BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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CARAVAN (3/8) - Suite >

1974-76 : LE RÊVE AMERICAIN

Initialement, Caravan envisage d'enregistrer rapidement un nouvel album studio, dès le printemps 1974 en fait, mais il va connaître alors une série de bouleversements qui vont l'obliger à réviser radicalement ses projets. Il y a tout d'abord cette tournée française au cours de laquelle le groupe se fait dérober une partie de son matériel. Puis, de retour à Londres, l'annonce par John G. Perry de son départ, qu'il accepte cependant de retarder afin de ne pas compromettre une importante tournée anglaise. Enfin, l'arrivée à expiration du contrat signé cinq ans plus tôt avec Terry King incite Caravan à chercher un manager plus efficace et ambitieux, avec l'objectif, maintes fois reporté, d'une tournée américaine.

En juillet 1974, Mike Wedgwood, ex-bassiste de Curved Air, remplace Perry, et le mois suivant Caravan signe avec BTM (pour British Talent Management), compagnie dirigée par l'Américain Miles Copeland, rencontré plusieurs années auparavant lors d'un concert avec Wishbone Ash (dont Copeland est le manager), et qui avait alors recommandé au groupe de faire appel à lui s'il désirait conquérir l'Amérique... Copeland tiendra parole, et pendant l'automne 1974 effectue une tournée de 50 dates à travers les États-Unis.

Peu avant de traverser l'Atlantique, Caravan a déjà mis en boîte trois morceaux en vue d'un nouvel album, dont «The Show Of Our Lives», première concrétisation de la collaboration entre David Sinclair et John Murphy. Le claviériste, qui avait prolongé son retour dans Caravan sans manifester vraiment le désir de s'émanciper de ce statut de guest-star, dit avoir retrouvé l'envie de s'impliquer davantage dans le groupe lors de la tournée américaine. De retour en Angleterre, et alors que Caravan est forcé à l'inactivité scénique du fait de l'immobilisation de son équipment par la douane, il retrouve Murphy pour travailler à l'élaboration d'un 'magnum-opus' dans la lignée de «Nine Feet Underground», ainsi que ses collègues l'y ont invité.

Le résultat de ces quelques semaines de labeur acharné sera «The Dabsong Conshirtoe», qui occupera la quasi totalité de la seconde face du nouvel album, dont le titre de travail est alors Toys In The Attic, Caravan devra finalement renoncer à cet intitulé lorsque le groupe américain Aerosmith le choisira pour son nouvel opus, qui obtiendra du reste un certain succès... Il faut dire que, du côté des Anglais, la réalisation de l'album traîne en longueur, et ne sera achevée qu'en mai 1975, du fait d'un planning scénique très chargé : les mois de mars et avril seront entièrement consacrés à une tournée anglaise et européenne avec Renaissance, autre poulain de BTM récemment rentré d'un exil très lucratif aux États-Unis...

Cunning Stunts pochette

Cunning Stunts occupe dans l'œuvre de Caravan une place paradoxale. D'un côté, il représente une forme de perfection dans le mariage auquel s'essaie le groupe entre ambition progressive et velléités pop. De l'autre, il faut bien reconnaître que Caravan perd au passage une bonne partie de ce qui faisait sa spécificité pour aller chasser sur des terres déjà bien encombrées, celles d'une 'pop-prog' dont les champions sont alors les Supertramp et autres 10cc.

Peut-être faut-il y voir une conséquence directe de sa récente tournée outre-Atlantique, le son de Caravan s'est tout d'abord clairement 'américanisé'. Plus qu'une démarche consciente au niveau de la production, assurée encore une fois par le fidèle David Hitchcock, il faut sans doute y voir la conjonction de facteurs internes au groupe. En effet, Geoff Richardson tient désormais une bonne partie des guitares, délaissant de plus en plus souvent son violon alto, qui était devenu l'une des caractéristiques les plus originales du groupe; un titre comme «Stuck In A Hole» marque un glissement ostensible vers un 'rock à guitares' plus musclé. Par ailleurs, David Sinclair a largement renouvelé sa panoplie de claviers : envolé l'orgue typiquement canterburien, au profit d'un attirail plus conventionnel où prédominent piano électrique, string-synthesizer et Moog. C'est plus varié, certes, mais beaucoup moins personnel et encore moins original pour l'époque...

Au final, le côté typiquement britannique de Caravan reste confiné pour une large part à un humour 'cockney' qui ne fait pas toujours dans la dentelle, qu'il s'agisse de la contrepèterie particulièrement osée qui donne son titre à l'album, ou de la misogynie presque gauloise de certains textes («Pro's And Con's»). Mises à part ces provocations coutumières chez Caravan, on frôle parfois une variété-rock de type californien, le sommet étant atteint avec les deux contributions de Mike Wedgwood, le langoureux «Lover» et ses cordes garanties pur sucre, ou le quasi funky «Welcome The Day».

Ne soyons pas trop sévères, tout cela s'écoute sans déplaisir, mais seules les contributions de David Sinclair (secondé par John Murphy pour les textes) s'avèrent réellement substantielles d'un point de vue musical. «The Show Of Our Lives» ouvre somptueusement l'album - un hommage au music-hall dans la veine de «Videos Of Hollywood» quelques années plus tard - mais la pièce de résistance est évidemment constituée par «The Dabsong Conshirtoe» et ses 18 minutes. Le titre de ce 'magnum-opus' est une allusion à un certain Paul Dabson, ami de Murphy avec lequel ce dernier a en fait co-écrit l'entrée en matière du morceau («The Mad Dabsong»), dont David Sinclair s'est servi de point de départ à l'enchaînement de divers thèmes.

Le résultat, s'il ne retrouve que sporadiquement la puissance dramatique de «Nine Feet Underground», démontre à nouveau le talent d'arrangeur du claviériste. Les séquences instrumentales sont comme d'habitude le prétexte de substantielles envolées solistes, notamment dans le jazzy «Sneaking Out The Bare Quare», mais peuvent aussi atteindre une dimension symphonique impressionnante («Wraiks And Ladders», que Sinclair a placé en ouverture du medley que joue actuellement Caravan dans ses concerts). On regrettera donc que les dernières minutes du morceau sombrent dans une certaine confusion, ce qui l'empêche de réaliser complètement son potentiel.

A l'écoute de Cunning Stunts, il est évident que Caravan a désormais acquis un savoir-faire considérable. Mais le corollaire de ce constat est que le perfectionnisme déployé génère une musique plus conventionnelle, moins authentique et donc moins touchante. Cette impression, renforcée par la perte d'originalité du son du groupe, n'exclut aucunement le plaisir d'écoute, loin s'en faut, mais celui-ci s'avère plus superficiel. Caravan aurait-il perdu son âme ? Pas encore, mais les liens qu'entretient sa musique de 1975 avec celle de ses débuts apparaissent désormais strictement formels. En somme, on écoute plus Cunning Stunts pour ce qu'il nous rappelle que pour ce qu'il est...

Ian Schelhaas

Au moment où sort Cunning Stunts, en juillet 1975, David Sinclair a déjà décidé de quitter une nouvelle fois Caravan. Lui qui affichait quelques semaines plus tôt, pour la première fois depuis bien longtemps, un optimisme total vis-à-vis de son futur au sein du groupe, s'est laissé convaincre par son cousin Richard (dont le groupe Hatfield and the North vient de se séparer) de tenter une nouvelle aventure commune, et par son avocat de prendre une année sabbatique, du fait de considérations contractuelles un peu compliquées, mais qui deviendront très claires pour ses ex-collègues quelques temps plus tard...

Son remplaçant, Jan Schelhaas, venu d'horizons plutôt 'hard-rock' (National Head Band, avec de futurs membres d'Uriah Heep, puis le groupe de Gary Moore), héritera d'un planning de concerts particulièrement chargé, avec pour commencer le 'Startruckin' Tour' de BTM, une tournée des festivals européens (dont, en France, celui d'Orange), en compagnie de Soft Machine, Wishbone Ash, Mahavishnu Orchestra, Renaissance, etc.; puis une seconde tournée américaine, qui occupera le groupe pendant une bonne partie de l'automne.

Blind Dog pochette

Enfin, en décembre, débute la réalisation d'un nouvel album, qui sortira en avril 1976 (chez BTM, qui a lancé son propre label) sous le titre de Blind Dog At St.Dunstans, allusion à une blague salace bien connue des habitants de Canterbury...

C'est une règle du jeu bien établie chez Caravan : Pye Hastings ne dort toujours que d'un œil. A son apparent sommeil créatif sur certains albums (In The Land Of Grey And Pink et Cunning Stunts) succède invariablement un regain de productivité sur l'opus suivant. C'est à nouveau vrai avec Blind Dog At St.Dunstans, dont il signe la quasi totalité des compositions. Il est vrai que Jan Schelhaas est sans doute trop récent dans le groupe pour s'affirmer dans ce domaine, mais force est de constater que Mike Wedgwood voit ses contributions, musicales comme vocales, réduites à la portion congrue. Lui dont la voix était plus présente que celle d'Hastings sur Cunning Stunts apparaît du coup marginalisé (pour rééquilibrer un peu les choses, c'est lui qui chantera «Can You Hear Me ?» en concert).

Comme il l'avait déjà fait avec For Girls..., le leader de Caravan démontre qu'il est capable de prendre en charge seul la totalité de l'univers musical du groupe, y compris une dimension progressive certes atténuée, mais loin d'être absente. En témoigne la durée des morceaux, jamais inférieure à cinq minutes, parfois assez notablement supérieure : la suite «A Very Smelly, Grubby Little Oik» tutoie ainsi les 13 minutes, tandis que le titre de clôture, «All The Way», dépasse les 9, au prix toutefois d'un final tiré en longueur.

Musicalement, Caravan poursuit dans la veine de Cunning Stunts, tout en s'attachant à réaffirmer plus clairement certaines de ses spécificités. Rien à voir avec un quelconque retour aux sources cependant (même si les premières moutures des morceaux ont été mises en boîte au Graveney Village Hall, lieu des premières répétitions du groupe huit ans plus tôt), mais l'impression générale d'une musique plus nerveuse, moins aseptisée et débarrassée des manifestations les plus criantes de son américanisation. D'un point de vue instrumental, on relève des contributions plus substantielles de la part de Jimmy Hastings, confiné à un rôle d'arrangeur sur l'album précédent, et une meilleure mise en valeur des interventions de Geoff Richardson à l'alto.

Il en résulte un album tout à fait honorable, mais dont aucun morceau ne ressort particulièrement au point de revendiquer le titre de standard. Caravan utilise habilement des recettes éprouvées, mais ne distille que par 'flashs' la magie de ses œuvres les plus mémorables. Ainsi, au détour d'une séquence sera-t-on touché par une mélodie troublante, une envolée de flûte aérienne ou un chorus de violon particulièrement lyrique; plus généralement, on demeurera séduit par la voix si particulière de Pye Hastings, qu'il sait parer des atours mélodiques les plus seyants. Mais d'absolument essentiel, au final, pas grand-chose...

Nous sommes maintenant en 1976, et si les bouleversements en cours sur la scène rock ne semblent pas vraiment atteindre Caravan dans un premier temps, le groupe va montrer peu à peu des signes de fatigue, créative comme commerciale. A la fin de l'année paraît chez Decca un double-album, Canterbury Tales, rétrospective aux allures de bilan qui rappelle, avec une involontaire cruauté, que l'âge d'or du groupe appartient clairement au passé.

En novembre et décembre, une grande tournée européenne est organisée pour promouvoir cette compilation. On annonce le renfort exceptionnel des cousins Sinclair; finalement, seul David sera présent, partageant les parties de claviers avec Jan Schelhaas, comme deux ans plus tard au sein de Camel. Pour l'occasion, on ressuscite «Nine Feet Underground», même si le reste du répertoire reste consacré en grande partie à Blind Dog At St.Dunstans. La caravane s'arrête à Paris, pour un concert au Palais des Sports qui prend des allures de 'festival canterburien' avec une affiche comprenant également Soft Machine (qui ne comporte désormais plus aucun des membres d'origine) et Kevin Ayers. Occasion pour la critique d'observer que, décidément, l'école de Canterbury n'est plus ce qu'elle était...


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