BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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CARAVAN (4/8) - Suite >

1977-82 : L'INELUCTABLE DECLIN

L'année 1977 débute avec un nouveau changement dans l'équipe : Mike Wedgwood a décidé d'aller s'installer aux États-Unis. Il est remplacé par Dek Messecar, un 'folkeux' qui s'est initié au progressif au sein de Darryl Way's Wolf, groupe de l'ex-violoniste de Curved Air qui avait également révélé le guitariste John Etheridge, futur Soft Machine, et le batteur Ian Mosley, futur pas-mal-de-choses.

Aussitôt dénichée cette nouvelle recrue, Caravan s'enferme en studio sous la direction de Tony Visconti, producteur des premiers albums de David Bowie et... Gentle Giant (!). Il en ressort quelques semaines plus tard avec un nouvel opus baptisé de façon quelque peu péremptoire (mais sans doute vagument ironique) Better By Far, qui inaugure un nouveau contrat discographique, cette fois avec Arista.

Better By Far pochette

Difficile de ne pas saisir la perche qui nous est lancée par le titre : même relooké, d'un point de vue sonore, par Tony Visconti, Caravan n'a pas réalisé, avec Better By Far, son «meilleur album, et de loin». C'est même plutôt le contraire, quoique si on le compare à son successeur, cet opus a au moins le merite de témoigner d'une certaine cohérence, d'un esprit de groupe qui lui permet épisodiquement de renouer avec la brillance associée au nom de Caravan.

Car à dire vrai, c'est avant tout l'écriture qui est en cause. Pye Hastings a laissé derrière lui toute forme d'excentricité (si l'on excepte les allusions sexuelles plus ou moins fines de «Behind You» et «Give Me More», dont le principal mérite est de ne pas se prendre trop au sérieux), et a cédé aux injonctions de sa maison de disques de décrocher un tube. Son talent mélodique lui permet certes d'accrocher l'oreille, mais franchement, quelles chances avait cette pop gentillette, musicalement à la limite de la variétoche ringarde, de faire recette en 1977 ?

Il y a toutefois des exceptions notables, à commencer par les morceaux concluant chaque face : «The Last Unicorn» est un instrumental signé par Geoff Richardson (qui signe sur Better By Far ses premières véritables compositions), prétexte à des passes d'armes authentiquement progressives, et qui est parmi ce que Caravan a fait de mieux depuis For Girls... Quant à «Nightmare», cette chanson de Pye Hastings se distingue de ses collègues par l'absence de refrain aguicheur, délaissé au profit de belles envolées de violon et de guitare. On retiendra également certains passages de «Man In A Car», signé par Jan Schelhaas qui en assure du reste les parties vocales (comme sur «Silver Strings»).

Ce quart-d'heure plus qu'honorable tempère quelque peu le bilan global, qui n'est donc pas aussi désastreux que le laisse supposer la réputation exécrable de cet album, le seul de Caravan à ne pas avoir été réédité en CD. Certains y voient un signe du destin, plutôt mérité, mais pour peu que l'on ne considère pas que le bon Caravan s'arrête en 1973 (voire 1971), il convient tout de même d'y jeter une oreille si l'occasion se présente...

Le reste de l'année 1977 sera bien rempli, avec de longues tournées en Angleterre et en Europe qui confirment la persistence d'une certaine popularité. C'est d'ailleurs cette année-là que, pour la première fois, Caravan effectue sa première tournée britannique en tête d'affiche, non pas dans les universités qui ont toujours constitué son vivier principal, mais dans les grandes salles réservées habituellement aux groupes les plus connus. Après une année 1976 durant laquelle la couverture médiatique accordée à Caravan a été quasi inexistante, Better By Far vaut d'ailleurs au groupe un bref regain d'intérêt, surprenant au regard de l'intérêt de la musique qu'il propose alors...

Hélas, 1978 va réduire à néant ces espoirs. La direction américaine d'Arista fait le ménage au sein de sa succursale anglaise, et Caravan s'y trouve privé de ses principaux soutiens. Une démo enregistrée à l'initiative du label pour décider de l'éventuel financement d'un second album s'avère, aux yeux de ses dirigeants, peu concluante (elle fera quinze ans plus tard l'objet du CD Cool Water}. Pour couronner le tout, BTM est au bord de la faillite...

Caravan effectue une tournée européenne en février 1978, et quelques semaines plus tard, le groupe cessera ses activités. Pas de séparation officielle, mais une sortie sur la pointe des pieds qui dissimule en fait une situation désastreuse : BTM a entraîné Caravan dans sa banqueroute, les huissiers sont littéralement aux portes de Pye Hastings et Geoff Richardson, leur réclamant des impayés de TVA dont ils ignoraient tout... Cette fin de décennie a un goût amer pour Caravan. Pas la peine d'essayer de trouver un nouveau contrat : les dettes accumulées par le groupe auraient tôt fait de dissuader tout candidat à la reprise.

Caravan, c'est donc fini ! Nombreux sont ceux - à commencer par les musiciens de Caravan eux-mêmes - qui vont alors se tourner vers un autre groupe, Camel, que d'aucuns présentent comme son héritier. L'année précédente, Richard Sinclair a intégré Camel pour l'album Rain Dances et, suite au récent départ de Peter Bardens, ce sont David Sinclair et Jan Schelhaas qui vont le rejoindre en août 1978, en vue de la tournée de promotion de Breathless. Le groupe compte désormais plus d'ex-musiciens de Caravan que de membres originels de Camel : certains baptiseront ironiquement 'Caramel' cet avatar camélien qui n existera toutefois que le temps d'un (long) périple à travers le monde, et ne laissera aucun témoignage discographique...

Contre toute attente, après un an et demi de silence radio, Caravan va renaître de ses cendres. Les démos enregistrées par Pye Hastings en vue d'un album solo ne suscitant guère d'intérêt de la part des maisons de disques, la réactivation du groupe apparaît comme l'option la plus raisonnable, d'autant que quelques mois plus tôt David et Richard Sinclair ont quitté Camel et sont désormais disponibles. Une longue tournée des universités anglaises est mise sur pied, Terry King accepte de financer l'enregistrement d'un nouvel album, constitué des nombreuses compositions accumulées par chacun au cours des mois précédents.

Caravan 1980

Mais ces projets se verront rapidement contrecarrés : en désaccord avec le reste du groupe, Richard Sinclair se retire, cédant la place à Dek Messecar. Quant au nouvel album, faute de temps, il sera enregistré 'live' au cours de la tournée. Une idée qui sera à son tour abandonnée quand il apparaîtra que, pour le même budget, Caravan peut réaliser un album en studio, dans les conditions du 'live' toutefois. Ce sera chose faite après une tournée européenne au printemps 1980.

La renaissance de Caravan aurait pu l'amener à un sursaut créatif, mais il semble que les pesanteurs inhérentes à un groupe irrémédiablement fatigué (on ne s'est pas vraiment foulé pour le titre, par exemple !), autant qu'une époque de régression musicale généralisée, l'aient conduit à produire un album qui reflète cet état de fait guère reluisant. Où l'on découvre un Caravan empêtré dans ses contradictions et ses reniements, visiblement incapable de se ressaisir et d'y puiser l'inspiration d'un nouveau départ.

The Album pochette

C'est sans doute sur The Album que l'on trouve les errements stylistiques les plus catastrophiques de Caravan, qu'il s'agisse du reggae de «Clear Blue Sky», du disco de «Corner Of My Eye» ou du rock'n'roll de «Keepin' Up De Fences»... Certes, on peut y voir une tentative de renouvellement, mais celle-ci apparaît trop opportuniste et incohérente pour convaincre, sans parler de la qualité musicale pure qui y est souvent proche de zéro. A ce compte là, autant s'en tenir aux recettes éprouvées.

C'est du reste, et sans surprise, sur les morceaux revendiquant une certaine continuité avec le passé que l'on trouve les rares moments réussis de The Album. En premier lieu, «Piano Player», nouvel avatar du duo Sinclair/Murphy : belle mélodie, texte touchant sur la solitude du pianiste de bar, et envolée instrumentale aux accents progressifs sans équivalent sur le reste de l'album. On retiendra aussi «Bright Shiny Day», un tantinet mielleux mais agréable pour le chant d'Hastings et le solo de flûte de Geoff Richardson. Ou encore «Watcha Gonna Tell Me» de David Sinclair, qui se distingue par un beau duel entre guitare et synthé.

Mais même ces moments réussis voient leur impact amoindri par une production sans relief et une interprétation paresseuse, découlant l'une comme l'autre du peu de temps dont a disposé Caravan pour enregistrer cet album. Ceci étant dit, l'échec de The Album ne saurait être réduit au fruit de contraintes techniques. Il découle avant tout d'une absence de projet artistique. Caravan n'existe plus en 1980 que sur la lancée de son succès passé, il a perdu toute raison-d'être autre que celle de constituer pour ses membres un gagne-pain et, on l'espère quand même, un moment de plaisir...

La sortie de The Album est célébrée comme il se doit par une nouvelle tournée anglaise, cette fois dans des grandes salles, dont le Dominion Theatre de Londres - fini toutefois le temps de l'Hammersmith Odeon... -, qui conclut une année plutôt remplie. Mais ce renouveau ne se prolongera pas : l'année 1981 sera marquée par une inactivité quasi totale du groupe. Cette hibernation s'achèvera toutefois en novembre avec le début des séances d'enregistrement d'un nouvel album.

Officiellement, Dek Messecar et Geoff Richardson étaient indisponibles, d'où la décision de faire à nouveau appel à Richard Sinclair, et revenir du coup à la formation d'origine de Caravan, à la plus grande joie des vieux fans. Mais comme l'explique Pye Hastings dans l'entretien qui conclut cet article, cette configuration était vouée à ne durer que le temps d'une réunion discographique, les aspirations musicales des musiciens s'avérant incompatibles sur le long terme.

Back To Front pochette

Et effectivement, si Back To Front est un album souvent plaisant, il manque singulièrement de cohérence, malgré les efforts perceptibles des cousins Sinclair pour renouer (dans la mesure de ce qui peut être toléré en 1982) avec l'approche musicale qui a fait la légende de Caravan. Mais cette époque glorieuse paraît désormais bien lointaine : les sons de daviers de David Sinclair ont préféré l'impersonnalité digitale à l'authenticité analogique; la batterie de Richard Coughlan a du mal à se guérir des simplismes quasi disco adoptés sur les albums précédents; la basse fretless de Richard Sinclair ne rate pas une occasion de rendre hommage à Jaco Pastorius; et Pye Hastings persiste et signe dans une démarche pop d'où a disparu toute ambition progressive.

Au final, l'album se laisse écouter, mais seuls deux morceaux sortent réellement du lot. «Back To Herne Bay Front», de Richard Sinclair, est une chanson tellement 'canterburienne' qu'elle est à la limite du cliché : récit plein d'autodérision des séances d'enregistrement de l'album, dans une station balnéaire abandonnée à la morne froidure hivernale, on en retient surtout que les musiciens ont passé un temps plus que conséquent à fréquenter les 'pubs' du coin, dont les noms sont tous cités dans le texte, et que le studio d'enregistrement n'avait rien de l'Hotel California chanté par les Eagles...

Quant à «Proper Job», signé par David Sinclair (dont le texte ressemble à un règlement de comptes de celui-ci avec ses parents, qui n'ont jamais encouragé sa vocation musicale, et peut aussi se lire comme un bilan un peu désabusé de la carrière de Caravan), c'est le seul morceau où le groupe fait montre d'une authentique passion, d'un plaisir de jouer ensemble. Dommage que la séquence finale traîne un peu en longueur, mais c'est décidément un travers obligé dans les longs morceaux du claviériste.

Quant aux autres titres, certains demeurent plaisants, mais finalement superficiels - «Videos Of Hollywood» ou «A.A. Man», où l'on retrouve la voix toujours aussi délicieuse de Richard Sinclair, ou «All Aboard», hommage touchant de Pye Hastings aux traversées de la Manche qui commencent à lui manquer; les autres gagneraient plutôt à ne pas être connus...

Finalement, on peut voir Back To Front comme la première manifestation d'une tendance qui se généralisera quelques années plus tard, celle de la réunion purement nostalgique des protagonistes d'une aventure musicale légendaire mais révolue. Et comme dans presque tous les cas à venir (Pink Floyd, ABWH, pour ne citer qu'eux), ce Caravan ressuscité a l'aspect du vrai (quelques cheveux en moins toutefois), souvent l'odeur, parfois le goût, mais jamais l'âme et le charisme...


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