrement en France, généralement deux fois par an, pour une quinzaine de jours. Pour nous, c'était le paradis : de la bonne bouffe, du bon vin, des bons concerts...

Vous avez rendu hommage, sur l'un de vos albums, à l'Auberge du Sanglier...

C'est vrai. Elle se trouvait près d'Albi, sur la route de Rodez, et elle appartenait aux parents de Michel Grezes, qui nous organisait des concerts dans cette région. Elle a été vendue par la suite, et il a déménagé à Avignon, je crois... Mais c'était un endroit extraordinaire. Nous donnions un concert, généralement devant quatre ou cinq cents personnes, et puis nous rentrions la-bas à une ou deux heures du matin. Là il nous amenait dans la cuisine, ouvrait la porte du frigo et nous disait : «allez, servez-vous !». Il y avait du vin, du pain, toutes sortes de pâtés... Parfois ses parents descendaient pour se plaindre du bruit, mais il les calmait, leur disait que nous étions ses invités... Et comme c'était une auberge, il y avait assez de place pour nous loger, gratuitement ! Pour le remercier de son hospitalité, ce qui était la moindre des choses, j'ai donc donné ce nom à un morceau, qui faisait partie d'une suite sur le thème de la chasse, «A Hunting We Shall Go», que j'avais appelé comme ça parce qu'il était construit sur un rythme en 19 temps, qui me rappelait le trot d'un cheval...

Parlons un peu de Canterbury. Trouves-tu que la ville vous est reconnaissante de votre contribution à sa renommée ?

Pas vraiment, en tout cas certainement pas à nos débuts ! Mais au fil des ans, les conseillers municipaux ont maintenant notre âge, alors qu'a l'époque ils étaient de la génération de nos parents. Et un certain nombre nous connaissent, possèdent nos albums... Du coup, il y a un début de prise de conscience, mais c'est un phénomène très lent. Forcément, quand vous n'avez jamais vraiment eu de 'hit'...

Avant de former Caravan, tu faisais partie des Wilde Flowers, qui a l'époque jouait essentiellement des reprises de soul music. Comment s'est opéré le glissement musical vers le style plus personnel de Caravan ?

Eh bien, je crois que l'influence de la soul était toujours présente dans une certaine mesure. Mais en parallèle, Richard Sinclair et moi-même avions commencé a écrire nos propres chansons, et elles étaient plus 'folk'. Par ailleurs, nous étions tenté par une approche 'jazzy', avec des morceaux plus longs, des solos, etc. Donc nous prenions une chanson et nous l'enrichissions avec de nouvelles séquences, pour essayer de développer notre approche musicale.

Soft Machine constituait-il alors une inspiration, un modèle ?

Oh oui, absolument. Nous étions tous très liés, et ils ont commencé environ un an avant nous, et ont connu rapidement un grand succès. Nous étions un peu plus jeunes, et nous regardions ça avec envie. Nous voulions faire comme eux ! Notre ambition, en tant que groupe, a été inspirée par leur expérience. A partir de là, il était logique que nous soyons influencés par ce qu'ils faisaient. Ils étaient en avance sur nous, et puis ils étaient assez uniques, non ?

La différence, c'est que Caravan n'est jamais allé s'installer à Londres, vous avez préféré rester à Canterbury, au risque d'avoir l'image d'un groupe provincial...

C'était surtout lié à notre situation familiale. Soft Machine est parti pour Londres parce que la mère de Robert Wyatt avait une maison là-bas dans laquelle ils pouvaient tous vivre pour pas cher. C'était la bonne chose à faire pour évoluer dans le business... Pour moi, c'était diffèrent. J'ai rencontré ma femme très jeune, à 16 ou 17 ans, et nous avons rapidement fondé une famille. Dans ces conditions, vivre à Londres était trop hors de question. C'est un endroit terrible quand on n'a pas beaucoup d'argent, tout y est extrêmement cher. Mieux valait vivre à Canterbury, c'était beaucoup plus économique et il y avait moins de tentation.

Quant à être un groupe 'provincial', je pense que ça a finalement plutôt joué en notre faveur. On a commencé à parler du 'son de Canterbury'. Il y a quelque chose de particulier dans le milieu musical en Angleterre, c'est cette habitude de parler du 'son' de telle ou telle ville, comme pour les Beatles avec Liverpool... La plupart des groupes anglais venaient d'ailleurs, très rarement de Londres.

De toute façon nous étions très naïfs à cette époque. Nous voulions jouer de la musique, nous voulions devenir des rock-stars, conduire des Ferrari... Comme tout le monde, quoi !

Aviez-vous l'impression d'être 'à part' sur la scène rock anglaise ?

D'une certaine manière oui. Nous n'avions pas l'impression d'être comme tout le monde. Et je crois que c'est quelque chose de très important, d'essayer de faire quelque chose de diffèrent, sinon vous n'êtes qu'un clone parmi beaucoup d'autres. Il est nécessaire de travailler à trouver sa propre personnalité. Et à mon avis nous y avons réussi, grâce à la combinaison des styles de Richard, Dave et moi-même. Nous avions tous notre propre manière d'écrire, et cela créait une sorte d'émulation entre nous, et finalement ça a généré ce qu'on peut appeler le 'style Caravan', je suppose...

Mais ensuite, il y a eu de nombreux changements au sein du groupe, avec toi et Richard Coughlan comme seul liens entre tes différentes incarnations de Caravan. Vois-tu malgré cela une continuité d'esprit ?

Ça m'est difficile de le dire... Ma motivation pour continuer le groupe a toujours été la même : j'estimais que nous n'avions pas obtenu le succès que nous méritions. Je n'avais pas atteint les objectifs que je m'étais fixés. Et c'est toujours pareil aujourd'hui. Pour cette raison, j'ai continué avec d'autres musiciens, et la seule constante d'un bout à l'autre, c'était moi et mes chansons, ce qui a forcément créé une marque de fabrique. A côté de ça, Dave est parti, puis il est revenu, idem pour Richard. Et à chaque fois qu'ils revenaient il apportaient au groupe ce qu'ils avaient appris entre-temps.

En leur absence, as-tu essayé de préserver un certain héritage du Caravan originel, ou as-tu suivi uniquement ta propre conception musicale ?

Ni l'un ni l'autre. Dans tout groupe, il faut quelqu'un qui dise 'faisons ceci, faisons cela'. Lorsque le premier groupe s'est dispersé, j'étais prêt à assumer cette responsabilité, à diriger le groupe. Mais à partir de là, chacun des autres musiciens était libre de dire 'non, c'est nul, faisons plutôt ça'. C'est alors à vous de décider d'en tenir compte ou pas, auquel cas une séparation peut être préférable. C'est comme ça que les choses se sont passées dans Caravan. Je n'ai jamais changé d'approche. Je voulais écrire ma propre musique, la jouer, et aussi avoir du succès. Et être reconnus comme un bon groupe, comme des bons musiciens. De ce côté là, nous avons réussi. Mais nous n'avons jamais atteint une renommée mondiale ou gagné énormément d'argent. Trente ans plus tard, nous sommes toujours un groupe 'culte'.

Du point de vue de l'écriture, tu t'es parfois moins impliqué, comme sur In The Land Of Grey And Pink ou Cunning Stunts, dans lesquels les compositions de David Sinclair étaient majoritaires...

C'est vrai, ça a toujours fonctionné ainsi. Nous n'écrivons pas tous la même quantité de musique à tel ou tel moment. Si je compose beaucoup, ça va inciter Dave à en faire autant, et pour l'album suivant il aura davantage son mot à dire. Ce sera d'ailleurs le cas pour le nouvel album que nous allons commencer à enregistrer bientôt, pour lequel nous avons tous deux composés pas mal de choses. Quoi qu'il en soit, je crois que sur la durée, ça s'est a peu près équilibré. Sur le moment, la question était seulement de savoir qui avait des morceaux prêts...

On t'a souvent associé aux morceaux les plus 'pop' de Caravan, mais tu es également l'auteur de compositions plus complexes, comme «The Love In Your Eye»...

C'était ma tentative d'écrire un «For Richard». A l'époque, nous avions établi une sorte de formule, selon laquelle chaque album devait se terminer par un long morceau, qui commençait calmement et montait en puissance au fur et à mesure, en passant par différentes ambiances. C'est une idée qui me plaisait, j'ai donc développé mon idée de départ de cette manière, en ajoutant d'autres idées, pour arriver à une pièce de douze minutes... Ça n'est jamais vraiment devenu l'équivalent de «For Richard», mais bon... j'ai essayé ! (rires)

Cette dimension plus 'progressive' a peu à peu disparu de la musique de Caravan. T'en es-tu lassé ?

Disons que les temps avaient changé. L'époque n'était plus aux groupes qui montaient sur scène et jouaient des solos de guitare ou de batterie qui duraient dix ou quinze minutes... Les gens trouvaient ça chiant, ça les faisait fuir...

Pourtant, ce n'était pas votre approche. Il y avait plus de substance, dans votre musique...

Je suis heureux de vous l'entendre dire. Mais la tendance générale a l'époque était de s'éloigner de ce genre d'approche musicale. On revenait à des choses plus pop. Puis on est passé au punk, et pour nous ce fut alors la fin. Et je pense que c'était en partie mérité. Notre heure avait sonné... La musique punk était complètement à l'opposé de ce que nous faisions. L'ambiance était du genre rats crevés et concours de crachats ! Nous étions complètement décontenancés. Nous avions passé dix ans à essayer de construire quelque chose, et voilà que débarquait cette musique qui n'était que du bruit... Nous pensions que c'était de la merde, point à la ligne. Ce n'était pas la bonne attitude. Nous aurions dû essayer d'en tirer les leçons. Mais quelque part c'était trop différent de nous. Et le vrai problème, c'est que nous étions fatigués, nous n'avions plus rien a dire... Et d'un point de vue économique, ça n'était pas viable. Nous demandions des cachets de 1000 ou 1500 livres, alors que pour le dixième de cette somme les salles pouvaient se payer un groupe punk qui faisait le plein. Alors pourquoi s'embêter avec des vieux croûtons comme nous ? Tout d'un coup, nous nous sommes sentis compretement isolés, et nous avons préféré nous éclipser discrètement...

Au milieu des années 70, vous avez effectué deux tournées américaines. Penses-tu que Caravan était sur le point d'y percer, commercialement ?

Peut-être. Mais le problème, à propos des États-Unis, ce qui se disait alors dans le business, c'était que pour avoir du succès la-bas, il fallait au moins quatre tournées. Nous n'avons pas eu le temps d'aller jusque là. Après la seconde tournée, les affaires de Miles Copeland ont mal tourné, et nous en sommes restés là, malheureusement. C'était dommage, car j'ai le sentiment que nous étions vraiment uniques parmi tous les groupes de l'époque... Je me souviens d'un concert en particulier, à un moment j'ai regardé dans le public, et j'ai vu qu'il y avait là un grand-père, son fils, son petit-fils et toute la famille. Après le concert, ils sont venus nous voir et je leur ai demandé comment il se faisait que quelqu'un de cet âge vienne nous voir ! Le vieil homme m'a répondu : «Nous avons invité le rock'n'roll. Alors quand un nouveau groupe débarque ici, je veux savoir de quoi il en retourne !». J'ai trouvé que c'était une attitude très saine, a l'opposé de celle qui prévaut en Europe, où les genres musicaux sont très cloisonnés. Les fans de rock n'aiment ni le jazz, ni le folk, et ainsi de suite... J'ai apprécié cette démarche, cette curiosité...

Après Back To Front, en 1982, qui marquait le retour au quatuor d'origine, Caravan a complètement disparu de la circulation...

Il n'était pas vraiment envisageable de donner des concerts à la suite de cet album. Musicalement comme humainement, ça ne collait pas vraiment à cette époque. Ça pouvait fonctionner le temps d'enregistrer un disque, mais pas au-delà. Nos conceptions de la musique que devait jouer Caravan étaient trop différentes. C'était particulièrement vrai dans le cas de Richard Sinclair - avec Hatfield and the North, il était parti dans une autre direction, qui ne collait plus avec l'approche de Caravan. Dave aussi voulait faire sa musique a lui. Continuer dans ces conditions aurait été absurde, le public se serait rendu compte que ça n'allait pas, que l'esprit du groupe d'origine n'était pas au rendez-vous.

C'est également pour cette raison que la reformation de 1990 n'a pas conduit à un album ?

Sans doute. Mais c'était l'objectif, c'est l'unique raison-d'être d'un groupe. Mais dans certains cas il ne sert à rien de s'obstiner. Certains problèmes peuvent être surmontés, d'autres pas, et dans ce cas il convient d'arrêter les frais avant que les choses n'aillent trop loin. Car à quoi bon faire un album s'il n'y a plus de groupe pour le promouvoir à sa sortie ? En tant que leader du groupe, je me dois de veiller a éviter ce genre de situation.

En 1995, vous avez donc enregistré The Battle Of Hastings avec Geoff Richardson et un nouveau bassiste, Jim Leverton. Cependant, ces chansons avaient été écrites à l'origine en vue d'un album solo...

C'est vrai... C'est une vieille histoire ! J'ai toujours eu envie d'enregistrer un album solo, mais à chaque fois que je sollicite une maison de disques, on me dit que ce serait mieux si je les enregistrais avec Caravan, car personne n'achèterait un album de Pye Hastings. Donc à chaque fois, ça se termine de la même manière. Je ne me plains pas, ça reste ma musique, et de toute façon, si je faisais un album solo, certains musiciens de Caravan y participeraient, donc...

Tu penses que certaines de tes idées ne conviennent pas à Caravan ?

Certaines, oui. Je pense notamment à une chanson qui a un 'feeling' plutôt reggae... Enfin, ce n'est pas du reggae pur et dur, c'est ma relecture personnelle du genre. Mais je n'arrive pas à faire comprendre aux autres membres du groupe ce que je veux faire...

Pour le nouvel album, la direction musicale sera-t-elle la même que pour The Battle Of Hastings ? Les autres musiciens vont-ils être plus impliqués dans l'écriture ?

Oui, il y aura plus de morceaux écrits par Dave. Il a beaucoup de musique dans ses tiroirs. De mon côté, j'ai une dizaine de maquettes, j'en choisirai quatre ou cinq pour l'album. Nous commencerons à travailler sur ces morceaux pendant les répétitions de la tournée anglaise, début octobre. Nous pensions jouer une nouvelle chanson de Dave pour le festival de Canterbury, mais nous avons manqué de temps. C'était quelque chose d'un peu compliqué au niveau des séquences d'accords et nous n'avons pas réussi à trouver un arrangement adéquat... Nous avons donc remis ce travail à plus tard.

Et le style... ?

Mes chansons seront dans la lignée de celles de Battle Of Hastings. Une approche plutôt simple... Même si certains de nos fans nous ont fait savoir qu'ils préfèrent notre ancien style, nos morceaux plus compliqués...

A part les nouveaux morceaux, des surprises en perspective pour les concerts de cet automne ?

Je ne sais pas. Il est assez compliqué de concevoir une 'setlist' qui fonctionne, qui ait un début, un milieu et une fin. Difficile de trouver mieux pour finir, par exemple, que «Nine Feet Underground». Et puis il y a des contraintes techniques, comme les changements de sons que Dave doit effectuer entre les morceaux. Et pour les rappels, je préfère des morceaux plutôt courts, comme «Golf Girl» ou «Who Do You Think You Are ?», ils sont mieux adaptés. Un rappel, c'est une sorte de remerciement adressé au public, ça doit rester assez bref. Ce n'est pas le moment de repartir pour vingt minutes !

(entretien réalisé par Aymeric LEROY, publié dans Big Bang n°37 - Octobre 2000)


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